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Je me levai un matin de septembre, le cœur plein de gaieté lointaine. Il était huit heures. Je collai mon front contre les vitres et je regardai. Quoi ? je n’en sais rien ! Je m’étais éveillée en sursaut au milieu de je ne sais quel rêve et je m’étais précipitée vers la lumière, espérant trouver, dans l’infini du ciel gris, le point lumineux qui allait éclairer mon inquiète et joyeuse attente.

Attente de quoi ? — Aurais-je pu le dire alors ? — Puis-je le dire aujourd’hui après longue réflexion ? — Non.

J’allais avoir quinze ans. J’étais dans l’attente de la vie ; et ce matin-là me semblait être précurseur d’une ère nouvelle. Je ne me trompais point, car ce jour de septembre décida de mon avenir.

Hypnotisée par mes pensées, je restais le front contre la vitre, voyant, à travers l’auréole de buée formée par mon haleine, passer les maisons, les palais, les voitures, les joyaux, les perles. — Oh ! qu’il y avait de perles ! — les princes, les rois… Oui, j’allais jusqu’aux rois ! Oh ! l’imagination va vite, et la raison, qui est son ennemie, la laisse toujours vagabonder seule… Fière et illuminée, je repoussais les princes, je repoussais les rois, les perles et les palais, et je répondais : « Je veux être religieuse ! » Car, dans l’infini du ciel gris, j’entrevoyais le couvent de Grand-Champs, mon blanc dortoir, la petite lampe balançante au-dessus de la petite Vierge ornée par nos mains.

Je préférais, au trône que m’offrait le roi, le trône de la mère Supérieure que j’ambitionnais vaguement pour le tard du plus tard. Et le roi mourait de désespoir… Oh ! mon Dieu, oui, aux perles que m’offraient les princes, je préférais les perles du chapelet que je sentais s’égrener sous mes doigts ! Et aucun costume ne pouvait lutter contre le voile de barège noir tombant comme une ombre douce sur la blancheur neigeuse de la batiste qui entourait le visage aimé des religieuses de Grand-Champs.

Je ne sais depuis combien de temps j’étais ainsi rêvant, quand j’entendis la voix de maman s’informant près de Marguerite, notre vieille bonne, si j’étais éveillée. Je ne fis qu’un bond vers mon lit et m’enfonçai le nez sous le drap.

Maman entr’ouvrit doucement la porte, et je feignis de m’éveiller. « Comme tu es paresseuse aujourd’hui ! » Alors j’embrassai ma mère et, câline, je lui dis : « C’est jeudi aujourd’hui ; je n’ai point de leçon de piano. — Et tu en es contente ? — Oh ! oui ! » Ma mère fronça les sourcils. Je haïssais le piano et maman adorait la musique. Elle l’adorait à tel point que, pour me forcer à l’apprendre, et quoique marchant vers la trentaine, elle prenait des leçons pour exciter mon émulation.

Quel horrible supplice ! Aussi, méchamment, je m’efforçais à brouiller ma mère et ma maîtresse de piano. C’était à qui des deux était la plus myope ; et quand ma mère avait étudié trois ou quatre jours un morceau, elle le savait par cœur, et le jouait assez bien, à l’étonnement de Mlle Clarisse, la vieille et insupportable maîtresse, qui tenait la musique et suivait, le nez collé sur le papier.

Aussi, un jour, j’entendis avec joie la querelle s’élever entre maman et cette méchante Clarisse : « Là, il y a une croche ! — Non, il n’y en a pas ! — Ceci est un bémol ! — Mais non, vous oubliez le dièze ! — Mais vous êtes folle, Mademoiselle », ajouta ma mère. Et quelques instants après, ma mère rentrait dans sa chambre ; et Mlle Clarisse partait en grommelant. Moi, j’étouffais de rire dans ma chambre, car aidée par un de mes cousins très bon musicien, nous avions ajouté des dièzes, des bémols et des croches ; et cela si bien, que même un œil exercé aurait eu du mal à s’en apercevoir de suite. Mlle Clarisse remerciée, je n’avais pas de leçon ce jour-là.

