Ainsi, ma première arrivée à El Oued, il y a deux ans, fut pour moi une révélation complète, définitive de ce pays âpre et splendide qui est le Souf, de sa beauté particulière, de son immense tristesse aussi.

Après la sieste dans les jardins ombreux de l’oasis d’Ourmès, l’âme tout à l’attente anxieuse, irraisonnée d’une vision que je pressentais devoir dépasser en splendeur tout ce que j’avais vu jusqu’alors, je repris avec mon petit convoi bédouin la route de l’est, sentier ardu qui tantôt serpente dans les défilés fuyants des dunes, tantôt grimpe sur les arêtes aiguës, à d’invraisemblables altitudes, hasardeusement.

Après avoir traversé, lentement et comme en rêve les petites cités caduques enserrées autour d’El Oued : Kouïnine, Teksébett, Gara, nous atteignîmes la crête fuyante et oblique de la haute dune dite de Si Ammar ben Ahsène, du nom d’un mort qui y est enterré à la place où il fut tué jadis.

C’était l’heure élue, l’heure merveilleuse au pays d’Afrique, quand le grand soleil de feu va disparaître enfin, laissant reposer la terre dans l’ombre bleue de la nuit.

Du sommet de cette dune, on découvre toute la vallée d’El Oued, sur laquelle semblent se resserrer les vagues somnolentes du grand océan de sable gris.

Étagée sur le versant méridional d’une dune, El Oued, l’étrange cité aux innombrables petites coupoles rondes, changeait lentement de teinte.

Au sommet de la colline, le minaret blanc de Sidi Salem s’élevait, déjà irisé, déjà tout rose dans le reflet occidental.

Les ombres des choses s’allongeaient démesurément, se déformaient et pâlissaient sur le sol, devenu vivant alentour, pas une voix.

Toutes les cités des pays de sable, bâties en plâtras léger, ont un aspect sauvage, délabré et croulant.

Et, tout près, des tombeaux et des tombeaux, toute une autre ville, celle des morts attenante à celle des vivants.

Les dunes allongées et basses de Sidi-Mestour qui dominent la ville vers le sud-est semblaient maintenant autant de coulées de métal incandescent, de foyers embrasés, d’un rouge violacé d’une invraisemblable intensité de couleur.

Sur les petits dômes ronds, sur les pans de murs en ruines, sur les tombeaux blancs, sur les couronnes échevelées des grands dattiers, des lueurs d’incendie rampaient, magnifiant la ville grise en un flamboiement d’apothéose.

Le dédale marin des dunes géantes de l’autre route déserte qui mène à Touggourt, d’où nous venons par Taïbett-Guéblia, se dessinait, irisé, noyé en des reflets d’une teinte de chamois argenté, sur la pourpre sombre du couchant.

Jamais, en aucune contrée de la terre, je n’avais vu le soir se parer d’aussi magiques splendeurs !

À El Oued, pas de forêt de dattiers obscurs enserrant la ville, comme dans les oasis des régions pierreuses ou salées…

La ville grise perdue dans le désert gris, participant tout entière de ses flamboiements et de ses pâleurs, comme lui et en lui, rose et dorée aux matins enchantés, blanche et aveuglante aux midis enflammés, pourpre et violette aux soirs irradiés… et grise, grise comme le sable dont elle est née, sous les ciels blafards de l’hiver !

Quelques vapeurs blanches qui flottaient, légères, dans l’embrasement du zénith profond, s’en allaient maintenant, pourpres et frangées d’or, vers d’autres horizons, tels les lambeaux d’un impérial manteau disséminés au souffle capricieux de la brise…

Et toujours encore, pendant toutes ces métamorphoses, pendant toute cette grande féerie des choses, pas un être, pas un son.

Les ruelles étroites aux maisons caduques s’ouvraient, désertes, sur l’immensité en feu des cimetières vagues, sans murs et sans limites.

Cependant, la teinte pourpre du ciel, qui semblait se refléter dans le chaos des dunes, devenait de plus en plus sombre, de plus en plus fantastique.

Le disque démesuré du soleil, rouge et sans rayons, achevait de sombrer derrière les dunes basses de l’horizon occidental, du côté d’Allennda et d’Araïr.

