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Le lendemain, Clarissa, levée avant tout le monde, s’habilla et sortit sur le pont pour respirer la fraîcheur de la belle matinée. Comme elle faisait pour la deuxième fois le tour du bateau, elle se trouva face à face avec la maigre personne de Mr. Grice, le steward. Tout en s’excusant, elle le pria de lui dire à quoi servaient ces dispositifs étincelants de cuivre et vitrés au sommet, dont elle ne parvenait pas à comprendre l’usage. Quand il eut terminé ses explications, elle s’écria avec enthousiasme :

« Je crois vraiment que la plus belle chose au monde, c’est d’être marin !

— Et qu’en savez-vous ? rétorqua Mr. Grice, prenant feu d’une façon inattendue. Excusez-moi, mais qu’est-ce qu’un homme ou une femme élevés en Angleterre peuvent bien savoir de la mer ? Ils font profession de s’y connaître, mais il n’en est rien. »

Ce ton aigre ne présageait rien de bon pour la suite. Mr. Grice conduisit Clarissa dans ses propres quartiers et là, assise sur le bord d’une table cerclée de cuivre, Mrs. Dalloway, singulièrement pareille à une mouette avec sa silhouette blanche, en pointe, et son fin visage aux aguets, eut à subir un discours de fanatique. En premier lieu, se rendait-elle compte du peu de place que la terre ferme occupe dans le monde ? Voyait-elle combien la mer, en comparaison, est plus pacifique, plus belle, plus généreuse ? Ses profondeurs, à elles seules, suffiraient à alimenter l’Europe, même si la peste détruisait demain tous les animaux de la terre. Mr. Grice évoqua d’horribles spectacles qu’il avait entrevus dans la ville la plus riche du monde : hommes et femmes faisant la queue pendant des heures pour obtenir un méchant bol de soupe.

« Moi, je pensais à toute cette bonne chair qui attend par ici et ne demande qu’à être captée. Je ne suis pas exactement protestant, mais je ne suis pas non plus catholique ; et pourtant je dirais volontiers des prières pour une renaissance du papisme – à cause des jeunes. »

Tout en parlant, il ouvrait sans cesse des tiroirs, remuait des bocaux de verre. C’étaient là les trésors que le grand océan lui avait offerts : poissons blêmes dans des liquides verdâtres, boules de gélatine aux chevelures flottantes, poissons qui vivent à de telles profondeurs que leur tête est munie d’une lumière.

« Ils ont nagé parmi des ossements, soupira Clarissa.

— Vous pensez à Shakespeare », dit Mr. Grice et, choisissant un volume sur un rayon bien garni, il déclama en nasillant avec emphase :

Par cinq brasses de fond ton père est couché…

« Un grand bonhomme, ce Shakespeare », dit-il, remettant le livre à sa place.

Clarissa se montra ravie de cette appréciation.

« Quelle est votre pièce préférée ? Je me demande si c’est la même que la mienne !

— Henry V, dit Mr. Grice.

— Quelle joie ! c’est la même ! »

Hamlet, selon Mr. Grice, comportait, pourrait-on dire, trop d’introspection ; les sonnets, trop de passion. Pour lui, Henry V représentait le modèle du gentilhomme anglais. Ses auteurs de prédilection étaient cependant Huxley, Herbert Spencer et Henry George ; pour se détendre, il lisait Emerson et Thomas Hardy. Il était en train d’exposer à Mrs. Dalloway son point de vue sur la situation actuelle de l’Angleterre quand la cloche du petit déjeuner retentit impérieusement. Clarissa fut donc obligée de s’arracher à cet entretien en promettant de revenir pour se faire montrer les algues.

Le groupe qu’elle avait trouvé si bizarre la veille était déjà réuni autour de la table, mal réveillé encore et peu communicatif. À son entrée toutefois chacun sentit courir dans l’ambiance quelque chose comme un léger frisson d’air.

« Je viens d’avoir la conversation la plus passionnante de ma vie ! s’écria-t-elle en prenant sa place à côté de Willoughby. Savez-vous bien que vous avez parmi votre personnel un philosophe et un poète ?

— Un type fort intéressant, je l’ai toujours dit, répondit Willoughby, comprenant qu’il s’agissait de Mr. Grice. Rachel, pourtant, trouve que c’est un raseur.

— Il nous rase quand il commence à parler des courants », dit Rachel. Elle avait les yeux encore ensommeillés, mais Mrs. Dalloway continuait à lui sembler merveilleuse.

« Il ne m’est encore jamais arrivé de rencontrer un raseur, dit Clarissa.

— Et moi qui trouve que le monde en est plein ! s’écria Helen ; mais sa beauté, radieuse sous la lumière matinale, annulait ce que ses paroles avaient d’agressif.

— À mon sens, c’est le pire des jugements que l’on puisse porter sur quelqu’un. On aimerait tellement mieux être un assassin qu’un raseur ! dit Clarissa ; puis elle ajouta avec son air habituel d’énoncer des choses profondes : On peut imaginer qu’un assassin nous plaise, voyez les chiens : il y en a qui sont de terribles raseurs, les pauvres chéris ! »

Le hasard voulait que Richard fût assis à côté de Rachel, et sa présence, son aspect la rendaient curieusement sensible à tous les détails : la belle coupe de son vêtement, le plastron craquant de sa chemise, ses manchettes encerclées de raies bleues, ses doigts carrés, extrêmement propres, le petit doigt de la main gauche orné d’une pierre rouge.

