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Le matin suivant, de bonne heure, les voyageurs crurent entendre au-dessus de leurs têtes un bruit de chaînes qu’on tire brusquement. Les battements réguliers du cœur de l’Euphrosyne s’arrêtèrent peu à peu. Mettant le nez au hublot, Helen aperçut un château immobile sur une colline immobile. On venait de jeter l’ancre dans l’estuaire du Tage et, au lieu de fendre des vagues toujours nouvelles, on voyait les mêmes vagues revenir sur elles-mêmes pour battre les flancs du bateau.

Aussitôt après le petit déjeuner, Willoughby disparut par-dessus bord, emportant une grande mallette de cuir et se retournant pour lancer des ordres : chacun devait faire attention et bien se tenir, car il serait, lui, retenu par ses affaires à Lisbonne, jusqu’à cinq heures de l’après-midi.

Aux environs de cette heure, il reparut, portant sa mallette, se déclarant fatigué, ennuyé, mort de faim et de soif, réclamant d’urgence sa tasse de thé. Tout en se frottant les mains, il contait les incidents de la journée : comment il avait surpris Jackson, le pauvre vieux, en train de se peigner la moustache devant la glace de l’agence, loin de s’attendre à pareille incursion ; comment il lui avait fait abattre dans sa matinée une besogne dont il n’avait guère l’habitude et lui avait offert ensuite un déjeuner au champagne avec des ortolans ; comment il avait rendu visite à Mrs. Jackson, plus grosse que jamais, la pauvre, mais demandant gentiment des nouvelles de Rachel… Et puis, oh ! mon Dieu, le vieux Jackson lui avait avoué une de ces maudites gaffes qu’on commet par faiblesse… Enfin, ce n’était peut-être pas si grave que ça ; seulement à quoi servaient donc les ordres qu’il donnait si on s’empressait d’y désobéir ? Il avait expressément spécifié qu’il ne prendrait pas de passagers pour cette traversée… Là-dessus, il se mit à fouiller ses poches et finit par en extraire une carte de visite qu’il plaqua sur la table devant Rachel. Elle lut : Mr. et Mrs. Richard Dalloway, 23, Browne Street, Mayfair.

« Mr. Richard Dalloway, poursuivait Mr. Vinrace, m’a l’air d’un monsieur qui se figure que ses désirs sont des ordres, sous prétexte qu’il a siégé au Parlement et a épousé la fille d’un pair. Toujours est-il qu’ils ont circonvenu le pauvre petit Jackson, en disant qu’ils avaient droit au passage, en exhibant une lettre de Lord Glenaway qui me demandait cela comme une faveur personnelle, sans tenir aucun compte des objections de Jackson (qui ne devaient pas être très énergiques, d’ailleurs). Et voilà, il n’y a plus qu’à se résigner, je suppose. »

On voyait cependant que, pour une raison ou une autre, Willoughby était enchanté de se résigner, malgré ses protestations spectaculaires. Mr. et Mrs. Dalloway avaient, en effet, échoué à Lisbonne après quelques semaines de voyage sur le continent, voyage destiné avant tout à élargir les idées de Mr. Dalloway. Un accident comme il s’en produit dans la vie politique l’empêchant, pour une saison, de servir son pays au sein du Parlement, Mr. Dalloway s’efforçait de le servir au mieux en dehors du Parlement. Les pays latins se prêtaient fort bien à cela, quoique l’Orient eût été certainement préférable.

« Attendez-vous à recevoir de mes nouvelles de Pétersbourg ou de Téhéran », avait-il dit en se retournant avec des signes d’adieu sur les marches de la Traveller’s.

