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Montoni et son compagnon n’étoient pas de retour à la maison, quand l’aube du jour rougit les flots : les groupes charmans des danseurs se dispersèrent avec le matin, comme autant d’esprits fantastiques. Montoni avait été occupé ailleurs ; son ame étoit peu susceptible de volupté frivole. Il se plaisoit dans le développement des passions énergiques ; les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des autres, ranimoient tous les ressorts de son ame, et lui procuroient les seules jouissances dont il fut capable. Sans un extrême intérêt, la vie n’étoit pour lui qu’un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquoit, il s’enformoit d’artificiels, jusqu’à ce que, l’habitude venant à les dénaturer, ils cessassent d’être fictifs : tel étoit l’amour du jeu. Il ne s’y étoit d’abord livré que pour se tirer de l’inaction et de la langueur, et il y avoit persisté avec toute l’ardeur d’une passion opiniâtre. C’est à jouer qu’il avoit passé la nuit avec Cavigni, dans une société de jeunes gens, qui avoient plus d’écus que d’aïeux, et plus de vices encore que d’argent. Montoni méprisoit la plupart de ces gens, plutôt pour la foiblesse de leurs talens que pour la bassesse de leurs inclinations ; il ne se les associoit que pour en faire les instrumens de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s’en trouvoit de plus habiles, et Montoni les admettoit à son intimité ; mais encore conservoit-il, à leur égard, cet air hautain et décidé qui commande la soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la fierté des esprits élevés. Il avoit donc de nombreux et de mortels ennemis ; mais l’ancienneté de leur haine étoit la preuve de sa puissance ; et comme la puissance étoit son unique but, il étoit plus glorieux d’une haine semblable que de toute l’estime qu’on auroit pu lui témoigner. Il dédaignoit un sentiment aussi modéré que celui de l’estime, et se seroit méprisé lui-même s’il s’étoit cru capable de s’en contenter. Dans le petit nombre de ceux qu’il distinguoit, étoient les Signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avoit un caractère gai, des passions vives ; il étoit d’une dissipation, d’une extravagance sans borne ; mais d’ailleurs, généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, hautain, aimoit le pouvoir plus que l’ostentation : son naturel étoit cruel et soupçonneux ; il ressentoit vivement une injure, et la vengeance ne lui laissoit point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, patient, constant dans sa persévérance, il savoit maîtriser ses traits et ses passions. L’orgueil, la vengeance, l’avarice étoient presque les seules qu’il connût ; peu de considérations avoient le pouvoir de l’arrêter, peu d’obstacles pouvoient éluder la profondeur de ses stratagèmes. Cet homme étoit sur-tout le favori de Montoni. Verezzi ne manquoit pas de talens ; la violence de son imagination le rendoit esclave des passions opposées. Il étoit gai, voluptueux, entreprenant ; il n’avoit néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme étoit l’unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, pétulant dans ses espérances, le premier pressé d’entreprendre et d’abandonner, non-seulement ses plans, mais ceux des autres ; orgueilleux, impétueux, révolté contre toute espèce de subordination ; et ceux pourtant qui connoissoient à fond son caractère et qui savoient diriger ses passions, le menoient comme un enfant. Tels étoient les amis que Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain de son arrivée à Venise. Il y avoit aussi parmi eux un noble vénitien, appelé le comte Morano et une Signora Livona, que Montoni présenta à sa femme comme une personne d’un mérite distingué. Elle étoit venue le matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l’avoit invitée à dîner.

Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les complimens des Signors. Il suffisoit, pour lui déplaire, qu’ils fussent les amis de son époux ; elle les haïssoit encore, parce qu’elle les accusoit d’avoir contribué à le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portoit envie, parce que bien convaincue de son peu d’influence sur Montoni, elle supposoit qu’il préféroit leur société à la sienne. Le rang du comte Morano lui valut un accueil qu’elle refusoit à tout le reste ; son maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa parure (elle n’avoit pas encore adopté le costume vénitien) contrastoient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la simplicité de sa nièce. Emilie observoit avec plus d’attention que de plaisir, la société qui l’entouroit : la beauté, néanmoins, les grâces séduisantes de la Signora Livona, l’attirèrent involontairement ; la douceur de ses accens, son air de complaisance, réveillèrent dans le cœur d’Emilie les affections aimables qui sembloient sommeiller depuis long-temps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la compagnie s’embarqua dans la gondole de Montoni : le rouge brillant du couchant coloroit encore les vagues et s’affoiblissoit à l’occident ; les dernières teintes sembloient se dégrader avec lenteur, tandis que le bleu foncé de la voûte céleste commençoit à briller d’étoiles. Emilie se livroit à des émotions aussi douces qu’elles étoient sérieuses ; le calme de la mer, sur laquelle elle voguoit, les images qui venoient s’y peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, l’esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de cette heure avancée, qu’interrompoit seulement le battement d’une vague et les sons imparfaits d’une musique éloignée, tout élevoit ses pensées. Des larmes s’échappoient de ses yeux ; les rayons de la lune qui prenoient plus de force à mesure que les ombres s’étendoient, jetoient alors sur elle leur éclat argentin. À demi couverte d’un voile noir, sa figure en recevoit une inimitable douceur.

Le comte Morano, assis près d’Emilie, et qui l’avoit considérée en silence, prit tout-à-coup son luth, il en toucha les cordes en chantant d’une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.

Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s’accompagnant sur cet instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité ; mais ce chant qu’elle aimoit, ramena vivement son imagination à des souvenirs affligeans : alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de l’émotion qui l’avoit trahie, elle passa subitement à une chanson si gaie, si légère, que des pas de danse sembloient répondre à toutes les notes. Bravissimo, s’écria son auditoire ; et l’air fut redemandé. Au milieu des complimens qu’on lui fit, ceux du comte ne furent pas les moins empressés ; ils duroient encore quand Emilie passa le luth à la Signora Livona, qui s’en servit avec tout le goût italien.

Le Comte, Emilie, Cavigni, et la Signora, chantèrent ensuite des Canzonnettes, accompagnés de deux luths et de quelques autres instrumens. Quelquefois les instrumens cessoient, et les voix dans un parfait accord s’adoucissoient jusqu’au dernier degré ; elles se relevoient après une pause : les instrumens reprenoient successivement, et le chœur général faisoit retentir les airs.

Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissoit au moyen de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudroient aller au jeu dans un casin. Il proposa de retourner au rivage : Orsino l’appuya de grand cœur ; mais le comte et tous les autres s’y opposèrent avec vivacité.