 

Maman me regarda longuement de ses yeux mystérieux, les plus beaux que j’aie jamais vus de ma vie. « Après déjeuner, il y a conseil de famille », me dit-elle, lentement. Je me sentis pâlir.

« Bien. Quelle robe faut-il mettre, maman ? » Je parlais pour parler et pour ne pas pleurer. — « Mets ta robe de soie bleue, tu auras l’air plus sérieuse ».

À ce moment ma sœur Jeanne ouvrit violemment la porte en éclatant de rire, et, sautant sur mon lit, elle se glissa vivement dans mes draps en criant : « Je suis au but ! » Marguerite était entrée derrière elle, essoufflée et grondant. L’enfant lui avait échappé au moment où elle allait la baigner, et lui avait dit : « Le but, c’est le lit de ma sœur ».

La joie de ma sœur, en ce moment que je sentais grave pour moi, me fit éclater en sanglots. Ma mère, ne pouvant comprendre le pourquoi de ce chagrin, haussa les épaules, ordonna à Marguerite d’aller chercher les pantoufles de la petite, prit les deux petits pieds dans ses mains et les baisa tendrement. Ma crise redoubla. Maman préférait visiblement ma sœur ; et ce jour-là, cette préférence, qui ne me peinait pas en temps ordinaire, me blessa cruellement. Maman sortit impatientée.

Je m’endormis pour oublier et fus éveillée par Marguerite qui m’aida à me vêtir, car j’aurais été en retard pour le déjeuner.

Il y avait comme convives, ce jour-là : ma tante Rosine, Mlle de Brabender, mon parrain et le duc de Morny, un grand ami de mon père et de ma mère.

Le déjeuner fut morne pour moi. J’attendais le conseil de famille. Mlle de Brabender me forçait à manger par de douces paroles, par des gestes pleins de tendresse. Ma sœur éclata de rire en me regardant : « T’as les yeux petits comme ça, fit-elle en mettant son petit pouce sur le bout de son index, et c’est bien fait ! parce que tu as pleuré ; et maman n’aime pas qu’on pleure… Est-ce pas, maman ? »

« Pourquoi avez-vous pleuré ? » me dit le duc de Morny… Je ne répondis point, malgré le coude pointu et bienveillant de Mlle de Brabender qui me poussait doucement. Le duc de Morny m’en imposait un peu. Il était doux et moqueur ; je savais qu’il occupait à la Cour une haute situation, et que ma famille s’honorait de son amitié. « Parce que je lui ai dit qu’il y avait, après déjeuner, conseil de famille pour elle, dit lentement ma mère. Il y a des moments où elle me décourage. »

« Allons ! allons ! » exclama mon parrain, pendant que ma tante Rosine racontait je ne sais quoi en anglais au duc de Morny, qui souriait finement dans sa fine moustache. Mlle de Brabender me grondait tout bas, et ses gronderies étaient paroles du ciel.

Enfin, le repas terminé, maman me dit de servir le café. Aidée de Marguerite, je préparai les tasses et passai dans le salon.

Il y avait déjà le notaire du Havre, Me C…, que je détestais. C’est lui qui représentait la famille de mon père mort à Pise, dans des conditions inexpliquées et restées mystérieuses.

Ma haine d’enfant ne me trompait pas. J’appris plus tard que cet homme avait été l’ennemi acharné de mon père. Il était si laid, si laid, ce notaire ! Toute sa figure remontait en haut. On eût dit qu’il avait été pendu longtemps par les cheveux, et que ses yeux, sa bouche, ses joues, son nez, avaient pris l’habitude de se diriger vers l’occiput. Il aurait dû avoir la face joyeuse, ayant tant de choses retroussées. Il avait la face sinistre et glabre. Il avait les cheveux roux, plantés comme des poils de chiendent ; et sur son nez, une paire de lunettes cerclées d’or. Oh ! le vilain homme ! Oh ! le torturant cauchemar, que le souvenir de cet homme qui a été le mauvais génie de mon père et qui me poursuivit de sa haine !