Mais une épidémie sévissait en Orient, il y avait le choléra en Russie ; aussi les nouvelles qu’on reçut de lui venaient-elles plus prosaïquement de Lisbonne. Le couple avait parcouru la France, s’arrêtant dans les centres industriels où, sur la foi de ses lettres de recommandation, Mr. Dalloway était à même de visiter des usines et de prendre des notes sur son calepin. En Espagne, les époux Dalloway se promenèrent à dos de mulet, car ils voulaient se familiariser avec l’existence des paysans. Ceux-ci étaient-ils mûrs pour se révolter, par exemple ? Ensuite Mrs. Dalloway tint à passer un jour ou deux à Madrid pour voir les peintures. Finalement, ils arrivèrent à Lisbonne et y passèrent six jours. Dans leur journal, publié plus tard en édition privée, ils décrivirent cette ville comme étant « d’un intérêt unique ». Richard avait eu des entretiens avec des ministres et prédisait une crise très prochaine, « les assises du gouvernement étant irrémédiablement corrompues. Cependant peut-on blâmer », etc. Clarissa, entre-temps, inspectait les écuries royales et prenait des photographies : des hommes aujourd’hui en exil, des fenêtres maintenant démolies. Elle photographia entre autres choses le tombeau de Fielding et délivra un petit oiseau qu’un malotru avait pris au piège, « car il est révoltant de penser qu’une créature est mise en cage là où reposent des dépouilles d’Anglais », put-on lire dans le journal. Ce voyage échappait à toutes les conventions et ne suivait aucun plan préconçu. L’itinéraire leur étant suggéré par les correspondants du Times à l’étranger, tout autant que par d’autres considérations. Mr. Dalloway désirait examiner certains canons ; selon lui, la côte africaine était beaucoup plus inquiétante qu’on ne tendait à le croire dans son pays. Les époux se mirent donc à chercher un bateau assez lent, se prêtant à une sorte d’enquête confortable, car ils redoutaient le mal de mer, et qui ferait quelques escales d’un jour ou deux, embarquant çà et là du charbon pendant que les Dalloway iraient satisfaire leur curiosité. En attendant, ils restaient en panne à Lisbonne, n’arrivant pas à trouver le bâtiment de leurs rêves. On leur signala l’Euphrosyne, mais en ajoutant qu’en principe ce cargo transportait des articles de nouveautés dans la région de l’Amazone et en rapportait du caoutchouc, ne prenant de passagers que dans des conditions exceptionnelles. Mais les termes « conditions exceptionnelles » parurent fort encourageants aux Dalloway : ceux-ci appartenaient à une classe où tout est réglé, ou pourrait se régler au besoin, grâce à quelque condition exceptionnelle. En l’occurrence, Richard n’eut qu’à envoyer un mot à Lord Glenaway, directeur de la ligne qui porte son nom, puis à aller trouver ce pauvre vieux Jackson pour lui signaler que Mrs. Dalloway était née Une Telle, que lui-même avait rempli telles fonctions et qu’ils désiraient telle chose précise. Le tour était joué. On se sépara sur des compliments, enchantés de part et d’autre, et une semaine plus tard, au crépuscule, une barque se dirigeait vers le cargo, amenant les Dalloway.

En l’espace de trois minutes, ils avaient pris pied sur le pont de l’Euphrosyne. Cette arrivée causa, comme de juste, une certaine agitation. Plusieurs paires d’yeux furent à même de reconnaitre que Mrs. Dalloway était une personne grande et mince, le corps enveloppé de fourrures et la tête de voiles, tandis que Mr. Dalloway se présentait comme un homme de taille moyenne, de forte carrure, en costume que porte un sports-man au milieu d’une lande automnale. Bientôt ils se virent entourés d’un grand nombre de valises en cuir, d’un brun opulent. Mr. Dalloway portait au surplus une serviette et sa femme une trousse où se devinaient le collier de diamants et les flacons à bouchons d’argent.

« C’est absolument un Whistler ! » s’écria-t-elle avec un geste onduleux vers le rivage, tout en serrant la main de Rachel. Celle-ci eut à peine le temps de jeter un coup d’œil sur le gris des collines que déjà Willoughby présentait Mrs. Chailey qui escorta la dame vers sa cabine.

Bien qu’on la sût temporaire, cette diversion ne laissait pas d’être troublante et chacun en restait plus ou moins consterné, depuis Mr. Grice, le steward, jusqu’à Ridley lui-même. Quelques minutes plus tard, en traversant le fumoir, Rachel y trouva Helen en train de déplacer des fauteuils, très absorbée par ces arrangements. Apercevant Rachel, elle observa sur un ton de confidence :

« Si l’on arrive à installer un coin où les hommes veuillent bien se tenir entre eux, tout ira bien. Le principal, ce sont les fauteuils. (Elle les roulait de-ci de-là). Dis-moi, est-ce que cela a toujours l’air d’une buvette de gare ? »

Elle arracha de la table le tapis de peluche. L’aspect de la pièce en parut grandement amélioré.

L’arrivée des étrangers rappelait d’autre part à Rachel que l’heure du dîner approchait et qu’il s’agissait de changer de toilette. Aussi la sonnerie de la grosse cloche la surprit-elle assise au bord de sa couchette, de manière à ce que la petite glace, au-dessus du lavabo, pût refléter sa tête et ses épaules. Dans cette glace, son visage montrait une expression attentive et mélancolique, car depuis l’apparition des Dalloway, elle avait acquis une certitude déprimante : sa physionomie n’était pas telle qu’elle la souhaitait et ne le deviendrait sans doute jamais. Mais enfin, quelle que fût sa physionomie, le sens de la ponctualité qu’on lui avait inculqué l’obligeait à se rendre à table.