Montoni méditoit de nouveau comment il pourroit se dispenser d’accompagner le comte plus long-temps : les gondoliers d’un bateau vide, et qui revenoit à Venise, passèrent tout à côté du sien. Sans se tourmenter plus long-temps d’une excuse, il saisit l’occasion, et confiant les dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la première fois, le vit sortir avec regret ; elle regardoit sa présence comme une protection, sans bien savoir ce qu’elle avoit à craindre. Il prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans la foule des joueurs.

Le comte avoit secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de Montoni : il avoit demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie qui ne savoit rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des gondoliers qui s’approchoient, et qui, placés au bord de leur bateau, troubloient avec leurs rames les flots d’argent où se peignoit la lune : bientôt elle distingua le son des instrumens ; une symphonie bruyante partit ; à l’instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers les unirent ; le comte alors expliqua tout, et l’on passa dans sa gondole, que décoroient des ornemens du meilleur goût.

Pendant qu’on partageoit une collation de fruits et de glaces, les musiciens dans l’autre barque faisoient entendre une mélodie charmante ; le comte, assis près d’Emilie, n’étoit occupé que d’elle, et lui prodiguoit d’une belle voix, mais passionnée, des complimens dont le sens n’étoit pas douteux ; pour les éviter elle entretenoit la Signora Livona, et prenoit avec le comte une réserve imposante, mais trop douce pour contenir ses empressemens. Il ne pouvoit voir, entendre qu’Emilie, il ne pouvoit parler qu’à elle. Cavigni l’observoit avec humeur, Emilie avec embarras : elle ne desiroit rien tant que de retourner à Venise.

Ils prirent terre à la place Saint-Marc ; la beauté de la nuit détermina madame Montoni à agréer les propositions du comte, de parcourir la promenade avant que d’aller souper à son casin avec le reste de la société. Si quelque chose avoit pu dissiper les tourmens d’Emilie, c’étoit la nouveauté de tout ce qui l’entouroit, les ornemens des palais et le tumulte des mascarades.

Enfin ils se rendirent au casin ; il étoit orné dans le meilleur goût, un souper splendide y étoit préparé : mais ici la réserve d’Emilie fit comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui étoit nécessaire : la condescendance qu’elle lui avoit déjà montrée l’empêchoit de juger l’entreprise bien difficile ; il reporta donc sur la tante une partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement flattée de cette distinction, qu’elle ne put en dissimuler sa joie ; avant la fin de la soirée le comte avoit toute son estime. S’adressoit-il à madame Montoni ? Son visage morose s’épanouissoit, elle sourioit à toutes ses paroles, agréoit toutes ses propositions ; il l’invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l’opéra, le jour suivant : Emilie entendit qu’elle acceptoit, et ne fut plus occupée que de trouver une excuse qui l’en dispensât.

Il étoit tard avant que la gondole fût demandée : la surprise d’Emilie fut extrême, quand à la sortie du casin elle vit le soleil s’élever des flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde ; le sommeil depuis long-temps appesantissoit ses yeux, la fraîcheur du vent de mer la ranima, et elle auroit même quitté la place avec regret, sans la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusques chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n’étoit point encore rentré : sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l’ennui de sa compagnie.

Montoni revint tard ; il étoit en fureur : il avoit fait une perte considérable ; avant de se coucher il voulut entretenir particulièrement Cavigni, et l’air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le sujet de la conférence lui avoit été peu agréable.

Madame Montoni, qui tout le jour avoit gardé le silence du mécontentement, reçut vers le soir quelques vénitiennes, dont les douces manières avoient enchanté Emilie. Ces dames avoient un grand air d’aisance, de bienveillance avec les étrangers ; il sembloit qu’elles les connussent depuis long-temps ; leur conversation étoit tour-à-tour tendre, sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n’avoit aucun attrait pour ce genre d’entretien, et dont la sécheresse et l’égoïsme contrastaient souvent à l’excès avec leur extrême politesse, madame Montoni ne put être insensible à leurs charmes.

Une dame, appelée la signora Herminie, prit un luth, et se mit à chanter avec autant de gaîté et de facilité que si elle eut été seule. Sa voix étoit d’une extrême étendue et d’une flexibilité prodigieuse. Elle paroissoit en ignorer les avantages, et ne songer à rien moins qu’à s’en prévaloir ; elle chantoit, parce qu’elle étoit contente. Son voile retomboit négligemment par-derrière ; elle tenoit son luth avec grâce ; et les fleurs et le feuillage, placés dans de grandes caisses pour ombrager les jalousies, formoient un dôme au-dessus d’elle. Emilie s’éloigna un peu, esquissa légèrement sa figure avec ces jolis accessoires, en fit un dessin agréable, et présenta l’ouvrage à son charmant original. Herminie le reçut avec autant de plaisir que de reconnoissance, en jurant que ce gage d’amitié lui deviendroit à jamais précieux.

Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avoit d’autres engagemens. Elles s’embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la place Saint-Marc, où l’affluence étoit aussi considérable que la veille.

Après une courte promenade, on s’assit à la porte d’un casin ; et pendant que Cavigni se faisoit apporter du café et des glaces, le comte Morano arriva. Il aborda Emilie avec un air d’impatience et de plaisir, qui, joint à ses attentions continuelles de la veille, l’obligèrent à le recevoir avec la plus timide réserve.

Il étoit près de minuit lorsqu’on se rendit à l’opéra. Emilie, en y entrant, se rappela tout ce qu’elle venoit de quitter, et fut moins éblouie. Toute la splendeur de l’art lui paroissoit au-dessous du sublime de la nature. Son cœur n’étoit pas ému ; des larmes d’admiration ne s’échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d’un océan immense et de la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d’une musique enivrante. De tels souvenirs dévoient rendre insipide la scène usée qui s’offroit à ses regards.

La soirée se passa sans aucun incident remarquable. Emilie en desiroit la fin, pour se dérober aux empressemens du comte. Les rapprochemens naissent souvent des contrastes. En voyant le comte Morano, elle songeoit à Valancourt, et soupiroit.

Plusieurs semaines s’écoulèrent dans le cours des visites ordinaires. Emilie s’amusoit à considérer un théâtre et des mœurs aussi opposés à ceux de la France ; mais le comte Morano s’y trouvoit trop fréquemment pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agrémens, qui faisoient l’admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle d’Emilie, si son cœur n’eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore eût-il fallu qu’il eût mis plus de modération dans ses poursuites. Quelques traits de son caractère qu’il découvrit dans sa persécution, indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses meilleures qualités.

Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M. Quesnel. Il annonçoit la mort de l’oncle de sa femme, à sa maison de la Brenta, et le projet qu’il avoit formé de venir promptement prendre possession de cette maison et des autres biens qui devenoient son partage. Cet oncle étoit frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui étoit parent du côté de son père ; et quoiqu’il n’eût rien à prétendre sur cette riche succession, il ne put cacher toute l’envie que cette nouvelle, excitoit dans son cœur.

Emilie avoit observé que, depuis son départ de France, Montoni n’avoit pas même conservé d’égards pour sa tante : d’abord, il l’avoit négligée ; maintenant il ne lui montroit que de l’éloignement et de l’humeur. Elle n’avoit jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité son attention. La surprise que lui causa ce mariage avoit été extrême ; mais le choix étant fait, elle n’imaginoit pas comment il pouvoit aussi ouvertement lui témoigner tout son mépris. Montoni, attiré par l’apparente richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses espérances. Séduit par les ruses qu’elle avoit mises en œuvre tant qu’elle l’avoit cru nécessaire, il s’étoit vu duper dans une affaire où lui-même il avoit voulu tromper. Il avoit été joué par les finesses d’une femme dont il estimoit fort peu l’intelligence, et se trouvoit avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avoit placé sur elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s’étoit emparé du reste ; et quoique la somme qu’il en avoit réalisée fût inférieure à son attente comme à ses besoins, il avoit emporté cet argent à Venise, pour en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.

Les ouvertures qu’on avoit faites à Valancourt sur le caractère et la position de Montoni, n’étoient que trop exactes. C’étoit au temps, c’étoit aux occasions à dévoiler le mystère.

Madame Montoni n’étoit pas de caractère à souffrir une injure avec douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré se déployoit avec toute la violence, toute l’aigreur d’un esprit étroit, ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne vouloit pas même reconnoître que sa duplicité avoit en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle persista à croire qu’elle seule étoit à plaindre, et que Montoni étoit seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d’obligation, elle n’en concevoit la force que lorsqu’on les violoit à son égard. Sa vanité souffroit déjà cruellement du mépris ouvert de son époux ; il lui restoit à souffrir davantage en découvrant l’état de ses biens. Le désordre de sa maison apprenoit une partie de la vérité aux personnes sans passion ; mais celles qui vouloient très-décidément ne croire que selon leurs désirs, étoient tout-à-fait aveuglées. Madame Montoni ne se croyoit guère moins qu’une princesse, étant souveraine d’un palais à Venise, et d’un château dans l’Apennin. Quelquefois Montoni parloit d’aller pour quelques semaines à son château d’Udolphe. Il vouloit en examiner l’état et y recevoir ses revenus. Il paroissoit que depuis deux ans il n’en avoit pas approché, et que le château étoit abandonné aux soins d’un ancien domestique, que Montoni appeloit son intendant.

Emilie entendoit parler de ce voyage avec plaisir ; il lui promettent des idées nouvelles, et quelque intervalle aux assiduités de Morano. D’ailleurs, à la campagne, elle auroit plus de loisir pour s’occuper de Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image, pour se retracer les environs de la Vallée que sanctifioit la mémoire de ses parens. Ces tableaux qu’elles se faisoit étoient plus doux à son cœur que toute la magnificence des assemblées.

Le comte Morano ne s’en tint pas long-temps au langage muet de l’empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d’Emilie. Encouragé par Montoni, et sur-tout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa persévérance.

Morano passoit presque tout son temps chez Montoni ; il y dînoit habituellement, et il suivoit par-tout madame Montoni et Emilie.

Montoni ne parloit plus de ce voyage ; il n’étoit chez lui que lorsque le comte ou le signor Orsino s’y trouvoient. Il se manifestoit une extrême froideur entre lui et Cavigni, quoique le dernier habitât toujours la maison. Montoni étoit enfermé souvent avec Orsino pendant des heures entières ; quel que pût être le sujet de leur conversation, il falloit qu’il fût très-important, puisque Montoni y sacrifioit sa passion favorite pour le jeu, et passoit la nuit dans la maison. Il y avoit quelque chose de mystérieux dans les visites d’Orsino ; Emilie en étoit encore plus alarmée que surprise : elle avoit involontairement découvert dans son caractère ce qu’il s’efforçoit d’y cacher. Montoni, après ses visites, étoit quelquefois plus pensif que de coutume ; quelquefois ses profondes rêveries l’isoloient de tout ce qui l’entouroit, et jetoient sur sa figure un nuage qui la rendoit terrible. Une autre fois ses yeux sembloient lancer des étincelles, et toute l’énergie de son ame sembloit réunie pour quelque formidable entreprise. Emilie démêloit, avec un extrême intérêt le caractère de ses pensées ; mais elle se garda bien de témoigner à madame Montoni ou ses craintes ou ses observations, et madame Montoni ne remarquoit alors dans son époux que son ordinaire sévérité.

Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa femme à Miarenti : elle contenoit quelques détails sur le heureux hasard qui le conduisoit en Italie, et finissoit par une pressante invitation pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle possession.

Emilie reçut, à-peu-près dans le même temps, une lettre bien plus intéressante, et qui, pour quelque-temps, adoucit l’amertume de son cœur. Valancourt espérant qu’elle pouvoit être encore à Venise, avoit hasardé une lettre par la poste : il lui parloit de son amour, de ses inquiétudes et de sa constance. Il avoit langui à Toulouse encore quelque temps après son départ ; il y avoit goûté le plaisir d’errer dans tous les lieux où elle avoit eu l’habitude de se trouver ; il en étoit parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la Vallée. Il ajoutoit : « Si mon service et mon devoir ne m’obligeoient pas à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j’aurois assez de courage pour m’éloigner d’un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le voisinage de la Vallée est le seul motif qui m’ait retenu si long-temps à Estuvière. Je partois à cheval de grand matin, j’allois m’égarer tout le jour dans ces lieux chéris qui furent votre asyle, où je vous ai vu, où j’ai entendu votre voix. J’avois renouvelé connoissance avec la bonne vieille Thérèse, qui se réjouissoit de me retrouver, afin de me parler de vous. Je n’ai pas besoin de vous dire à quel point cette circonstance m’attacha à Thérèse, et comme je l’écoutois avidement sur ce sujet inépuisable. Vous devinerez le motif qui me fit d’abord désirer d’être reconnu par elle. Je voulois être admis dans le château, dans les jardins qu’avoit habités mon Emilie. Je trouve votre image dans chaque bosquet ; j’aime sur-tout à m’asseoir sous l’ombrage touffu de votre platane favori, dans cet endroit où nous fûmes une fois assis ensemble, où j’osai vous dire que je vous aimois. Ô ma chère Emilie ! le souvenir de ces momens s’empare de moi tout entier. Je me perds dans les rêveries ; je m’efforce à vous voir à travers le nuage de mes larmes ; je voudrois entendre les accens de cette voix qui firent tressaillir mon cœur et de tendresse et d’espérance. Je m’appuie sur les murs de cette terrasse d’où nous regardions ensemble le cours rapide de la Garonne. Emilie ! ces momens sont-ils passés pour toujours ! ces momens ne reviendront-ils plus » !