« Nous avons eu un chien qui était un raseur et qui s’en rendait compte, dit-il s’adressant à la jeune fille sur un ton modéré, plein d’aisance. C’était un Skye terrier, un de ces individus tout en longueur qui, sur leurs courtes pattes sortant de leur poil, ressemblent à des chenilles – non, à des canapés plutôt. Eh bien, en même temps, nous avions un autre chien, une bête noire, très vivante, je crois que cela s’appelle un Schipperke. On ne saurait imaginer de plus parfait contraste : le Skye si lent, si réfléchi, qui vous regarde comme un vieux monsieur dans un club, avec l’air de dire : « Ce n’est pas possible, vous ne pensez pas ce que vous dites ! » Et puis le Schipperke, prompt comme un coup de couteau. J’avoue que j’avais une préférence pour le Skye. Il avait quelque chose de touchant. »

Il ne semblait pas y avoir de point culminant à cette anecdote.

« Qu’est-il devenu ? demanda Rachel.

— C’est une très triste histoire, répondit Richard en baissant la voix et en épluchant une pomme. Un jour qu’il courait après la voiture de ma femme une brute de cycliste lui est passé dessus.

— Il a été tué ? » demanda Rachel.

Clarissa, à l’autre bout de la table, les avait entendus.

« Ne parlez pas de cela, cria-t-elle. C’est une chose à laquelle aujourd’hui encore je ne peux penser ! »

Ne voyait-on pas des larmes monter à ses yeux ?

« Ce qu’il y a de pénible quand on aime les animaux, dit Mr. Dalloway, c’est qu’ils meurent. Le premier chagrin dont je me souvienne fut causé par la mort d’un loir. Je dois avouer que malheureusement je m’étais assis dessus. Mais cela n’en a pas été moins attristant. C’est plus fort que l’histoire du canard sur lequel s’était assis Samuel Johnson, qu’en dites-vous ? J’étais grand pour mon âge… Nous avions des canaris, un couple de ramiers, un maki ; une fois aussi un martinet.

— Vous habitiez la campagne ? s’informa Rachel.

— Oui, nous habitions la campagne pendant six mois de l’année. Quand je dis « nous », j’entends mes quatre sœurs, mon frère et moi-même. Rien de tel que d’appartenir à une famille nombreuse. Les sœurs surtout, c’est charmant.

— Dick, vous avez été terriblement gâté ! cria Clarissa par-dessus la table.

— Non, non. Apprécié seulement », répliqua Richard.

Rachel avait d’autres questions sur le bout de la langue, ou plutôt une seule immense question qu’elle eût été fort embarrassée de formuler. La conversation avait pris un tour trop frivole pour pouvoir s’y prêter. – « Je vous en prie, dites-moi – tout ! » Voilà ce qu’elle aurait voulu exprimer. Par la petite fente que Richard venait d’entrouvrir, des trésors étonnants lui étaient apparus. Il lui semblait incroyable qu’un homme comme celui-là consentît à lui adresser la parole. Il avait eu des sœurs, il avait élevé des animaux, il vivait à la campagne autrefois. Elle remuait la cuiller dans son thé, tout en rond. Les bulles qui montaient et se rejoignaient dans la tasse représentaient pour elle l’union de leurs deux esprits.

Pendant ce temps, la conversation suivait allégrement son train, la laissant en arrière, si bien que quand Richard observa tout à coup sur un ton badin :

« Je suis sûr que Miss Vinrace, par exemple, a un penchant secret pour le catholicisme » – elle ne trouva pas la moindre réplique et Helen ne put s’empêcher de rire du sursaut qu’elle fit.

Le déjeuner était fini, Mrs. Dalloway se leva. En montant l’escalier avec Helen, elle résuma le débat :

« Je me dis toujours que la religion, c’est comme quand on collectionne des scarabées. Certains se passionnent pour les scarabées noirs, d’autres non. Ce n’est pas la peine de discuter. Et vous, quel est votre scarabée noir pour l’instant ?

— Mes enfants, je suppose, dit Helen.

— Ah ! ça, c’est différent ! Clarissa respirait. Parlez-m’en, voulez-vous ? Vous avez un petit garçon, n’est-ce pas ? Cela a dû être affreux, de les quitter ? »

Ce fut comme si une ombre bleue venait de s’étendre sur une mare. Leurs yeux se firent plus profonds, leurs voix plus cordiales.

Loin de les suivre sur le pont où elles commençaient leur promenade, Rachel s’indigna contre ces florissantes matrones qui lui rappelaient qu’elle n’avait pas accès à leur sphère et qu’elle était orpheline. Aussi, tournant les talons, les quitta-t-elle brusquement.