De son côté, Willoughby avait employé ces quelques minutes à esquisser devant les Dalloway les personnes qu’ils allaient rencontrer. Il les comptait sur ses doigts :

« D’abord mon beau-frère Ambrose, l’érudit que vous connaissez sans doute de nom ; sa femme ; mon vieil ami Pepper qui ne fait pas grand bruit, mais à qui, paraît-il, nul n’a rien à apprendre. Et c’est tout. Nous sommes en petit comité. Je dois les débarquer sur la côte. »

Mrs. Dalloway, penchant un peu la tête de côté, essayait de se rappeler Ambrose – (était-ce un pseudonyme ?) – et n’y parvenait pas. Ce qu’elle venait d’entendre lui causait plutôt des appréhensions. Elle savait qu’un savant épouse en général la première venue, une fille qu’il a rencontrée au fond de la campagne, pendant une tournée de conférences, ou bien une petite banlieusarde qui dira d’un air pointu : « C’est mon mari qui vous intéresse, ce n’est pas moi, je le sais bien ! »

Mais à ce moment Helen parut et Mrs. Dalloway constata avec soulagement que, malgré son allure un tantinet excentrique, elle n’avait rien de négligé, se tenait correctement et parlait sur un ton modéré, ce qui, pour elle, était la caractéristique d’une femme du monde. Mr. Pepper n’avait pas pris la peine d’échanger contre un autre son complet net et disgracieux.

« Après tout, se dit Clarissa en suivant Mr. Vinrace vers la salle à manger, tout le monde est intéressant, au fond ! »

Une fois à table, il lui fallut consolider cette opinion dans son for intérieur, surtout par rapport à Ridley qui arriva en retard, dans une tenue décidément peu soignée, et s’attaqua à son potage d’un air sinistre.

Les deux époux échangèrent entre eux un imperceptible signal attestant qu’ils avaient compris la situation et allaient se soutenir mutuellement avec loyauté. Après une pause à peine indiquée, Mrs. Dalloway se tourna vers Willoughby et commença :

« Ce que je trouve de si ennuyeux en mer, c’est qu’il n’y ait pas de fleurs ! Représentez-vous, en plein océan, des champs de violettes et de roses trémières ! Ce serait divin !

— Mais assez dangereux pour la navigation ! (La voix forte de Richard répliqua comme un basson aux fioritures de violon de sa femme.) – Les plantes aquatiques sont capables de vous jouer de mauvais tours, n’est-ce pas, Vinrace ? Je me souviens que pendant une traversée sur le Mauretania, j’ai demandé au capitaine – (il s’appelait Richards – vous l’avez connu ?) – « Dites-moi franchement, capitaine, quel est le danger que vous redoutez le plus pour votre bateau ? » Je pensais qu’il me citerait les icebergs, les épaves, le brouillard, quelque chose de ce genre. Pas du tout. Je me suis toujours rappelé sa réponse : « Sedgius aquatici », ce qui désigne, si je ne me trompe, une espèce de lentille d’eau. »

Mr. Pepper leva brusquement les yeux, sur le point de poser une question, quand Willoughby s’en mêla :

« Leur existence est épouvantable, à ces capitaines ! Trois mille âmes à bord !

— Oui, vraiment, dit Clarissa, qui se tourna vers Helen avec une expression de profonde gravité, on a tort de prétendre, j’en suis convaincue, que la fatigue provient du travail ce sont les responsabilités qui fatiguent. C’est probablement pour cela qu’une cuisinière est mieux payée qu’une femme de chambre.

— D’après ce calcul, une nurse devrait gagner le double, ce qui n’est pas le cas, dit Helen.

— Non, mais songez à la joie de s’occuper de bébés et non pas de casseroles ! dit Mrs. Dalloway avec un intérêt accru à l’endroit de Helen, en qui elle devinait une mère.

— J’aimerais bien mieux être cuisinière que nurse, déclara Helen. Pour rien au monde je ne consentirais à me charger d’enfants.

— Les mères exagèrent toujours, dit Ridley. Un enfant convenablement élevé ne représente aucune responsabilité. J’ai voyagé à travers toute l’Europe avec les miens. On les emballe pour qu’ils aient chaud et on les dépose dans le filet. »

Helen riait. Mrs. Dalloway, qui regardait Ridley, s’écria :

« Voilà bien les pères ! Mon mari est exactement pareil. Et on parle après cela d’une égalité des sexes !

— On en parle ? fit Mr. Pepper.

— Mais oui, certaines gens ! » La voix de Clarissa montait : « Pendant la dernière session, mon mari affrontait chaque jour une personne furibonde qui ne parlait pas d’autre chose, il me semble !

— Elle était assise dehors, sur mon passage ; c’était très ennuyeux, continua Dalloway. Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit : « Ma bonne dame, vous bouchez le passage et c’est tout. Cela me met en retard et vous n’y gagnez rien. »

— Alors elle s’est accrochée à ses vêtements, menaçant de lui arracher les yeux, ajouta Mrs. Dalloway.

— Bah ! on a exagéré la chose, dit Richard. Je les plains sincèrement, je l’avoue. On doit être affreusement mal assis sur ces marches !

— Tant pis pour elles, trancha Willoughby.

— Je suis parfaitement d’accord avec vous, dit Dalloway. Personne plus que moi ne condamne la folie et l’inutilité absolue d’une telle attitude. Quant à toute cette agitation – ma foi, je demande à mourir avant qu’une seule femme ait obtenu le droit de vote en Angleterre ! Voilà mon avis. »

Devant la solennité de cette déclaration, Clarissa prit un air grave.