Dans une autre partie de la lettre, il écrivoit : « Vous devez voir que ma lettre est datée de plusieurs jours différens. Regardez ces premières lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de France. Vous écrire, c’est la seule occupation qui me tira de ma mélancolie, et qui me rendit votre absence supportable : il me sembloit qu’elle vous rapprochoit. Quand je conversois avec vous sur le papier, quand je vous exprimois chacun des sentimens, chacune des affections de mon cœur, vous me paroissiez presque présente ; je n’ai pas eu d’autre consolation. J’ai différé d’envoyer mon paquet, uniquement pour le plaisir de l’augmenter ; il étoit pourtant bien certain que ce que j’écrivois n’étoit rien jusqu’à ce que vous l’eussiez reçu. Si mon esprit étoit plus abattu que de coutume, je venois épancher sa tristesse auprès de vous, et j’y trouvois toujours un adoucissement à ma peine. Quand une circonstance quelconque avoit intéressé mon cœur, et répandoit un rayon de joie dans mon ame, je me hâtois de vous le communiquer, et vous m’en réfléchissiez la jouissance. Ainsi, ma lettre est une espèce de tableau de ma vie et de mes pensées pendant le mois précédent ; elle me rendoit heureux pendant que je l’écrivois. J’ose espérer que les mêmes motif empêcheront qu’elle ne vous soit indifférente ; mais, pour d’autres lecteurs, elle ne seroit qu’un long tissu d’inutilités.

» Je viens d’apprendre une circonstance qui détruit à-la-fois toutes mes illusions. Elle me résigne à la nécessite de rejoindre mon régiment. Je ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvois en pensée. La Vallée est louée. J’ai lieu de croire que c’est à votre insu, d’après ce que Thérèse m’a dit ce matin, et c’est pour cela que je vous en parle. Elle fondoit en larmes en me racontant qu’elle alloit quitter le service de sa chère maîtresse et le château où elle avoit passé tant d’années heureuses : et tout ceci, ajoutoit-elle, sans une lettre de mademoiselle qui m’en adoucisse la douleur. C’est l’ouvrage de M. Quesnel ; et j’ose dire qu’elle ignore elle-même tout ce qui va se passer ici.

» Thérèse m’apprit qu’elle avoit reçu une lettre de lui. Il lui annonçoit que le château étoit loué ; qu’on n’avoit plus besoin de ses services, et qu’elle eût à déloger dans la semaine où elle recevroit cette nouvelle.

» Avant la réception de cette lettre, elle avoit été surprise par l’arrivée de M. Quesnel et d’un étranger, et tous deux avoient curieusement examiné l’habitation ».

Vers la fin de la lettre, datée d’une semaine ; après cette phrase, Valancourt ajoute : « J’ai reçu un ordre de mon régiment, et je le rejoins sans regret, puisque je suis exilé d’un lieu si doux pour mon cœur. Je suis allé ce matin à la Vallée. J’ai su que le nouveau locataire y étoit, et que Thérèse étoit partie. Je ne vous parlerois pas de cela avec tant de liberté, si je n’imaginois pas que la disposition de votre maison vous est inconnue. J’ai essayé d’obtenir quelques détails sur le caractère et la fortune de votre locataire. Je n’ai pu m’en procurer. L’enclos, dont j’ai fait le tour en dehors de ses barrières, me parut plus mélancolique que jamais. J’aurois désiré vivement d’y pénétrer pour dire adieu à votre platane et à vous, et m’occuper de vous encore une fois sous son ombrage. Mais je n’ai pas voulu exciter la curiosité d’un étranger. La pêcherie dans les bois m’étoit encore ouverte. J’y allai ; j’y passai une heure ; je ne puis me le rappeler sans émotion. Ô Emilie ! sûrement nous ne sommes pas séparés pour toujours ! sûrement nous vivrons l’un pour l’autre ».

Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portoit bien, et que l’absence ni le temps n’avoient effacé son image. Cette lettre étoit remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle sensibilité Valancourt racontoit ses visites à la Vallée, rendoit compte des émotions délicates que ce lieu réveilloit en lui ! Elle eut bien de la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l’avis qu’il lui donnoit sur la Vallée, elle étoit surprise et blessée que M. Quesnel eût loué son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montroit assez à quel point il croyoit son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités dans le maniement de ses affaires. Il est vrai qu’avant son départ, il lui avoit proposé de louer la Vallée, et sous le rapport de l’économie elle n’avoit rien eu à objecter ; mais confier aux caprices d’un étranger le domaine et les délices de son père, la priver d’un asyle certain si quelques malheureuses circonstances pouvoient le lui rendre nécessaire ! voilà ce qui l’avoit déterminée à s’y opposer fortement. Son père à sa dernière heure avoit reçu d’elle la promesse sacrée de ne jamais disposer de la Vallée. C’étoit violer cette promesse que de souffrir la location du château. Il devenoit trop évident que M. Quesnel n’avoit tenu compte de ses volontés ; et qu’il regardoit comme indifférent tout ce qui mettoit obstacle aux seuls avantages pécuniaires. Il paroissoit aussi qu’il n’avoit pas daigné informer Montoni de sa démarche, puisque ce dernier n’auroit eu aucune raison de la lui cacher s’il l’eût connue. Cette conduite déplaisoit à Emilie, et l’étonnoit. Mais ce qui l’affligeoit sur-tout, c’étoit la disposition de la Vallée pour un temps, et le renvoi de la vieille et fidelle servante de son père. Pauvre Thérèse, disoit Emilie, tu n’as pas beaucoup amassé dans ton service ; tu étois charitable pour les malheureux, et tu croyois mourir dans la famille où tu avois passé tes meilleures années ! Pauvre Thérèse ! On te chasse aujourd’hui, dans ta vieillesse : tu vas donc mendier ton pain ! Emilie pleuroit amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce qu’elle pouvoit faire pour Thérèse, comment elle s’expliqueroit à ce sujet, avec M. Quesnel. Elle craignoit beaucoup que son ame glacée ne sentît rien. Elle voulut s’informer si, dans ses lettres à Montoni, M. Quesnel faisoit mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en fournit l’occasion : il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne doutoit pas qu’il n’eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. Quesnel, relative à son opération de la Vallée ; elle s’y rendit promptement. Il étoit seul.