Ma pauvre grand’mère, qui depuis la mort de mon père ne sortait jamais et pleurait le fils tant aimé et si tôt parti, ma pauvre grand’mère avait mis toute sa confiance en cet homme. Il était en plus l’exécuteur testamentaire de mon père ; et c’est lui qui gérait à son gré la petite fortune que m’avait laissée mon cher papa. Je ne devais entrer en possession de cette fortune qu’à mon mariage, et ma mère en touchait les revenus pour mon éducation.

Il y avait mon oncle Félix Faure, assis près de la cheminée. Bougon et enfoui dans un fauteuil, M. Meydieu tirait sa montre. C’était un vieil ami de la famille qui m’appelait toujours « ma fil… », ce qui me froissait. Il me tutoyait et me trouvait stupide. Quand je lui offris le café, il me toisa en ricanant : « Alors, c’est pour toi, ma fil…, qu’on dérange tant de braves gens qui ont vraiment autre chose à faire que de s’occuper de l’avenir d’une morveuse… Ah ! si c’était sa sœur, ce serait vite fait, on ne serait pas embarrassé… » Et il passait sa main aux doigts gourds sur les cheveux de ma sœur qui, assise par terre, nattait l’effilé du fauteuil dans lequel il était assis.

Le café pris, les tasses enlevées, ma sœur emmenée, il se fit un petit silence.

Le duc de Morny voulut prendre congé, mais ma mère le retint : « Restez, vous nous donnerez un conseil. » Le duc s’assit près de ma tante, avec laquelle il flirtait un peu.

Maman s’était rapprochée de la fenêtre, son métier de tapisserie devant elle. Son joli profil se dessinait net et pur. Elle semblait étrangère à ce qui allait se passer.

Le hideux notaire s’était levé. Mon oncle m’avait attirée près de lui. Mon parrain Régis semblait faire corps avec M. Meydieu. Ils avaient tous deux la même âme bourgeoise et têtue. Ils aimaient tous deux le whist et le bon vin. Et tous deux me trouvaient maigre à faire pleurer les oies.

La porte s’ouvrit doucement et donna passage à une créature pâle, brune, poétique et charmante : c’était Mme Guérard, « la dame du dessus », comme disait Marguerite.

Ma mère s’était liée avec elle. Son amitié était un peu protectrice, mais Mme Guérard prenait en patience les petits froissements qu’on lui infligeait parfois, par adoration pour moi. Elle était grande, mince comme un fil, souple et grave. Elle habitait au-dessus de nous et était descendue en cheveux, vêtue d’un peignoir en indienne à petits branchages marrons.

M. Meydieu bougonna je ne sais quoi. L’abominable notaire salua à peine Mme Guérard. Le duc de Morny la salua avec grâce : Guérard était si jolie ! Mon parrain fit un signe de tête : Mme Guérard comptait si peu pour lui ! Ma tante Rosine la toisa légèrement. Mlle de Brabender lui serra tendrement la main : Mme Guérard m’aimait tant ! Mon oncle Félix Faure lui présenta un siège et la fit asseoir avec bonté, en demandant des nouvelles de son mari, un savant avec qui mon oncle travaillait parfois pour son livre : La vie de Saint Louis. Maman avait glissé un regard sous ses cils, mais n’avait pas levé la tête : Mme Guérard ne préférait pas ma sœur !

 

« Eh bien, nous sommes ici pour cette petite ; il faut pourtant en parler », dit mon parrain.

Je me mis à trembler et me serrai entre « mon petit’dame » (c’est ainsi que j’appelais Mme Guérard depuis mon enfance) et Mlle de Brabender. Chacune me prit la main pour me donner du courage.

« Oui, continua M. Meydieu à travers un gros rire, il parait que tu veux être religieuse ? — Ah ! bah ! » fit le duc de Morny à ma tante Rosine. Elle fit un « chut ! » rieur. Maman soupira en approchant des laines tout près de ses yeux pour les échantillonner.