« C’est inimaginable », fit-elle ; puis, se tournant vers Ridley :

« Vous n’allez pas me dire que vous êtes pour le suffrage des femmes ?

— Je me moque pas mal des pour et des contre, répondit Ambrose. S’il y a des dupes qui s’imaginent que le droit de vote va leur servir à quelque chose, on n’a qu’à le leur accorder. Elles ne tarderont pas à déchanter. »

Elle sourit :

« Je vois que vous n’êtes pas un homme politique.

— Le Ciel m’en préserve !

— J’ai bien peur d’encourir la désapprobation de votre mari », dit Dalloway, s’adressant à Mrs. Ambrose qui se rappela tout à coup qu’il avait été membre du Parlement. Ne sachant que répondre, elle demanda :

« Vous ne trouvez pas cela assez ennuyeux quelquefois ? »

Richard étendit ses deux mains devant lui, comme pour faire lire ce qui était inscrit dans leurs paumes.

« Du moment que vous me demandez si parfois je trouve cela ennuyeux, je suis forcé de vous répondre affirmativement. Mais si, d’autre part, vous me demandiez quelle carrière m’apparaît, dans l’ensemble, avec ses bons et ses mauvais côtés, comme la plus agréable pour un homme, la plus enviable de toutes sans parler de ses aspects plus sérieux, je serais obligé de répondre : la carrière politique.

— D’accord. Le barreau ou la politique, acquiesça Willoughby. On y a plus de chance de ne pas gaspiller ses efforts.

— Cela met en jeu toutes nos facultés, dit Richard. Le terrain peut se révéler dangereux. Quand je pense aux poètes, aux artistes en général, je me dis toujours : sur leur propre terrain, ils sont imbattables, soit. Mais sortis de là – pfft ! ils demandent l’indulgence du public. Eh bien, il me déplairait que quiconque eût à m’accorder son indulgence.

— Je ne suis pas entièrement de votre avis, Richard, dit Mrs. Dalloway. Songez à Shelley. Il me semble que l’Adonaïs réunit tout ce qu’on peut souhaiter.

— Certes, il faut lire l’Adonaïs, concéda Richard. Mais chaque fois qu’on parle de Shelley, je me rappelle le mot de Matthew Arnold : « Quelle pléiade ! Quelle pléiade ! »

Ceci attira l’attention de Ridley, qui riposta :

« Matthew Arnold ? l’exécrable poseur !

— Poseur, soit, dit Richard, mais qui connaissait le monde, il me semble. Et voilà justement où je veux en venir : nous autres politiciens, nous sommes évidemment à vos yeux – (il avait l’air de prendre Helen pour une représentante des arts) – une pléiade banale et grossière. Mais nous voyons les deux côtés d’une question. Nous manquons de finesse, peut-être, mais nous essayons de prendre les choses en main, tandis que vos artistes découvrent l’état chaotique des choses, haussent les épaules et s’en retournent vers leurs visions – souvent fort belles, je l’accorde – abandonnant les choses à leur état chaotique. Eh bien, c’est ce qu’on appelle se dérober devant ses responsabilités. Au reste, tout le monde ne naît pas avec des dispositions artistiques.

— C’est terrible, dit Mrs. Dalloway, qui avait médité pendant que parlait son mari. Quand je me trouve dans un milieu d’artistes, je partage si intensément la joie qu’on éprouve à se réfugier dans un petit univers à soi seul, avec des tableaux, de la musique, toutes sortes de belles choses ! Mais ensuite, une fois dans la rue, au premier enfant que je rencontre avec sa pauvre frimousse barbouillée, affamée, je me retourne et je me dis :

« Non, je ne peux pas m’isoler, je ne veux pas vivre dans un univers à part. Je voudrais qu’on s’arrête de peindre, d’écrire, de faire de la musique tant qu’il existe des choses pareilles. » N’avez-vous pas l’impression, conclut-elle, s’adressant à Helen, que l’existence est un perpétuel conflit ? »

Helen réfléchit un instant.

« Non, dit-elle, je n’ai pas cette impression, il me semble. »

Il y eut un silence franchement pénible, à la suite duquel Mrs. Dalloway frissonna et demanda qu’on voulût bien lui apporter son manteau. Tandis qu’elle ajustait autour de son cou la moelleuse fourrure brune, une nouvelle idée lui vint à l’esprit :

« J’avoue, dit-elle, que je n’oublierai jamais Antigone. J’ai vu cela à Cambridge, il y a des années, et le souvenir m’en poursuit toujours. Ne trouvez-vous pas que c’est la chose la plus moderne qui soit ? demanda-t-elle à Ridley. Il me semblait que je connaissais une vingtaine de Clytemnestre. La vieille Lady Ditchling, par exemple. Je ne sais pas un mot de grec, mais je pourrais écouter cela pendant des heures… » Là-dessus, Mr. Pepper commença :

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Mrs. Dalloway le regardait, les lèvres serrées.