J’écrivois à M. Quesnel, lui dit-il, quand elle parut ; c’est une réponse à la lettre que j’en ai reçue dernièrement. Je desirois vous entretenir sur un article de cette lettre.

— Je desirois aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit Emilie. C’est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni ; vous la voyez, sans doute, sous le même rapport que moi ; car on ne peut l’envisager sous aucun autre : vous conviendrez que toute objection fondée sur le sentiment, comme on l’appelle, doit céder à des considérations d’un avantage plus solide.

— En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les considérations d’humanité doivent entrer aussi dans le calcul ; mais je crains qu’il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je regrette qu’il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.

— Il est trop tard, dit Montoni ; mais je suis bien aise de voir que vous vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des plaintes inutiles. J’applaudis singulièrement à cette conduite ; elle annonce une force d’ame dont votre sexe est rarement capable. Quand vous aurez quelques années de plus, vous reconnoîtrez le service que vos amis vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du sentiment ; vous les regarderez comme des lisières d’enfance qu’il faudroit briser en sortant de nourrice. Je n’ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement : vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous peu de jours avec madame Montoni ; vous pourrez causer de cette affaire.

Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes :

« Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations sur l’objet dont le Signor Montoni m’apprend qu’il vous écrit. J’aurois pu désirer qu’on eût conclu l’affaire moins précipitamment ; cela m’auroit donné du temps pour vaincre ce que le Signor appelle des préjugés, et dont le poids accable mon cœur. Puisque la chose est faite, je m’y soumets ; mais malgré ma soumission, j’ai bien des choses à dire sur d’autres points relatifs au même sujet, et je les réserve pour le moment où j’aurai l’honneur de vous voir. Je vous prie, monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée, » Emilie Saint-Aubert ».

Montoni sourit ironiquement à ce qu’avoit écrit Emilie, mais il ne lui fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença une lettre pour Valancourt ; elle y rapportait les particularités de son voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivoit les scènes les plus frappantes de son passage dans les Alpes, ses émotions à la première vue de l’Italie, les mœurs et le caractère du peuple qui l’entouroit, et quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le comte Morano ; elle parla bien moins encore de la déclaration qu’il avoit faite, elle savoit combien le véritable amour est prompt à s’effrayer.

Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni ; il étoit d’une rare gaîté. Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de joie qu’il n’avoit jamais eu : elle s’efforça de le réprimer en redoublant sa froideur habituelle, mais elle n’y réussit pas. Il parut épier l’occasion de l’entretenir sans témoins ; mais Emilie lui répliqua toujours qu’elle ne vouloit rien entendre de ce qu’il ne vouloit pas dire tout haut.

Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la mer ; le comte en conduisant Emilie à son zendaletto, porta sa main jusqu’à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu’elle avait daigné lui montrer. Emilie surprise et mécontente, se hâta de retirer sa main, et crut qu’il plaisantoit. Mais, quand au bas de la terrasse elle vit à la livrée que c’étoit le zendaletto du comte, et que le reste de la société, s’étant arrangé dans les gondoles, étoit au moment de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au zendaletto ; Emilie prioit tout bas Montoni de considérer l’inconvenance de cette démarche. — Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n’y céderai point. Je ne vois ici nulle inconvenance.

De ce moment, l’éloignement d’Emilie pour le comte devint une sorte d’horreur ; l’audace inconcevable avec laquelle il continuoit de la poursuivre en dépit de son refus, l’indifférence qu’il témoignoit pour son opinion particulière, tant que Montoni favoriseroit ses prétentions, tout se réunissoit pour augmenter l’excessive répugnance qu’elle n’avoit jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins mécontente, en apprenant que Montoni seroit de la partie. Il se mit d’un côté, Morano se plaça de l’autre ; on ne dit pas un mot pendant que les gondoliers préparoient leurs rames. Emilie frémissoit de l’entretien qui suivroit ce silence ; elle eut enfin assez de courage pour le rompre, par quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de l’un et les reproches de l’autre.

— J’étois impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la reconnoissance que j’ai de vos bontés ; mais je dois aussi des remercîmens au signor Montoni, qui m’a procuré l’occasion que je desirois si vivement.

Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de mécontentement.

Quoi donc ! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce moment délicieux ! Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et démentir par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations ? vous ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l’ardeur de ma passion. Il est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous cherchiez plus long-temps à déguiser vos sentimens.

Si je les avois jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir recueilli ses esprits, sans doute il seroit inutile de dissimuler plus long-temps. J’avois espéré que vous m’épargneriez la nécessité de les déclarer encore ; mais puisque vous m’y forcez, entendez-moi protester, et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de l’estime dont j’étois disposée à vous croire digne.

Pour le coup, s’écria Montoni, cela passe mon attente ; j’avois reconnu des caprices dans les femmes, mais… Observez, mademoiselle Emilie, que si le comte est votre amant, moi, je ne le suis point, et je ne servirai pas de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une alliance dont toute famille se trouveroit honorée : la vôtre n’est pas noble, souvenez-vous-en ; vous avez résisté long-temps à mes remontrances, mon honneur est maintenant engagé ; je n’entends pas souffrir qu’on y porte atteinte. Vous persisterez, s’il vous plaît, dans la déclaration que vous m’avez chargé de faire au comte.

— Il faut certainement que vous soyez dans l’erreur, monsieur, dit Emilie ; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes ; il est indigne de vous de m’accuser de caprices. Si vous avez consenti, monsieur, à vous charger de mes réponses, c’est un honneur que je ne sollicitois pas : j’ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu’à vous, monsieur, que jamais je n’accepterois l’honneur qu’il veut bien me faire, et je le répète.

Le comte regardoit Montoni d’un air de surprise : le maintien de celui-ci montroit aussi de la surprise, mais une surprise mêlée d’indignation. Il y a ici autant d’audace que de caprice, dit-il enfin. Nierez-vous vos propres mots, madame ?

— Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie en rougissant ; vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de l’avoir faite.

— Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s’élevoit avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots ? voulez-vous nier que tout-à-l’heure vous avez reconnu qu’il étoit trop tard pour échapper à vos engagemens ; que vous avez accepté la main du comte ? voulez-vous le nier ?

— Je nierai tout cela, parce qu’aucun mot de ma bouche n’a jamais rien exprimé de semblable.