Elle claqua la porte de la cabine et sortit sa musique. Les cahiers – Bach et Beethoven, Mozart et Purcell – étaient vieux, le papier jauni, la gravure rugueuse au toucher. Au bout de trois minutes, elle était profondément engagée dans une fugue en la, très difficile, très classique, et son visage avait pris une étrange expression lointaine, impersonnelle, de complète absorption et de satisfaction anxieuse. Elle se trompait parfois, hésitait, puis reprenait la même mesure. Mais une ligne invisible semblait relier les notes entre elles et il s’en dégageait une forme, un édifice. Entièrement prise par cet effort – il était difficile en effet de découvrir comment tous ces sons devaient se grouper entre eux et cela mettait à contribution tout l’ensemble de ses facultés – elle n’entendit pas qu’on frappait à la porte. Celle-ci s’ouvrit alors toute grande sous une brusque poussée et Mrs. Dalloway entra, laissant le battant ouvert derrière elle, de sorte qu’on put voir un lambeau blanc et bleu : le pont et la mer. L’édifice de la fugue de Bach s’effondra.

« Ne vous interrompez pas pour moi, implora Clarissa. En vous entendant je n’ai pu résister. J’adore Bach. »

Rachel rougit et laissa retomber ses doigts sur ses genoux. Puis elle se leva d’un air gauche et dit.

« C’est trop difficile.

— Mais vous étiez en train de jouer magnifiquement ! J’aurais dû rester dehors.

— Non », dit Rachel.

Après avoir fait glisser du fauteuil les Lettres de Cowper et Les Hauts de Hurlevent, elle invita Clarissa à s’asseoir.

« Quel petit coin délicieux ! dit celle-ci avec un regard circulaire. – Oh ! les Lettres de Cowper ! Je n’ai jamais lu cela. C’est bien ?

— Assez ennuyeux, dit Rachel.

— C’est extraordinaire comme style, n’est-ce pas ? quand on aime ce genre de choses – des phrases qui se terminent bien, et tout ça. Wuthering Heights ! Ah ! voilà qui correspond davantage à mes goûts. Sincèrement, je ne pourrais exister sans les Brontë ! Vous ne les trouvez pas admirables ? Pourtant, à tout prendre, je m’en passerais plus facilement que de Jane Austen. »

Si superficiels et si décousus que fussent ses propos, son attitude manifestait au suprême degré sa sympathie et ses intentions amicales.

« Jane Austen ? Je n’aime pas Jane Austen, dit Rachel.

— Monstre ! s’écria Clarissa, c’est tout juste si je vous pardonne ! Et pourquoi, dites ?

— Elle est tellement… tellement… enfin, elle est comme une natte trop serrée, pataugeait Rachel.

— Ah ! je comprends ce que vous voulez dire. Mais je ne suis pas de cet avis. Et vous ne le serez plus vous-même quand vous aurez mûri. À votre âge, je n’aimais que Shelley. Je me vois encore sanglotant au jardin sur ses poèmes.

   Son vol a dépassé l’ombre de notre nuit,
   L’envie, la calomnie, la haine et la souffrance…

Vous vous rappelez ?

   Ne sauraient le toucher, ne le torturent plus
   Par la contagion du vieux péché du monde… »

Comme c’est divin ! et comme c’est absurde pourtant ! – (son regard léger fit le tour de la pièce.) – Je me dis toujours : ce qui est important, c’est de vivre et non pas de mourir. J’ai vraiment du respect pour un vieil agent de change quelconque qui sent le tabac, qui passe son temps à additionner des colonnes de chiffres et qui ensuite s’en va trottinant vers sa villa de Brixton, vers le vieux carlin qu’il adore, vers sa morne petite épouse, assise au bout de la table, avec qui il prendra quinze jours de vacances à Margate. J’en connais des tas comme cela, je vous assure. Eh bien, je leur trouve positivement plus de noblesse qu’aux poètes qu’on encense pour la seule raison qu’ils ont du génie et qu’ils meurent jeunes. Mais je ne demande pas que vous, vous partagiez mon sentiment.

Elle serra l’épaule de Rachel, puis se remit à citer :

L’agitation qu’à tort on appelle délices…

« Quand vous aurez mon âge, vous verrez que le monde est bourré de choses délicieuses. Je trouve que les jeunes commettent une telle faute en se refusant au bonheur ! Il me semble parfois que le bonheur est la seule chose qui compte. Je ne vous connais pas assez pour juger, mais je crois deviner chez vous une certaine tendance à… quand on est jeune et qu’on a du charme… tant pis, je le dis : on a tout à sa disposition. »

Elle regarda autour d’elle comme pour ajouter : « Pas seulement quelques vieux bouquins et du Bach ! »

« Je brûle de vous poser des questions, reprit-elle. Vous m’intéressez tellement ! Si je suis indiscrète, renvoyez-moi d’une gifle.

— Moi aussi, je… je voudrais poser des questions, dit Rachel avec tant de sérieux que Mrs. Dalloway dut réprimer son sourire.

— Voulez-vous que nous marchions un peu ? proposa-t-elle. L’air est si délicieux. »

Elle aspira cet air comme un cheval de course dès que, la porte refermée, elles se trouvèrent sur le pont.

« Est-ce qu’il ne fait pas bon vivre ? s’écria-t-elle, introduisant le bras de Rachel sous le sien. Regardez, regardez ! Comme c’est exquis. »

Les côtes du Portugal commençaient à perdre de leur substance, mais la terre, si éloignée fût-elle, était encore la terre. On distinguait les petites villes saupoudrant les replis des collines et les vagues fumées qui montaient. La petitesse des villes s’exagérait par le contraste des hautes montagnes violettes, à l’arrière-plan.