« Je donnerais dix ans de ma vie pour savoir le grec, déclara-t-elle quand il eut fini.

— Je me fais fort de vous apprendre l’alphabet en une demi-heure, dit Ridley, et en l’espace d’un mois vous liriez du Homère. Ce serait un honneur pour moi que de vous donner des leçons. »

Helen, qui s’occupait de Mr. Dalloway et de l’usage désormais désuet de faire des citations grecques au Parlement, nota sur le grand registre de lieux communs, ouvert devant nous pendant nos entretiens, le fait que tous les hommes, même des hommes comme Ridley, préfèrent décidément qu’une femme ait du chic.

Clarissa proclamait à grands cris qu’elle ne pouvait rien rêver de plus agréable. Elle se voyait déjà dans son salon de Browne Street, un Platon ouvert sur les genoux, un Platon en grec, dans l’original. Elle ne pouvait s’empêcher de croire qu’un érudit authentique, animé d’un intérêt particulier, était capable de lui inculquer le grec sans la moindre difficulté.

Ridley l’invita à commencer le lendemain.

« Pourvu que votre bateau soit gentil avec nous ! » s’écria-t-elle, entraînant Willoughby dans le jeu.

Par déférence pour ses passagers – et ceux-ci étaient de marque – Willoughby se montra prêt à garantir, en saluant, que les vagues elles-mêmes se comporteraient comme il faut.

« Je suis affreusement sujette aux malaises, soupira Clarissa, et mon mari n’a pas le pied très marin.

— Je n’ai jamais le mal de mer, expliquait Richard, du moins cela ne m’est arrivé qu’une fois, en traversant la Manche. J’avoue que par une mer agitée, ou pis encore, démontée, je me sens vraiment mal à l’aise. Le grand remède, c’est de ne jamais manquer un repas. Vous regardez un plat et vous vous dites : « Impossible. » Vous en prenez une bouchée et vous vous demandez comment vous allez faire pour l’avaler. Mais persistez et vous arriverez à enrayer la crise. Ma femme est trop douillette. »

On reculait les chaises. Devant la porte, les femmes hésitaient.

« Je vais vous montrer le chemin », dit Helen en avançant.

Rachel la suivit. Elle n’avait pas pris part à la conversation. Personne ne lui avait adressé la parole, mais pas un seul mot ne lui avait échappé. Ses yeux avaient erré constamment entre Mrs. Dalloway et son mari. Clarissa était réellement fascinante. Elle portait une robe blanche et un collier étincelant. Avec sa toilette, son visage délicat et mutin, exquisément rosé au-dessous des cheveux grisonnants, elle évoquait d’une façon surprenante quelque chef-d’œuvre du XVIIIe siècle, un Reynolds, un Romney. À côté d’elle, Helen et les autres paraissaient frustes et mal soignés. Droite, posée légèrement sur sa chaise, elle avait l’air de régenter le monde à son gré ; sous ses doigts, l’énorme globe compact tournait dans un sens ou dans l’autre. Et son mari ! Mr. Dalloway, faisant rouler sa voix au timbre riche et décidé, était plus impressionnant encore. Il faisait penser à cet endroit, bourdonnant et huileux, des machines où glissent les bielles polies et tapent les pistons. Il empoignait les choses avec tant de fermeté et tant de souplesse à la fois. Les autres, en comparaison, faisaient penser à de vieilles filles qui marchandent des coupons. Rachel marchait dans le sillage des deux dames comme si elle était en transe. Mrs. Dalloway laissait derrière elle un étrange parfum de violettes qui se mêlait au léger froufrou de ses jupes et au tintement de ses colliers. En la suivant, Rachel pensait avec une humilité absolue, embrassant sa propre existence et celle de tous ses amis : « Elle a dit que nous vivions dans un monde à part. C’est exact. Nous sommes parfaitement ridicules. »

« C’est ici que nous nous tenons, dit Helen qui ouvrait la porte du salon.

— Vous faites de la musique ? lui demanda Mrs. Dalloway, prenant sur la table une partition de Tristan.

— C’est ma nièce qui en fait », répondit Helen, la main sur l’épaule de Rachel.

Pour la première fois, Mrs. Dalloway adressa la parole à celle-ci.

« Oh ! que je vous envie ! Vous vous rappelez ce passage ? N’est-ce pas divin ? »

Ses doigts couverts de bagues exécutèrent quelques mesures sur la page.

« Et après cela, voilà que Tristan s’éloigne, et Iseult… Oh ! tout cela est tellement émouvant ! Vous êtes allée à Bayreuth ?

— Non, dit Rachel.