— Nierez-vous ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle ? Si vous le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu’avez-vous à dire maintenant, continua Montoni, se prévalant du silence et de la confusion d’Emilie ?

— Je m’apperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que j’ai moi-même été trompée.

— Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela se peut.

— Je l’ai toujours été, monsieur, et je n’ai sûrement aucun mérite à cela. Je n’ai rien à dissimuler.

— Qu’est-ce donc que cela, s’écria Morano avec émotion ?

— Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni ; les idées d’une femme sont impénétrables. À présent, madame, venons à l’explication…

— Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu’au moment où vous paroîtrez plus disposé à la confiance ; tout ce que je dirois en ce moment ne serviroit qu’à m’exposer à l’insulte.

— Une explication, je vous prie, dit Morano.

— Parlez, reprit Montoni, je vous donne toute confiance. Écoutons.

— Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une question.

Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.

— Quel étoit le sujet de votre lettre, à M. Quesnel ?

— Eh ! que pouvoit-il être ? L’offre honorable du comte Morano.

— Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.

— Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice ; vous êtes ingénieuse à faire naître un mal-entendu.

Emilie tâchoit de retenir ses larmes et de répondre avec fermeté. — Permettez-moi, monsieur, de m’expliquer entièrement, ou de garder un silence absolu.

— Montoni, s’écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause ; il est évident que vous n’y pouvez rien.

— Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins inutile ; si vous voulez m’obliger, ne la prolongez pas.

— Il est impossible, madame, que j’étouffe une passion qui fait le charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous poursuivrai avec une ardeur infatigable ; quand vous serez convaincue et de la force et de la constance de ma passion, votre cœur se fléchira à la pitié, et peut-être au repentir.

Un rayon de la lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le trouble et les agitations de son ame.

— C’en est trop, s’écria soudain le comte. Signor Montoni, vous m’abusez, et c’est à vous que je demande explication.

— À moi, monsieur ? Vous l’aurez, murmura Montoni.

— Vous m’avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l’innocence du mauvais succès de vos projets.

Montoni sourit dédaigneusement. Emilie épouvantée des suites que cette dispute pouvoit avoir, ne put garder le silence plus long-temps. Elle expliqua le sujet de la méprise ; elle déclara qu’elle n’avoit entendu consulter Montoni que sur la location de la Vallée. Elle conclut en le priant d’écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.

Le comte Morano se contenoit à peine ; néanmoins, tandis qu’elle parloit, l’attention de l’un et de l’autre étoit captivée par ses discours, et son effroi à-peu-près calmé. Montoni pria le comte d’ordonner qu’on revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se rendit à sa demande.

Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins concilians à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venoient de la persécuter, et même de l’insulter sans ménagement.

Elle reprit un peu ses esprits, quand elle entendit encore une fois les chansons et les rires qui résonnoient sur le grand canal. Le zendaletto s’arrêta sous la maison de Montoni ; le comte conduisit Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque chose à voix basse. Morano baisa la main qu’il tenoit, nonobstant l’effort d’Emilie pour la dégager des siennes ; il lui souhaita le bonsoir avec un accent et un regard dont l’expression n’étoit pas douteuse, et retourna au zendaletto, accompagné de Montoni.

Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa patrie. Elle regardoit en vain Valancourt comme son protecteur ; il étoit retenu loin d’elle par son service ; mais c’étoit au moins une consolation de savoir qu’il existoit dans le monde une personne qui partageoit ses peines, et dont les vœux ne tendoient qu’à l’en délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur inutile, en lui disant pourquoi elle regrettoit d’avoir rejeté le jugement qu’il portoit sur Montoni. Ce regret n’alloit pourtant pas jusqu’à la faire repentir d’avoir écouté le désintéressement et la délicatesse, et d’avoir refusé la proposition d’un mariage clandestin. Elle fondoit quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. Elle étoit décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre qu’elle l’accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France. Elle se souvint tout-à-coup que la Vallée, sa demeure chérie, son unique asyle, ne seroit plus à elle de long-temps. Ses larmes coulèrent abondamment ; elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme M. Quesnel, qui disposoit de sa propriété sans daigner même la consulter, et congédioit une servante âgée et fidelle, qu’il laissoit sans ressource et sans asyle. Mais quoiqu’il fût certain qu’elle n’avoit plus de maison en France, et qu’elle s’y connût peu d’amis, elle vouloit y retourner, et se dérober, s’il lui étoit possible, à la domination de Montoni ; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui paroissoient insupportables. Elle n’avoit pas le désir d’habiter avec son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l’égard de son père et d’elle-même, suffisoit bien pour la convaincre qu’elle ne feroit que changer d’oppresseurs. Elle n’avoit pas non plus intention de consentir aux propositions de Valancourt, et de se marier immédiatement, quoique ce parti lui assurât un protecteur légitime et généreux. Les principales raisons qui avoient d’abord déterminé sa conduite subsistaient encore ; celles qui auroient alors justifié sa démarche n’avoient maintenant aucune valeur. L’intérêt de Valancourt, sa réputation, lui étoient sans doute trop chers pour consentir à une union précipitée, qui n’auroit pu qu’y porter préjudice. Une retraite convenable et sûre lui demeuroit ouverte en France : elle pouvoit retourner au couvent où elle avoit reçu autrefois tant de témoignage de bonté. Il y avoit dans cet asyle un attrait bien puissant pour son cœur ; il renfermoit les restes de son père. Elle pouvoit y rester d’une manière décente et paisible, jusqu’à ce que le bail de la Vallée fût fini, ou jusqu’à ce que l’arrangement des affaires de M. Motteville la mît dans le cas d’évaluer la fortune de son père, et de calculer s’il lui seroit possible d’habiter cette demeure.

La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paroissoit singulièrement suspecte. Il pouvoit, dans le principe, avoir été trompé ; mais elle craignoit qu’il ne persistât volontairement dans son erreur pour l’intimider, la plier à ses desirs, et la forcer d’épouser le comte. Que cela fût ou non, elle n’en étoit pas moins empressée de s’expliquer avec M. Quesnel : elle considéroit sa prochaine visite avec un mélange d’impatience, d’espérance et de crainte.

Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n’eût pas joint les autres gondoles, et qu’elle eût repris si brusquement la route de Venise. Emilie raconta tout ce qui s’étoit passé ; elle exprima son chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante d’interposer ses bons offices, pour qu’il donnât enfin au comte un refus décisif et formel ; mais elle s’apperçut bientôt que madame Montoni n’ignoroit pas le dernier entretien, quand elle avoit commencé celui-ci.