« … Mais il faut être riche pour entrer au couvent, et tu n’as pas le sou !… » grommela le notaire du Havre. Je me penchai vers Mlle de Brabender et lui soufflai à l’oreille : « J’ai l’argent que papa m’a laissé. » Le méchant homme avait entendu. « … Ton père t’a laissé de l’argent pour te marier ! — Eh bien, j’épouserai le bon Dieu ! »

Et ma voix, cette fois, était résolue ; et je devins rouge. Et pour la seconde fois dans ma vie, je me sentis le désir, la volonté de combattre. Je n’avais plus peur. On m’agaçait trop.

Je lâchai mes deux tendres protectrices, et m’avançai vers le groupe : « Je veux être religieuse ! Je le veux ! Je sais que papa m’a laissé de l’argent pour me marier ; mais je sais aussi que les religieuses épousent le Sauveur. Maman m’a dit que cela lui était égal ; alors, je ne lui fais pas de peine, à maman. On m’aime plus au couvent qu’ici ! »

Alors, mon oncle m’attira vers lui : « Ma chérie, me dit-il, ta foi me semble surtout un besoin d’aimer… — … et d’être aimée », murmura tout bas Mme Guérard.

Tout le monde jeta un regard vers maman qui haussa légèrement les épaules. Ce regard me semblait lourd de reproches, et je me sentis mordue au cœur par le remords. Je m’approchai de ma mère et, lui jetant les bras autour du cou : « N’est-ce pas que tu veux bien que je sois religieuse, et que cela ne te fera pas de peine ? »

Maman caressa mes cheveux dont elle était fière : « Si ! cela me fera de la peine ! Car tu sais bien qu’après ta sœur, tu es ce que j’aime le plus au monde. » Elle avait dit cela d’une voix lente et douce. Le bruit d’une petite cascade qui descend claire et chantante de la montagne entraînant des petits graviers, puis peu à peu grossie par la fonte des neiges entraînant des rochers et des arbres, telle me semble avoir été, à ce moment-là, la voix pure et traînante de maman.

Je bondis en arrière, me rejetant au milieu du groupe atterré par cette boutade pleine d’inconscience. J’allais de l’un à l’autre, expliquant le pourquoi de ma résolution. Je donnais des raisons qui n’en étaient pas. J’allais de l’un à l’autre, cherchant un appui.

Enfin le duc de Morny, qui commençait à s’ennuyer, se leva : « Savez-vous ce qu’il faut faire de cette enfant ?… Il faut la mettre au Conservatoire. » Il me tapota la joue, baisa la main de ma tante et, après avoir salué les hommes, je l’entendis qui disait à maman en se penchant sur sa main : « Vous auriez fait un mauvais diplomate ; mais suivez mon conseil, mettez-la au Conservatoire ». Et il disparut.

Je regardai tout le monde, angoissée par ce mot : « Conservatoire ». Qu’est-ce que c’était ?

Je me penchai vers mon institutrice, Mlle de Brabender : elle pinçait les lèvres et me semblait choquée, comme lorsque mon parrain lançait quelque plaisanterie un peu lourde à table.

Mon oncle Félix Faure regardait le parquet, absorbé. Le notaire avait un œil plein de rancune. Ma tante pérorait, très excitée. M. Meydieu hochait la tête avec des « peut-être bien », des « qui sait ? », des « hem ! hem ! ». Mme Guérard restait pâle, triste, et me regardait avec une infinie tendresse.

Qu’était-ce donc que le Conservatoire ? Ce mot, lancé légèrement, avait bouleversé tout le monde. Chacun me semblait avoir une impression différente, mais personne ne me semblait joyeux.