— Alors, vous avez cela en perspective. Je n’oublierai jamais mon premier Parsifal ! Une journée torride du mois d’août, de grosses vieilles Allemandes qui étouffent dans leurs robes montantes, et puis l’obscurité dans la salle et la musique qui commence, et les sanglots qu’on ne peut retenir. Un aimable voisin est allé me chercher de l’eau, je me rappelle, et je n’ai fait que pleurer sur son épaule ! J’étais serrée ici – (elle désigna sa gorge). Cela ne peut se comparer à rien d’autre sur terre ! Mais où est votre piano ?

— Dans une autre cabine, expliqua Rachel.

— Mais vous allez nous jouer quelque chose ? supplia Clarissa ; je n’imagine rien de plus agréable que d’être assise en plein air, au clair de lune en écoutant la musique – tant pis si cela fait un peu pensionnaire ! Vous savez, ajouta-t-elle se tournant vers Helen, je ne pense pas que la musique soit toujours d’un bon effet sur les gens. Je crains bien que non.

— Une trop grande tension ? demanda Helen.

— Un excès d’émotion, en quelque sorte, dit Clarissa. On le constate lorsqu’un jeune homme ou une jeune fille choisissent cela comme carrière. Sir William Broadley me disait exactement la même chose. Vous ne trouvez pas que c’est odieux, les airs que se donnent les gens quand il s’agit de Wagner ? Ce genre d’attitude – (elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, imita une expression passionnée). Il ne faut pas croire qu’ils y comprennent quelque chose. Je me dis toujours que c’est plutôt le contraire. Ceux qui apprécient véritablement l’art sont en général les moins affectés. Connaissez-vous Henry Philips, le peintre ?

— Je l’ai rencontré, dit Helen.

— À le voir, on dirait plutôt un agent de change prospère qu’un des plus grands peintres de son époque. Voilà ce que j’aime.

— Si vous aimez voir les agents de change prospères, ce n’est pas ce qui manque ! » dit Helen.

Rachel souhaitait de tout son cœur que sa tante se montrât moins contrariante.

« Quand vous voyez un musicien aux cheveux longs, dit Clarissa se tournant vers Rachel, est-ce que vous ne devinez pas tout de suite qu’il n’a pas de talent ? Watts et Joachim – ils étaient faits comme vous et moi.

— Et combien ils auraient gagné encore à porter des bouclettes ! fit Helen. Ce qu’il importe de savoir, c’est si l’on recherche, oui ou non, la beauté.

— La propreté ! s’écria Clarissa. Je tiens beaucoup à ce qu’un homme ait l’air propre !

— Au fond, par propreté, vous entendez une bonne coupe de vêtement ?

— Il existe quelque chose à quoi l’on reconnaît l’homme du monde, bien qu’on ne sache pas au juste ce que c’est.

— Voyez mon mari, par exemple. Est-ce qu’il a l’air d’un homme du monde ? »

Clarissa trouva cette question d’un mauvais goût excessif. « Une de ces choses qu’on ne dit pas » aurait-elle observé. Ne trouvant pas de réponse, elle se borna à rire, puis s’adressa à Rachel :

« En tout cas, j’espère bien vous entendre demain. »

Il y avait dans sa manière d’être quelque chose que Rachel trouvait adorable.

Mrs. Dalloway eut un petit bâillement, une simple dilatation des narines.

« Vous savez, dit-elle, j’ai curieusement sommeil, c’est l’air de la mer. Je crois que je vais vous fausser compagnie. »

Une voix d’homme qu’elle attribua à Mr. Pepper et qui approchait du salon avec l’accent propre aux controverses lui donna l’alarme.

« Bonne nuit, bonne nuit ! fit-elle. Oh ! je connais le chemin ! Surtout priez pour que la mer soit calme ! Bonne nuit ! »

Son bâillement avait dû être un pur simulacre. Au lieu de laisser sa bouche se détendre, au lieu de retirer tous ses vêtements à la fois comme s’ils étaient manœuvrés par une même ficelle, au lieu d’étendre ses membres sur toute la longueur de sa couchette, elle se contenta de remplacer sa robe par un peignoir aux volants innombrables et s’assit, les pieds enveloppés d’une couverture, un buvard sur les genoux. Déjà la cabine exiguë s’était transformée en cabinet de toilette d’une dame de qualité. On y voyait des flacons de liquides divers et aussi des plateaux, des coffrets, des brosses, des épingles. Il était manifeste que chaque centimètre carré de sa personne avait à son service un instrument approprié. L’atmosphère était saturée du parfum qui avait enivré Rachel. Ainsi installée, elle commença sa correspondance. La plume, entre ses doigts, devenait un objet destiné à flatter le papier et l’on aurait pu croire qu’elle caressait ou chatouillait un petit chat, tandis qu’elle écrivait :