Vous n’avez sur tout ceci nul encouragement à attendre de moi, dit la tante ; j’ai déjà donné mon avis, et M. Montoni a raison de forcer votre consentement par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Quand les jeunes personnes s’aveuglent sur leurs intérêts et s’en écartent obstinément, le plus grand bonheur qu’elles puissent avoir, c’est de trouver des amis qui s’opposent à leur folie. Dites-moi, je vous prie, si vous pouviez prétendre à un parti aussi avantageux que celui qui s’offre ?

Non, madame, reprit Emilie, je n’ai point l’orgueil de prétendre…

Non, ma nièce, on ne peut nier que vous n’ayez passablement d’orgueil. Mon pauvre frère, votre père, étoit assez glorieux aussi ; mais, en vérité, il faut que je le dise, la fortune ne le soutenoit pas bien.

Embarrassée par l’indignation que lui causoit cette maligne allusion à son père, et par la difficulté de rendre la réplique assez modérée pour qu’elle fût répressive, Emilie hésita quelque temps avec une sorte de confusion dont sa tante se sentoit ravie ; elle dit enfin : L’orgueil de mon père, madame, avoit un noble objet ; le seul bonheur qu’il connût venoit de sa bonté, de ses lumières et de sa charité. Il ne le fit jamais consister à surpasser personne en fortune. Il n’étoit point humilié de son infériorité sous ce rapport. Il ne dédaignoit point ceux qu’accabloient la pauvreté et le malheur. Il méprisoit quelquefois les personnes qui, au sein de la prospérité, se rendoient elles-mêmes misérables à force de vanité, d’ignorance et de cruauté. Je mettrai ma gloire, madame, à rivaliser un tel orgueil.

Je n’ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de beaux sentimens : vous en avez la gloire à vous toute seule : mais je voudrois vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.

Cela ne seroit plus sagesse, mais folie, dit Emilie : la sagesse n’a pas de plus belle perspective que celle d’arriver au bonheur. Vous accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je ne doute pas que vous ne desiriez le mien ; mais je crains que vous ne vous trompiez dans les moyens de me le procurer.

Je ne me vante point, ma nièce, d’une éducation aussi savante que celle qu’il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de comprendre ces belles dissertations sur le bonheur : je me contente du sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous, qu’il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.

Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son père, méprisa ce discours, comme il méritoit de l’être.

Madame Montoni n’étoit pas fatiguée de parler ; mais Emilie quitta la place, et se retira dans sa chambre. À peine y fut-elle, que le peu de courage qu’elle venoit de montrer céda à la douleur, à la vexation qu’elle éprouvoit, et ne lui laissa que ses larmes. Chaque fois qu’elle jetoit les yeux sur sa situation, c’étoit un nouveau sujet de désespoir. À l’indignité de Montoni, qu’elle s’étoit vue forcée de découvrir, elle devoit ajouter maintenant l’empire d’une vanité cruelle, à laquelle sa tante étoit prête à la sacrifier. Elle y ajoutoit cette effronterie, cette astuce détestable, avec lesquelles, tout en méditant le sacrifice, madame Montoni osoit lui vanter sa tendresse et insulter à sa malheureuse victime, enfin, cette haine empoisonnée avec laquelle elle s’acharnoit sans scrupule sur la mémoire de Saint-Aubert, tandis qu’il ne lui auroit pas même convenu de l’envier.

Durant le peu de jours qui s’écoulèrent entre cette conversation et le départ pour Miarenti, Montoni n’adressa pas une seule fois la parole à Emilie : ses regards exprimoient son ressentiment ; mais Emilie s’étonnoit beaucoup qu’il pût s’abstenir d’en renouveler le sujet. Elle fut encore plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures s’élevèrent dans son esprit ; elle craignoit quelquefois que la querelle ne se fût renouvellée et ne fût devenue fatale au comte ; quelquefois elle penchoit à espérer que la lassitude et le dégoût avoient suivi la fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin, elle se figuroit encore que le comte recouroit au stratagème, suspendoit ses visites, obtenoit de Montoni qu’il ne le nommât pas, dans l’espoir, que la reconnoissance et la générosité feroient tout sur elle, et détermineroient un consentement qu’il n’attendoit plus de l’amour.

Elle passoit le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour-à-tour à l’espérance et à la crainte : Montoni se mit en route pour Miarenti, et ce jour, comme les précédens, s’écoula sans voir le comte, et sans entendre parler de lui.

Montoni s’étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s’embarqua pour gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie assise seule près de la poupe, contemploit en silence les objets qui fuyoient à mesure que la barque avançoit : elle voyoit les palais disparoître peu à peu confondus avec les flots ; bientôt les étoiles succédèrent aux derniers rayons du soleil couchant ; une nuit tranquille et fraîche vint l’inviter à de douces rêveries, qui n’étoient troublées que par le bruit momentané des rames et le foible murmure des eaux.

Cependant on arrive à l’embouchure de la Brenta, des chevaux sont attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, qu’ornoient à l’envi des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches palais, et des bosquets parfumés de myrtes et d’orangers.

Emilie rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées qu’elle avoit passées à la Vallée ; elle se souvint de toutes celles que, près de Toulouse, elle avoit passées avec Valancourt, dans les jardins de sa tante ; mais une amertume involontaire se mêloit à ces douces pensées, elle ne pouvoit en expliquer la cause, elle ne pouvoit dire pourquoi de si tristes présages se joignoient en ce moment à l’idée de Valancourt, tandis que si récemment les lettres du chevalier avoient porté la consolation dans son ame ; il sembloit alors à son cœur découragé qu’elle l’eût quitté pour jamais, et qu’elle ne dût jamais repasser les barrières qui la séparoient de lui. Elle regardoit le comte Morano avec horreur, parce qu’il lui en paroissoit la cause ; mais outre cela, elle avoit une conviction intime, quoique mal définie, qu’elle ne reverroit plus Valancourt. Elle savoit bien que ni les sollicitations de Morano, ni les ordres de Montoni, n’auroient le pouvoir légitime de la contraindre, et pourtant elle sentoit une crainte secrète de les voir enfin l’emporter.

Perdue dans ces tristes rêveries, et répandant souvent des larmes, Emilie fut appelée par Montoni : elle le suivit dans la cabane, des rafraîchissemens y étoient disposés, et sa tante s’y trouvoit seule. La physionomie de madame Montoni étoit enflammée d’une colère, dont la cause sembloit être une conversation qu’elle venoit d’avoir avec son époux ; Montoni la regardoit avec un air de courroux et de mépris, et tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de Quesnel. Vous ne comptez pas, j’espère, persister à soutenir que vous ignoriez le sujet de ma lettre.