Tout à coup, au milieu de la gêne générale, mon parrain exclama brutalement : « Elle est trop maigre pour faire une actrice !… »

« Je ne veux pas être actrice ! m’écriai-je. — Tu ne sais pas ce que c’est ! dit ma tante. — Si ! si ! je sais que c’est Rachel ! — Tu connais Rachel ? dit maman en se levant. — Oui, oui, au couvent, elle est venue un jour voir la petite Adèle Sarony ; elle a visité le couvent et on l’a fait asseoir dans le jardin parce qu’elle ne pouvait plus respirer. On a été lui chercher des choses pour la remettre ; elle était pâle, si pâle qu’elle me faisait de la peine ; et sœur Sainte-Appoline m’a dit qu’elle faisait un métier qui la tuait, qu’elle était actrice. Et moi, je ne veux pas être actrice ! Je ne veux pas ! »

J’avais dit tout cela d’une seule haleine, les joues en feu, la voix dure. Je me souvenais de ce que m’avaient dit sœur Sainte-Appoline et mère Sainte-Sophie ; et je me souvenais que, lorsque Rachel était partie du jardin, toute pâle et soutenue par une dame, une petite fille lui avait tiré la langue.

Je ne voulais pas qu’on me tirât la langue quand je serais une dame. Je ne voulais pas mille choses confuses dont j’avais quand même souvenance.

Mon parrain se tordait de rire. Mon oncle restait sérieux. Les autres discutaient. Ma tante parlait vivement avec maman qui semblait lasse et ennuyée. Mlle de Brabender et Mme Guérard se disputaient tout bas.

Et je pensais à cet homme élégant qui venait de sortir. Je lui en voulais, car c’était lui qui avait eu cette idée de Conservatoire. Ce mot m’effrayait. C’était lui qui voulait que je fusse actrice. Et il avait disparu, et je ne pouvais discuter avec lui. Il était parti souriant et tranquille, me faisant une caresse amicale et banale. Il était parti, s’en fichant comme de l’an quarante, de cette petite maigrichonne dont on discutait l’avenir. « Mettez-la au Conservatoire ! » Et cette phrase lancée du bout des lèvres était tombée comme une bombe sur ma vie.

Moi, l’enfant rêveuse, qui repoussais ce matin les princes et les rois ; moi dont, ce matin, les mains tremblantes égrenaient des rosaires de rêve ; moi qui, ce matin, il y a quelques heures à peine, sentais mon cœur battre d’une émotion inconnue ; moi qui m’étais levée dans l’attente d’un grand événement ! Tout s’effondrait sous une phrase lourde comme du plomb, meurtrière comme un boulet : « Mettez-la au Conservatoire ! » Et je devinais que cette phrase était le poteau indicateur de ma vie.

Tous ces gens réunis s’étaient arrêtés au tournant d’un carrefour : « Mettez-la au Conservatoire ! »

Je voulais être religieuse : on trouvait cela absurde, idiot, sans raison. « Mettez-la au Conservatoire ! » avait ouvert le champ des discussions, l’horizon d’un avenir.

Seuls, mon oncle Félix Faure et Mlle de Brabender étaient contre cette idée. Ils essayaient vainement de faire comprendre à ma mère qu’avec les cent mille francs que m’avait laissés mon père, je trouverais un mari. Mais maman répliqua que je lui avais déclaré que le mariage me faisait horreur, et que j’attendrais ma majorité pour entrer au couvent.

« Dans ces conditions, disait-elle, Sarah ne touchera pas l’argent de son père ! — Non, certes, affirma le notaire. — Et…, continua ma mère, elle entrerait au couvent comme servante, et cela, je ne le veux pas ! Moi ma fortune est en viager, je ne laisserai donc rien à mes enfants. Je veux leur donner une carrière ! » Épuisée par tant de paroles, ma dolente maman s’allongea dans un fauteuil.

Je m’énervais outre mesure, et ma mère me pria de me retirer.

Mlle de Brabender essaya de me consoler. Mme Guérard trouvait que cette carrière avait des avantages, Mlle de Brabender trouvait que le couvent avait un grand charme pour une nature aussi rêveuse. Cette dernière était pieuse, croyante et pratiquante, et « mon petit’dame » était païenne dans la plus pure acception du mot. Et cependant, ces deux femmes s’entendaient, car elles avaient une tendresse adorante pour moi. Mme Guérard adorait en moi la rébellion orgueilleuse de ma nature, la joliesse de mon visage, la gracilité de mon corps. Mlle de Brabender s’attendrissait sur la faiblesse de ma santé ; elle consolait mon chagrin de n’être pas aimée comme ma sœur ; mais elle aimait par-dessus tout ma voix ; elle disait volontiers que ma voix était modulée pour les prières ; et mon goût pour le couvent lui semblait tout naturel.