« À vrai dire, pourtant, fit Clarissa, quand elle eut regardé tout cela, je n’aime pas les beaux paysages. C’est trop inhumain. »

Elles continuèrent à marcher. Puis elle reprit avec spontanéité :

« Comme c’est curieux ! Hier, à cette heure-ci, nous ne nous étions jamais rencontrées encore. J’étais en train d’emballer mes affaires dans une petite chambre d’hôtel qui sentait le renfermé. Nous ignorions tout l’une de l’autre – et pourtant… j’ai l’impression que je vous connaissais déjà.

— Vous avez des enfants… votre mari était au Parlement ?

— Je n’ai jamais été à l’école. Et vous, vous habitez… ?

— Avec mes tantes à Richmond.

— À Richmond ?

— Vous comprenez, mes tantes aiment le parc. Elles aiment la tranquillité.

— Et vous, vous ne l’aimez pas ? Je le comprends, riait Clarissa.

— J’aime me promener toute seule dans le parc, mais… pas avec des chiens, acheva-t-elle.

— Bien sûr. Et certaines personnes sont, à proprement parler, des chiens, n’est-ce pas ? fit Clarissa, comme quelqu’un qui vient de deviner un secret. Mais pas toutes, oh ! non, pas toutes. »

Rachel dit : « Pas toutes », puis s’arrêta.

« Je vous vois très bien vous promenant seule, dit Clarissa, et réfléchissant dans votre petit univers à part. Mais combien vous aimerez cela… un de ces jours !

— J’aimerai me promener avec un homme, c’est cela que vous voulez dire ? demanda Rachel, fixant sur Mrs. Dalloway ses grands yeux interrogateurs.

— Je ne pensais pas précisément à un homme, mais en effet, c’est cela.

— Non. Je ne me marierai jamais, fit péremptoirement Rachel.

— Je n’en suis pas si sûre, dit Clarissa avec un regard de côté qui apprit à Rachel qu’elle la trouvait charmante, bien que, pour une raison incompréhensible, la chose parût l’amuser.

— Pourquoi les gens se marient-ils ? demanda Rachel.

— C’est ce qu’il vous reste à comprendre », répondit en riant Clarissa.

En suivant son regard, Rachel constata qu’il se posait sur la robuste personne de Richard Dalloway, occupé à frotter une allumette à la semelle de son soulier, tandis que Willoughby était en train d’expliquer quelque chose qui semblait présenter beaucoup d’intérêt pour eux deux.

« Il n’existe rien de pareil, conclut alors Clarissa. Parlez-moi des Ambrose, voulez-vous ? ou bien trouvez-vous que je pose trop de questions ?

— Je trouve que la conversation avec vous est facile », dit Rachel.

L’aperçu qu’elle donna des Ambrose manqua néanmoins de détails et n’ajouta rien de particulier au fait que Mr. Ambrose était son oncle.

« Un frère de votre mère ? »

Quand on n’a plus d’emploi pour certains noms, le moindre rappel qu’on en fait nous est sensible. Mrs. Dalloway continua :

« Vous ressemblez à votre mère ?

— Non ; elle était tout autre », dit Rachel.

Un désir intense l’envahissait de raconter à Mrs. Dalloway des choses qu’elle n’avait jamais dites à personne, dont elle-même n’avait jamais eu l’idée jusque-là.

« Je me sens seule, commença-t-elle, j’ai besoin… »

Ne sachant de quoi elle avait besoin, elle ne parvint pas à terminer sa phrase. Mais sa lèvre tremblait.

Mrs. Dalloway cependant paraissait capable de comprendre sans le secours des mots.

« Je connais cela, dit-elle, allant jusqu’à passer son bras autour des épaules de Rachel. À votre âge, j’avais ce « besoin », moi aussi. Personne ne l’a compris, jusqu’au moment où j’ai rencontré Richard. Il m’a apporté tout ce qui me manquait. Il est homme et femme à la fois. »

Son regard s’en alla vers Mr. Dalloway qui continuait à causer, accoudé à la lisse.

« Ne croyez pas que je dise cela parce que je suis sa femme. Je vois ses défauts mieux que ceux de n’importe qui. Ce qu’on attend de l’être avec qui l’on vit c’est qu’il vous maintienne au niveau le plus élevé de vous-même. Je me demande souvent ce que j’ai fait pour être heureuse à ce point ! » s’écria-t-elle, et une larme glissa sur sa joue. Elle l’essuya, serra très fort la main de Rachel et proclama :

« Que la vie est donc bonne ! »

En cet instant, debout dans la fraîcheur de la brise, avec du soleil sur les vagues et la main de Mrs. Dalloway sur son bras, Rachel avait nettement l’impression que la vie, jusque-là très quelconque, devenait prodigieuse et d’une incroyable bonté.

Helen qui passait aperçut Rachel, excitée, bras dessus bras dessous avec une personne qui lui était presque étrangère ; cela l’amusa et en même temps l’irrita quelque peu. Mais à ce moment, Richard vint les rejoindre ; ravi de sa conversation avec Willoughby, il était d’humeur particulièrement sociable.