Tout à coup, de toutes les ruelles mortes sortirent en silence de longues théories de femmes, voilées à l’antique de haillons sombres, bleus et rouges, et portant, sur leur tête ou sur leur épaule, de grandes amphores frustes en terre cuite… avec le même geste sculptural que devaient avoir, des milliers d’années auparavant, les femmes de la race prédestinée de Sem, quand elles allaient puiser l’eau des fontaines chananéennes.

Dans l’océan illimité de lumière rouge inondant la ville et les cimetières, elles ressemblaient à des fantômes glissant au ras du sol, les femmes drapées d’étoffes sombres, aux plis helléniques, qui s’en allaient en silence vers les jardins profonds, cachés en les dunes de feu.

Très loin, une petite flûte en roseau commença de pleurer une tristesse infinie et cette plainte ténue, modulée, traînante à la fois et entrecoupée comme un sanglot, était le seul son qui animait un peu cette cité de rêve.

Mais voilà que le soleil a disparu et, presque aussitôt, lentement, le flamboiement des dunes et des coupoles commence à se foncer jusqu’au violet marin, et ces ombres profondes, qui semblent sortir de la terre assombrie, remontent, rampent, éteignent progressivement les lueurs qui allument encore les sommets.

La petite flûte enchantée s’est tue…

Soudain, de toutes les mosquées nombreuses, une autre voix s’élève, solennelle et lente :

– Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! Dieu est le plus grand ! clame le mueddine aux quatre vents du ciel.

Oh ! comme ils sonnent étrangement, ces rappels millénaires de l’Islam, comme déformés et assombris par les voix plus sauvages et plus rauques, par l’accent traînant des mueddines du désert !

De toutes les dunes, de tous les vallons cachés, qui semblaient déserts, tout un peuple uniformément vêtu de blanc descend, silencieux et grave, vers les zaouïyas et les mosquées.

Ici, loin des grandes villes du Tell, point de ces êtres hideux, produits bâtards de la dégénérescence et d’une race métissée, que sont les rôdeurs, les marchands ambulants, les portefaix, le peuple crasseux et ignoble des Ouled-el-Blassa.

Ici, le Sahara âpre et silencieux, avec sa mélancolie éternelle, ses épouvantes et ses enchantements, a conservé jalousement la race rêveuse et fanatique venue jadis des déserts lointains de sa patrie asiatique.

Et ils sont très grands et très beaux ainsi, les nomades aux vêtements et aux attitudes bibliques, qui s’en vont prier le Dieu unique, et dont aucun doute n’effleura jamais les âmes saines et frustes.

Et ils sont bien à leur place là, dans la grandeur vide de leur horizon illimité où règne et vit, splendide, la souveraine lumière…

Sur le minaret blanc de Sidi Salem, sur la crête des dunes de Tréfaouï, d’Allenda et de Débila, les dernières lueurs violettes se sont éteintes. Maintenant, tout est uniformément bleu, presque diaphane, et les coupoles arrondies et basses se confondent avec les sommets arrondis des dunes, de proche en proche, comme si la ville s’était étendue soudain jusqu’aux confins extrêmes de l’horizon.

La nuit d’été achève de tomber, sur la terre qui s’endort… Les femmes au costume de jadis sont rentrées dans les ruelles en ruines, et le grand silence lourd, que quelques rumeurs humaines étaient venues troubler pour un très court instant, descend de nouveau sur El Oued…

Le Sahara immense semble reprendre son rêve mélancolique, son rêve éternel.

Deux années plus tard, il m’a été donné, pendant des mois, d’assister chaque jour aux joies douces des aurores et aux apothéoses des soirs, jamais semblables… Chaque reflet revenant tous les soirs sur tel pan de mur, chaque ombre s’allongeant au même endroit et à la même heure, chaque dôme de la ville et chaque pierre des cimetières, tous les plus humbles détails de cette patrie d’élection, aimée profondément, me sont devenus familiers et restent maintenant présents à mon souvenir nostalgique d’exilé.

Mais jamais plus, l’âme du Pays du Sable ne s’est révélée à moi aussi profondément, aussi mystérieusement comme ce premier soir déjà lointain dans le recul des jours.

De telles heures, de telles ivresses, ressenties une fois, par un hasard unique, ne se retrouveront jamais…