Depuis votre silence j’avois espéré, monsieur, qu’il n’étoit plus nécessaire d’insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.

Vous aviez espéré l’impossible, s’écria Montoni : il eût été aussi raisonnable à moi d’attendre de votre sexe, une conduite conséquente et de la franchise, qu’à vous d’imaginer que vous pourriez me convaincre d’erreur.

Emilie rougit et garda le silence : elle apperçut alors trop clairement qu’elle avoit en effet espéré l’impossible, et que là où il n’avoir point existé d’erreur, on ne pouvoit amener la conviction ; il était évident que la conduite de Montoni n’avoit point été l’effet d’une méprise, mais celui d’un dessein concerté.

Impatiente d’échapper à une conversation aussi affligeante qu’humiliante pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la poupe, sans redouter le froid. Il ne s’élevoit aucune vapeur des eaux, et l’air étoit sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui accorda le repos que Montoni lui refusoit.

Lorsque éveillée par la voix d’un des guides ou par quelque mouvement dans la barque, elle retomboit dans ses réflexions, elle songeoit d’avance à la réception que lui feroient monsieur et madame Quesnel, et ce qu’elle diroit au sujet de la Vallée. Puis elle tâchoit de détourner son esprit d’un sujet aussi fatiguant, en s’amusant à distinguer les détails du beau pays qu’on appercevoit au clair de lune. Pendant que son imagination s’égaroit ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s’élevoit au-dessus des arbres. À mesure que la barque s’avançoit, elle entendoit des voix ; bientôt elle distingua le portique élevé d’une belle maison ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnût pour la maison même qu’on lui avoit montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.

La barque s’arrêta près d’un escalier de marbre qui conduisoit à terre. Les arcades du portique étoient illuminées. Montoni y envoya un de ses gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent monsieur et madame Quesnel au milieu de quelques amis, assis sur des sofas, sous le portique, jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis que plusieurs domestiques, à quelque distance, formoient une jolie sérénade. Emilie étoit accoutumée aux mœurs des pays chauds, et ne fut point surprise de trouver monsieur et madame Quesnel sous leur portique, à deux heures après minuit.

Après les complimens d’usage, la compagnie se plaça sous le portique, et d’une salle voisine où étoit étalée une profusion de mets, de nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissemens. Quand le petit tumulte de l’arrivée fut appaisé, et qu’Emilie fut remise du trouble qu’elle avoit senti, elle fut frappée de la beauté singulière de ce lieu et des agrémens qu’il offroit pour se garantir des inconvéniens de cette saison. La rotonde étoit de marbre blanc. Sa coupole étoit découverte et soutenue par des colonnes de même matière. Les deux côtés qui faisoient face aux appartemens, donnoient sur de longs portiques, et laissoient voir d’immenses jardins qui bordoient la rivière. Une fontaine au milieu rafraîchissoit continuellement la température, et sembloit ajouter aux suaves parfums des orangers, tandis que les jets d’eau formoient en retombant le plus agréable murmure. Des lampes étrusques suspendues aux colonnes, répandoient une brillante lumière sur toutes les parties de ce péristile, et les arcades éloignées des portiques n’étoient éclairées que par la lune.

Monsieur Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires avec son ton ordinaire d’importance. Il vanta ses nouvelles acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes récentes que celui-ci avoit essuyées. Ce dernier, dont l’orgueil étoit du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvroit aisément, sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il l’écouta avec un dédaigneux silence ; mais quand il eut nommé sa nièce, ils se levèrent tous les deux, et se promenèrent dans les jardins.

Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parloit de la France. Le nom même de sa patrie lui étoit cher. Elle trouvoit du plaisir à considérer une personne qui en sortoit. Ce pays d’ailleurs, étoit habité par Valancourt. Elle écoutoit madame Quesnel dans le bien foible espoir que peut-être elle pourroit le nommer. Madame Quesnel qui, pendant son séjour en France, parloit avec extase de l’Italie, ne parloit en Italie que des délices de la France, et s’efforçoit d’exciter l’étonnement et l’envie en racontant toutes les belles choses qu’elle avoit eu le bonheur d’y voir. Dans ces flatteuses descriptions, elle finissoit par s’en imposer à elle-même, et jamais un plaisir présent n’avoit valu pour elle un plaisir passé. Le climat admirable, le parfum des arbres odorans, tout le luxe qui l’entouroit, étoient sans intérêt pour elle. Son imagination se portoit tout entière sur les régions septentrionales.

Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son tour des charmes de Venise, et du plaisir qu’elle se promettoit en visitant le château de Montoni dans l’Apennin. Ce dernier point n’étoit mis en avant que par vanité. Emilie savoit bien que sa tante prisoit peu les grandeurs solitaires, et celles sur-tout que présentoit le château d’Udolphe. La conversation continua ; on se chagrina mutuellement autant que la politesse pouvoit le permettre par une réciproque ostentation. Couchés sur des sofas, sous un élégant portique, environnés des prodiges de la nature et de l’art, des êtres sensibles eussent éprouvé des mouvemens de bienveillance, d’heureuses dispositions, et eussent cédé avec transport à toutes les douceurs de ces enchantemens.

Bientôt après, le jour parut ; le soleil se leva, et permit aux yeux surpris de contempler le magnifique spectacle qu’offroient au loin les montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et les riches plaines qui, s’étendoient à leurs pieds.

Les paysans qui se rendoient au marché, passoient dans leurs bateaux pour aller jusqu’à Venise, et formoient un tableau nouveau sur la Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portoient pour se garantir du soleil, les piles de fruits et des fleurs qu’ils arrangeoient dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout l’ensemble étoit aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la vivacité des rames, le chœur de tous ces paysans qui chantoient à l’ombre de leurs voiles, le son de quelqu’instrument champêtre touché par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il sembloit que la scène eût pris un caractère de fête.

Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie. La forme majestueuse, la riche verdure des cyprès, qu’elle trouvoit ici dans leur perfection, la hauteur pyramidale des pins, la taille élancée des peupliers, les branches touffues du platane, contrastoient avec art dans ces jardins merveilleux ; des bosquets de myrtes et d’autres buissons fleuris, unissoient leur odeur aromatique à celle de mille fleurs qui émailloient le gazon : l’air étoit d’ailleurs rafraîchi par les ruisseaux limpides qui serpentoient entre les cabinets de verdure.

Cependant, le soleil se levoit sur l’horizon, et la chaleur commençoit à se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher le repos.