« Vous voyez mon panama ? dit-il en touchant le bord de son chapeau. Avez-vous remarqué, Miss Vinrace, l’influence que l’on peut exercer sur le temps au moyen d’un couvre-chef approprié ? J’avais décidé que nous aurions aujourd’hui une chaude journée d’été. Aucune de vos objections, je vous en préviens, ne saurait m’ébranler. C’est pourquoi je m’en vais m’asseoir et je vous conseille de suivre mon exemple. »

Une rangée de trois fauteuils les invitait à s’y installer.

Richard, étendu, observait les vagues.

« C’est d’un très joli bleu, dit-il, mais il y en a un peu trop. La variété est un élément essentiel d’un beau paysage. Ainsi, avec des collines, il faut une rivière et avec une rivière il faut des collines. La vue la plus admirable du monde, à mon avis, est celle qu’on a de Boars Hill par beau temps – il faut qu’il fasse beau, par exemple… Une couverture ? Oh ! merci, chérie… À la vue en question s’ajoutent avantageusement les souvenirs, – le passé.

— Préférez-vous causer, Dick, où voulez-vous que je lise à haute voix ? »

Avec les couvertures, Clarissa venait d’apporter un livre.

« Persuasion, annonça Richard, examinant le volume.

— C’est pour Miss Vinrace : elle ne peut souffrir notre bien-aimée Jane.

— Ça, permettez-moi de le dire, c’est parce que vous ne l’avez pas lue, remarqua Richard. C’est de beaucoup la plus grande de nos romancières. La plus grande, poursuivit-il, et voici pourquoi : elle n’essaie pas d’écrire comme un homme. Toutes les autres le font et c’est pour cela que je ne les lis pas. »

Il joignit les mains par les extrémités des doigts et reprit :

« Exposez vos arguments, Miss Vinrace, je ne demande qu’à être converti. »

Il attendit pendant que Rachel cherchait en vain le moyen de défendre son sexe contre le mépris dont il venait de l’accabler.

« Je crois, malheureusement, qu’il a raison, dit Clarissa, il a presque toujours raison, le coquin ! J’ai apporté Persuasion, pensant que c’est un peu moins rebattu que les autres. En tout cas, Dick, ce n’est pas à vous de prétendre que vous connaissez Jane par cœur, puisque chaque fois elle a le don de vous endormir.

— Après le labeur législatif, j’ai droit au sommeil, répliqua Richard.

— Ne vous occupez plus de ces canons, dit Clarissa, voyant que, par-delà les flots, l’œil méditatif de son mari cherchait encore la terre. Ni des flottes, ni des empires, ni de rien. »

Sur ces mots, elle ouvrit le volume et commença :

« Sir Walter Elliott, de Kellynch Hall, dans le comté de Somerset, était un homme qui, pour sa distraction, n’avait jamais recours à un autre livre que le Baronnage. » – Vous ne le connaissez pas, ce Sir Walter ? – « Il y trouvait une occupation pour ses loisirs, une consolation pour ses peines. » – N’est-ce pas que c’est bien écrit ? – « Il »…

Elle poursuivait sa lecture avec une pointe d’humour dans la voix, ayant décidé que Sir Walter distrairait la pensée de son mari des canons britanniques, pour l’entraîner vers un monde exquis, amusant, plein de vie et un tantinet ridicule. Au bout d’un moment il sembla que le soleil déclinait sur ce monde dont le relief s’effaçait. Rachel leva les yeux pour chercher la cause de ce changement. Les paupières de Richard s’ouvraient et se refermaient tour à tour. Une bruyante respiration nasale annonça qu’il avait cessé de considérer les apparences et dormait profondément.

« Un triomphe ! » chuchota Clarissa à la fin d’une phrase. Tout à coup, elle leva la main en signe de protestation ; un matelot s’arrêta, hésitant. Elle passa le livre à Rachel et s’avança doucement pour recevoir le message : Mr. Grice demandait s’il lui serait agréable…, etc. Elle suivit le matelot. Ridley, qui rôdait par là, inaperçu, fit quelques pas en avant, s’arrêta, puis avec un geste de dégoût reprit le chemin de son cabinet de travail. Le politicien endormi demeura sous la sauvegarde de Rachel. Elle lut une phrase, puis le regarda attentivement. Ainsi endormi, il faisait penser à un vêtement pendu au pied d’un lit – tous les plis y étaient, les manches et les jambes du pantalon gardaient leur forme, bien que les membres en fussent absents. C’est dans ces moments-là qu’on se rend le mieux compte de l’âge et de l’état d’un vêtement. Rachel le toisait du regard, si bien qu’à la longue elle crut qu’il allait protester.

Il devait avoir une quarantaine d’années ; il y avait quelques rides autour de ses yeux, quelques plis bizarres à ses joues. Un peu fatigué, il avait pourtant l’air solide, en plein épanouissement de sa maturité.

« Des sœurs et un loir et des canaris, murmurait Rachel sans le quitter des yeux. Je me demande, je me demande… » Elle s’interrompit, le menton dans la main, le regardant toujours. Une cloche tinta derrière eux. Richard leva la tête, puis ouvrit les yeux avec, l’espace d’une seconde, l’expression bizarre de quelqu’un qui a perdu ses lunettes. Il lui fallut un bon moment pour se remettre de la fâcheuse conscience d’avoir ronflé, d’avoir même peut-être poussé des grognements, en présence d’une jeune fille. C’était un peu déconcertant, du reste, de constater en se réveillant qu’on vous a laissé en un tel tête-à-tête.