« Représentez-vous, ma chère, la figure que nous faisons sur le plus drôle des bateaux qu’on puisse imaginer. Pas tant le bateau lui-même que ses passagers. Décidément, quand on voyage, on en voit de toutes les couleurs. J’avoue que cela m’amuse énormément. Il y a le directeur de la compagnie, qui répond au nom de Vinrace, brave grand type d’Anglais, vous connaissez le genre. Quant aux autres, on les croirait sortis en procession de quelque vieux numéro du Punch. Cette sorte de personnages qui jouaient au croquet aux environs de 1860. Je ne sais depuis combien de temps ils sont confinés sur ce bateau – depuis des années, sans doute ; toujours est-il qu’on a l’impression de pénétrer dans un petit monde à part dont les habitants n’ont jamais mis le pied sur une côte, n’ont jamais fait les choses que l’on fait d’habitude. Comme je dis toujours à propos des littérateurs : c’est avec ceux-là qu’on a le plus de mal à s’entendre. Le comble, c’est que ces personnes – un monsieur, sa femme et leur nièce – auraient pu, on le sent bien, se comporter comme tout le monde s’ils n’avaient été dévorés par Oxford ou Cambridge ou quelque autre endroit de ce genre, qui en a fait des maniaques. L’homme serait vraiment agréable (si seulement il se coupait les ongles) ; la femme est tout à fait charmante de figure, mais s’habille, bien entendu, d’un sac de pommes de terre et se coiffe comme une vendeuse de chez Liberty. Ils parlent d’art et nous trouvent bien vieux jeu, parce que nous nous habillons pour le soir. Moi, en tout cas, je ne saurais m’en passer, j’aimerais mieux mourir que de dîner sans avoir changé de toilette. Et vous ? C’est tellement plus important que le potage. (C’est même curieux à quel point ces choses-là sont plus importantes qu’on ne le pense en général. Je préférerais qu’on me coupe la tête plutôt que de sentir de la flanelle sur ma peau.) Et puis, il y a encore une gentille fille timide – la pauvrette, je voudrais qu’on puisse la sortir de là avant qu’il ne soit trop tard. Elle a des yeux et des cheveux qui sont très bien, mais naturellement, elle ne tardera pas à devenir ridicule à son tour. On devrait monter une société pour le développement des idées chez les jeunes, ce serait bien plus utile que les missions, Hester ! Ah ! j’oubliais : il y a aussi un affreux petit personnage qui s’appelle Pepper, un nom qui lui va comme un gant. Il est d’une insignifiance indescriptible et d’une humeur assez fantasque, le pauvre chéri. On croirait avoir pour voisin de table un fox-terrier hargneux ; malheureusement, on n’a pas la possibilité de le peigner ou de le saupoudrer d’insecticide, comme on ferait pour un chien ! Parfois on regrette vraiment de ne pouvoir traiter les gens comme des chiens ! Le grand soulagement, c’est de ne pas recevoir de journaux. Richard aura donc cette fois-ci de vraies vacances, ce qui n’a pas été le cas en Espagne… »

« Lâcheuse ! s’écria Richard dont la forme massive parut remplir la cabine.

— J’ai fait mon devoir pendant le dîner, répliqua Clarissa.

— N’empêche que vous vous êtes laissé embobiner, à propos de l’alphabet grec.

— Oh ! mon Dieu. Mais qui est cet Ambrose ?

— Si j’ai bien compris, il a été professeur à Cambridge. Maintenant, il vit à Londres et édite des classiques.

— A-t-on jamais vu pareil assemblage de piqués ? La femme m’a demandé si je trouvais que son mari avait l’air d’un homme du monde !

— Cela n’a pas été facile, en tout cas, de faire rebondir la conversation à table, dit Richard. Pourquoi, chez ces gens-là, les femmes sont-elles bien plus bizarres que les hommes ?

— Ce n’est pas qu’elles soient laides, pas du tout, mais elles sont si drôles ! »

Ils riaient tous les deux en pensant aux mêmes choses, de sorte qu’il n’y avait pas lieu de comparer leurs impressions.

« Je m’aperçois que j’aurai à causer pas mal avec Vinrace, dit Richard, il connaît Sutton et tout ce milieu. Il pourra m’en dire long sur les constructions navales du Nord.

— Ah ! j’en suis ravie ! Les hommes s’arrangent toujours tellement mieux que les femmes.

— On a toujours quelque chose à dire à un homme, en effet. Mais vous aussi, sans doute, vous ne manquerez pas de bavarder bientôt avec entrain sur le chapitre des bébés, Clarice.

— Elle a donc des enfants ? Elle n’en a pas l’air, je ne sais pourquoi

— Deux. Un garçon et une fille. »

Une pointe d’envie s’enfonça douloureusement dans le cœur de Mrs. Dalloway.

« Il faut que nous ayons un fils, Dick, fit-elle.

— Grands dieux, que de possibilités se présentent aujourd’hui pour un homme jeune ! s’écria Dalloway, dont cet entretien avait mis les idées en mouvement. Je ne crois pas qu’il en ait existé de pareilles depuis l’époque de Pitt.

— Et tout cela s’offre à vous », dit Clarissa.