« Je m’étais assoupi, je crois, dit-il ; que sont devenus les autres ? Clarissa ?

— Mrs. Dalloway est allée voir les poissons de Mr. Grice, répondit Rachel.

— J’aurais pu m’en douter, dit Richard, c’est un de ses passe-temps habituels. Et vous, comment avez-vous employé cette heure radieuse ? Vous êtes-vous laissé convertir ?

— Je ne crois pas avoir lu une seule ligne.

— Voilà ce que j’éprouve toujours : il y a trop de choses à regarder. Je trouve, moi aussi, que la nature exerce sur nous un effet stimulant. Mes plus belles idées me sont venues en plein air.

— Quand vous étiez en promenade ?

— En promenade, à cheval, en croisière. Les entretiens les plus significatifs peut-être de mon existence se sont déroulés pendant que j’arpentais la cour d’honneur du Trinity College. J’ai fréquenté les deux universités. C’était le dada de mon père ! Il prétendait que cela vous élargit les idées et je crois bien qu’il avait raison. Je me rappelle – comme cela paraît loin ! – avoir jeté les bases de l’État futur, en compagnie de l’actuel Secrétaire pour l’Inde. Nous nous prenions pour des puits de sagesse. Peut-être l’étions-nous, d’ailleurs. Nous étions heureux, Miss Vinrace, et nous étions jeunes – qualités qui conduisent à la sagesse.

— Avez-vous réalisé ce que vous vouliez ? demanda Rachel.

— Question insidieuse ! Je répondrai : oui et non. Si, d’une part, je n’ai pas accompli ce que je m’étais assigné pour tâche – qui de nous y parvient ? – je puis d’autre part proclamer en toute honnêteté : je n’ai pas abaissé le niveau de mon idéal. »

Résolument, il regarda une mouette, comme si son idéal était porté par les ailes de l’oiseau.

« Mais, demanda Rachel, votre idéal, qu’est-ce que c’est ?

— Là, vous m’en demandez trop, Miss Vinrace », fit-il d’un ton enjoué.

Elle voulait simplement savoir, dit-elle ; et Richard, amusé, consentit à répondre :

« Ma foi, comment dire ? Pour résumer d’un mot, c’est l’unité. Unité de but, de souveraineté, de progrès. Diffusion des idées les meilleures dans la zone la plus vaste.

— Par les Anglais ?

— Je reconnais que dans l’ensemble les Anglais ont une conscience plus pure que la majorité des humains. Leurs annales sont plus propres. Mais, mon Dieu, n’allez pas vous imaginer que je ne vois pas les défauts – les horreurs, les choses innommables qui existent au cœur même de notre pays. Je ne me fais pas d’illusions. Peu de gens, je crois, se font moins d’illusions que moi. Avez-vous jamais visité une manufacture, Miss Vinrace ? Non, je pense bien que non, ou plutôt j’espère que non. »

En effet, c’est à peine s’il était arrivé à Rachel de traverser un quartier pauvre, et cela sous l’escorte de son père, d’une domestique ou de ses tantes.

« J’allais dire que si vous aviez jamais vu certaines choses qui se passent autour de vous, vous comprendriez ce qui nous pousse, moi et mes pareils, vers la politique. Vous me demandiez, il y a un instant, si j’avais réalisé ce que j’avais décidé. Eh bien, quand je passe en revue mon existence, j’y trouve un fait dont j’avoue être fier : grâce à moi, plusieurs milliers de jeunes filles du Lancashire – (et plus tard, il y en aura des milliers d’autres) – passent chaque jour au grand air une heure que leurs mères passaient courbées sur leur métier. J’en ai, je le confesse, plus de fierté que si j’avais écrit du Keats. Et du Shelley par-dessus le marché ! »

Être de ceux qui écrivent du Keats et du Shelley devint pour Rachel une chose-pénible. Elle sympathisait avec Richard Dalloway, elle se laissait gagner par sa chaleur. Il avait l’air très convaincu.

« Je ne connais rien ! » s’écria-t-elle.

Il répliqua paternellement :

« Il vaut beaucoup mieux que vous ne connaissiez rien. D’ailleurs vous êtes trop modeste, sans aucun doute. On me dit que vous jouez fort bien du piano et je suis persuadé que vous avez lu des montagnes d’ouvrages sérieux. »

Mais ces propos d’un autre âge n’avaient plus le pouvoir de la réduire au silence.

« Vous parliez d’unité, dit-elle, vous devriez m’expliquer.

— Je ne laisse jamais ma femme parler politique, commença-t-il d’un air grave – en voici les raisons : les êtres humains sont ainsi constitués qu’il leur est impossible de lutter et de garder un idéal en même temps. Si j’ai pu conserver le mien, comme je me flatte de l’avoir fait dans une grande mesure, c’est parce que chaque soir je retrouvais ma femme et constatais que sa journée avait été consacrée aux visites, à la musique, aux jeux des enfants, à son intérieur, à tout ce que vous voudrez. Rien n’est jamais venu détruire ses illusions. C’est elle qui me donne le courage de persévérer. La vie publique exige une grande tension d’esprit », ajouta-t-il.

Il apparaissait maintenant comme un martyr exténué qui chaque jour abandonne un peu de son or le plus pur au profit de l’humanité.

« Je ne peux pas m’imaginer, s’écria Rachel, comment on arrive à faire ces choses-là !

— Expliquez-vous, Miss Vinrace, dit Richard. C’est une question que je tiens à élucider. »

Sa bienveillance était toute sincère ; Rachel résolut donc de saisir l’occasion offerte, bien que son cœur battît à l’idée de parler devant un homme de cette valeur et de cette compétence.

« Je vois cela comme ceci, commença-t-elle avec un grand effort pour rassembler, puis pour exposer ses vagues conceptions personnelles : Il y a une vieille veuve quelque part dans une chambre, mettons que ce soit dans un faubourg de Leeds. »

Richard inclina la tête indiquant qu’il était d’accord pour la veuve.

« Vous, à Londres, vous passez votre vie à parler, à écrire des choses, à faire des lois, et à négliger ce qui est naturel. Le résultat de tout cela, c’est qu’en ouvrant son buffet, elle y trouve un peu moins de thé et un journal. C’est ainsi pour toutes les veuves du pays, je veux bien. Mais il y a aussi l’esprit de cette veuve – ses affections. Cela, vous ne vous en occupez pas. Et vos propres sentiments, vous les gaspillez.

— Si la veuve trouve son buffet vide, répondit Richard, il est fort probable que ses vues spirituelles en souffriront. Puis-je me permettre de signaler les points faibles de votre philosophie, Miss Vinrace ? – Elle n’est, d’ailleurs, pas sans mérites. Je tiens à souligner toutefois qu’un être humain n’est pas un assemblage de compartiments, mais un organisme. Un peu d’imagination, Miss Vinrace ! Faites travailler votre imagination. C’est ce qui vous manque, à vous autres, les jeunes libéraux ! Il faut vous représenter le monde comme un tout. Passons au deuxième point : quand vous affirmez qu’en mettant de l’ordre dans la maison, pour le plus grand bien de la nouvelle génération, je gaspille mes plus belles énergies, je ne suis absolument pas de votre avis. Être un vrai citoyen de l’Empire, je ne conçois pas de but plus élevé. Essayez d’envisager les choses sous cet angle, Miss Vinrace. Représentez-vous l’État comme une machine complexe. Nous, les citoyens, nous en sommes les éléments. Certains ont des fonctions importantes ; d’autres (dont je suis moi-même peut-être), servent simplement à relier entre elles les parties cachées du mécanisme, celles que l’œil du public ne voit pas. Pourtant, si la moindre vis se dérobait à sa tâche, elle compromettrait le fonctionnement de l’ensemble. »

Impossible de faire concorder l’image d’une veuve maigre et noire, regardant par la fenêtre et cherchant à qui parler, avec l’image d’une énorme machine comme on en voit à South Kensington – qui cogne, qui cogne, qui cogne. La tentative de rapprochement était vouée à l’échec.

« Je crois que nous ne nous comprenons pas, dit Rachel.

— Oserai-je dire une chose dont vous serez très fâchée ?

— Je ne le serai pas.

— Bon. Voici : aucune femme ne possède ce que j’appelle l’instinct politique. Vous avez des vertus qui sont considérables et je me flatte d’être le premier à les reconnaître. Mais je n’ai jamais rencontré de femme qui eût la moindre idée de ce qu’on entend par science du gouvernement. Je vais vous fâcher plus encore : j’espère ne jamais rencontrer de telle femme. Eh bien, Miss Vinrace, sommes-nous brouillés pour la vie ? »

L’amour-propre, l’irritation et un désir lancinant d’être comprise la poussaient à essayer une fois encore.

« Dans les rues, dans les égouts, dans les câbles, dans le téléphone, il y a quelque chose qui vit ? Est-ce là ce que vous voulez dire ? Par exemple parmi les camions à ordures, parmi les hommes qui réparent les routes ? C’est cela que vous sentez tout le temps quand vous marchez dans Londres, et quand vous tournez un robinet et qu’il en sort de l’eau ?

— Certainement, fit Richard. Vous entendez par là, si je comprends bien, que tout l’ensemble de la société moderne repose sur l’effort coopératif. Si seulement les gens qui s’en rendent compte étaient plus nombreux, Miss Vinrace ! On verrait moins de vos pauvres veuves dans leur logis solitaires. »

Rachel réfléchissait.

« Est-ce que vous êtes libéral ou conservateur ? demanda-t-elle.

— Je me dis conservateur pour plus de commodité, répondit en souriant Richard, mais il y a entre les deux partis plus de points communs qu’on ne pense. »

S’il y eut un silence, ce n’est pas que Rachel manquât de choses à dire ; mais, comme toujours, elle n’arrivait pas à les exprimer ; de plus, elle était troublée par le fait que le temps leur était mesuré pour cette conversation. Des idées absurdes et confuses lui passaient par la tête : comme quoi, par exemple, si l’on pouvait remonter suffisamment loin en arrière, tout deviendrait intelligible ; tout n’était que communauté ; car les mammouths qui pâturaient jadis dans les champs de Richmond High Street s’étaient transformés en pavés, en cartons pleins de rubans, en tantes de Rachel.

« Vous avez bien dit que vous habitiez la campagne quand vous étiez enfant ? » demanda-t-elle.