Richard poursuivait son soliloque :

« Être un conducteur d’hommes ! la belle carrière ! Dieu, quelle carrière ! »

Sous le gilet, sa poitrine se bombait lentement.

« Vous savez, Dick, je ne peux m’arrêter de penser à l’Angleterre, dit sa femme d’un air méditatif, la tête appuyée contre cette poitrine : du fait de me trouver sur ce bateau, je sens cela beaucoup plus vivement – tout ce que cela signifie : être anglais ! Quand on songe à toutes nos réalisations, à nos flottes, aux hommes qui sont en Inde, en Afrique, aux jeunes gens de nos petits villages perdus, que de siècle en siècle nous envoyons dans le vaste monde, et à vous, Dick – on se dit qu’on ne pourrait supporter de ne pas être anglais. Pensez à la lumière qui brille au sommet du Parlement, Dick ! Quand j’étais sur le pont, il y a un moment, je croyais la voir. C’est tout cela qu’on entend par Londres.

— C’est la continuité », dit Richard, sentencieux.

Tandis que sa femme parlait, une vision historique de l’Angleterre occupait son esprit – Roi après roi, Premier ministre après Premier ministre, loi après loi. Il suivait la ligne de la politique conservatrice qu’on pouvait remonter depuis Lord Salisbury jusqu’à Alfred, et qui, progressivement, comme un lasso dont la courbe s’élargit, puis s’empare des choses, encerclait d’énormes portions habitables du globe.

« Nous y avons mis le temps, mais nous sommes presque au bout de nos peines, dit-il. Il reste à consolider maintenant.

— Et dire que ces gens-là ne s’en rendent pas compte ! s’écria Clarissa.

— Il faut de tout pour faire un monde, fit son mari. Il n’y aurait pas de gouvernement s’il n’y avait pas d’opposition.

— Dick, vous valez mieux que moi. Vous regardez autour de vous, alors que moi, je ne regarde que . »

Elle pressa du doigt un point sur la main de Richard.

« C’est mon métier, comme j’ai essayé de l’expliquer pendant le dîner.

— Ce qui me plaît chez vous, Dick, poursuivit-elle, c’est que vous êtes toujours le même, tandis que moi, je suis une créature fantasque.

— Une ravissante créature, en tout cas, dit-il, la considérant d’un regard plus profond.

— Vous trouvez, vraiment ? Alors, embrassez-moi. »

Il l’embrassa avec tant de passion qu’elle en laissa tomber sa lettre inachevée. Il la ramassa et la lut sans demander la permission. Puis il dit :

« Passez-moi votre plume. »

Et de sa petite écriture masculine, il ajouta en post-scriptum :

« R.D. loquitur : Clarice a omis de vous dire qu’elle était absolument ravissante à ce dîner, et que cela lui a valu une conquête qui l’astreint à apprendre l’alphabet grec. Je saisis cette occasion pour ajouter que nous nous plaisons dans ces régions étrangères et que seule nous manque la présence de nos amis (à savoir vous-même et John), pour que notre voyage soit aussi entièrement agréable qu’il promet d’être instructif… »

Des voix se faisaient entendre au bout du couloir. Mr. Ambrose parlait bas. William Pepper, avec son accent aigre et tranchant, déclarait :

« C’est le type de la femme avec qui je suis nettement incapable de sympathiser ; elle… »

Mais ni Richard ni Clarissa ne furent éclairés par le verdict, car au moment où ils allaient peut-être l’entendre, Richard froissa avec bruit une feuille de papier.

Au lit, avec son petit volume blanc de Pascal qui ne la quittait jamais, Clarissa réfléchissait.

« Je me demande parfois s’il est bon pour une femme de vivre près d’un homme qui lui est moralement supérieur, comme l’est Richard par rapport à moi. Cela vous maintient dans une telle dépendance ! Il me semble que pour lui je ressens ce que ma mère et les femmes de sa génération ressentaient pour le Christ. C’est ce qui prouve qu’il nous faut absolument quelque chose. »

Après cela, elle s’enfonça dans un sommeil qui fut, comme d’habitude, parfaitement calme et reposant, mais hanté cette fois par d’étranges visions où de gros caractères grecs défilaient à travers la pièce. Elle s’éveilla et rit toute seule tout en se rappelant où elle se trouvait et en se disant que ces caractères étaient des personnages réels qui dormaient quelques mètres plus loin. Imaginant la mer sombre qui s’agitait sous la lune, elle frissonna ; puis elle pensa au contraste entre son mari et ses compagnons de voyage. Au reste, elle n’était pas seule à faire des rêves. Les rêves circulaient de cerveau en cerveau. Tous rêvèrent les uns des autres cette nuit-là, comme il était naturel à cause de la minceur des cloisons qui les séparaient et de l’étrange façon dont ils avaient été soulevés du sol pour, en plein océan, s’asseoir côte à côte, voir dans tous leurs détails les visages de leurs voisins et entendre les moindres paroles que ceux-ci laisseraient échapper.