Si peu polies qu’il trouvât ses manières, Richard cependant en était flatté. L’intérêt que lui portait Rachel était sans doute sincère.

« Je l’ai dit, en effet, sourit-il.

— Et alors, qu’est-ce qui se passait là-bas ? Ou bien trouvez-vous que je vous pose trop de questions ?

— Cela me flatte, croyez-le bien. Mais voyons… ce qui se passait là-bas ? Ma foi, il y avait l’équitation, les leçons, mes sœurs. Il y avait, je me rappelle, un féerique dépôt d’ordures où l’on voyait toutes sortes de choses extraordinaires. C’est curieux, les objets qui peuvent frapper les enfants. Je garde un souvenir très précis de cet endroit. Il est faux de prétendre que les enfants sont heureux. Ils sont malheureux, au contraire. Je n’ai jamais autant souffert que dans mon enfance.

— Pourquoi ? demanda Rachel.

— Je ne m’entendais pas avec mon père, dit Richard d’un ton bref. C’était un homme plein de qualités, mais très dur. Enfin ! cela vous rend attentif à ne pas commettre les mêmes erreurs. Les enfants n’oublient jamais une injustice. Ils pardonnent bien des choses que les adultes réprouvent, mais ce péché-là, ils ne le pardonnent pas. J’admets, notez bien, que j’aie été un enfant difficile à manier ; mais tout ce que j’étais prêt à donner, quand j’y pense ! Non, vraiment, on a péché contre moi plus que je n’ai péché moi-même. Puis on m’envoya à l’école où je me comportai de façon très convenable. Ensuite, comme je l’ai déjà dit, mon père me fit faire des études dans les deux universités… Savez-vous, Miss Vinrace, que vous me donnez à réfléchir ? Comme c’est peu, somme toute, ce qu’on arrive à raconter de son existence ! Nous voici tous les deux face à face, pleins à craquer, sans nul doute, d’expériences, d’idées, d’émotions du plus haut intérêt. Mais le moyen de les communiquer ? Ce que je viens de vous dire, c’est ce que pourrait vous raconter le premier venu.

— Je ne trouve pas, dit-elle. Ce qui compte, ce ne sont pas les choses, n’est-ce pas ? c’est la façon de les dire.

— C’est exact, répondit Richard, parfaitement exact. (Il fit une pause.) Quand je considère le passé – j’ai quarante-deux ans – quels sont les faits marquants que je vois ressortir ? Quelles révélations, si je puis dire, ai-je connues ? La détresse des pauvres, etc. (il hésita, puis sauta par-dessus l’obstacle), l’amour ! »

Sa voix s’était adoucie en prononçant ce mot, ce mot qui, pour Rachel, semblait dégager les cieux de leurs voiles.

« On ne dit pas cela à une jeune fille, en général, reprit-il, mais avez-vous la moindre idée de ce que j’entends par là ? Non, bien sûr. Je n’emploie pas ce mot dans son sens conventionnel, mais dans le sens où l’emploie un jeune homme. Les jeunes filles sont trop strictement maintenues dans leur ignorance, ne trouvez-vous pas ? Peut-être a-t-on raison. C’est possible… Vous ne connaissez pas ces choses-là. »

Il parlait comme s’il avait perdu toute conscience de ce qu’il disait.

« Non, je ne les connais pas, dit-elle en un souffle qu’on entendit à peine.

— Dick ! des bateaux de guerre ! là-bas ! regardez ! »

Délivrée de Mr. Grice, enchantée de toutes ces plantes marines, Clarissa cinglait vers eux avec force grands gestes. Elle avait aperçu, presque au ras de l’eau, deux sinistres bâtiments gris, nus comme des os, qui se suivaient de près, tels des bêtes sans yeux en quête d’une proie. Instantanément, Richard retrouva ses esprits.

« Ma parole ! s’écria-t-il, se levant et abritant ses yeux de la main.

— Les nôtres, Dick ?

— Flotte de la Méditerranée », répondit-il.

L’Euphrosyne inclinait lentement son pavillon. Richard s’était découvert. Clarissa lui serrait nerveusement la main.

« Comme on se sent fier d’être anglais ! » dit-elle.

Les bateaux de guerre s’éloignaient, laissant derrière eux sur les eaux un curieux effluve de discipline et de tristesse ; et c’est seulement quand on cessa de les voir que les propos des passagers reprirent un ton naturel. Pendant le déjeuner, il ne fut question que d’héroïsme, de mort et de splendides qualités des amiraux britanniques. Clarissa cita un poète, Willoughby un autre. De l’avis général, la vie à bord d’un vaisseau de guerre était magnifique et tous les marins qu’on pouvait rencontrer étaient d’une gentillesse, d’une simplicité très particulières. Dans ces conditions, personne ne trouva à son goût la remarque de Helen, qui prétendait qu’entretenir des marins, c’est tout aussi immoral que d’entretenir un jardin zoologique ; pour ce qui est de mourir sur un champ de bataille, il était grand temps, d’après elle, que l’on cessât de célébrer le courage.

« Et d’écrire de mauvais vers sur ce thème », ricana Mr. Pepper.

Mais ce qui préoccupait Helen, au fond, c’était l’attitude bizarre de Rachel qui, les joues en feu, gardait le silence.