Elle m’aimait d’une tendresse douce et religieuse. Et Mme Guérard m’aimait avec des élans de paganisme.

Ces deux femmes, dont j’adore encore le souvenir, s’étaient partagé mon moi, et s’accommodaient à merveille de mes défauts et de mes qualités. Je leur dois certainement à toutes deux l’étude et la vision de moi-même.

 

Cette journée devait finir de la façon la plus biscornue.

Je m’étais étendue dans le petit fauteuil de paille qu’était le plus bel ornement de ma chambre de jeune fille. Je m’étais assoupie, la main dans la main de Mlle de Brabender. Mme Guérard était remontée chez elle.

La porte de ma chambre s’ouvrit, et ma tante entra, suivie de maman. Je la vois encore, ma tante, dans sa robe de soie puce garnie de fourrures, son chapeau de velours marron attaché sous le menton par deux grandes et larges brides. Maman la suivait. Elle avait retiré sa robe et passé un peignoir de laine blanche. Maman détestait rester en robe. Je compris à ce changement que tout le monde était parti et que ma tante, elle aussi, s’apprêtait à quitter la maison. Je me levai, mais maman me fit asseoir : « Repose-toi encore, car ce soir, nous te conduirons au Théâtre-Français. »

Je compris que c’était pour m’allécher et ne montrai aucun plaisir, quoique dans le fond je me sentais joyeuse d’aller au Théâtre-Français. Je ne connaissais, en fait de théâtre, que Robert-Houdin où on me menait parfois avec ma sœur ; et je crois que c’était surtout pour la mener, elle, car moi, j’étais vraiment un peu grande pour prendre plaisir à ce spectacle.

« Voulez-vous venir avec nous ? dit maman à Mlle de Brabender. — Volontiers, Madame, répliqua cette chère demoiselle. Vous me permettrez d’aller me changer ? » Ma tante riait de mon air bougon.

« Ah ! petite masque, dit-elle en s’en allant, tu caches ton plaisir. Eh bien, tu verras ce soir des actrices. — Est-ce que Rachel joue ? — Oh ! non, elle est malade. »

Ma tante m’embrassa et sortit en me disant : « À ce soir ! » Ma mère la suivit. Mlle de Brabender se leva, affairée. Elle devait partir tout de suite pour s’habiller et prévenir qu’elle ne rentrerait que très tard, car il fallait, dans son couvent, un permis spécial pour rentrer après dix heures.

Restée seule, je me balançai dans mon fauteuil de paille qui n’avait rien du rocking-chair. Je me pris à penser. Et pour la première fois, ma compréhension critique se fit jour.

Ainsi, tout ce dérangement de gens graves : le notaire appelé du Havre, mon oncle arraché au travail de son livre, le vieux garçon M. Meydieu dérangé de ses habitudes, mon parrain détourné de la Bourse, et cet élégant et sceptique de Morny terré pendant deux heures dans ce petit milieu bourgeois, tout cela aboutissait à cette décision : « On va la conduire au théâtre. »

Je ne sais quelle part mon oncle avait prise à ce burlesque projet, mais je doute qu’il fût de son goût.

Néanmoins j’étais contente d’aller au théâtre. Je me sentais plus importante. Je m’étais levée encore enfant, et en quelques heures, les événements me rendaient jeune fille.

On avait discuté à propos de moi. J’avais pu exprimer ma volonté, sans résultat, c’est vrai ; mais je l’avais quand même exprimée.

Et enfin, on sentait le besoin de me choyer, de me gâter pour gagner mon adhésion. On ne pouvait pas me forcer à vouloir ce qu’on voulait ; il fallait mon consentement. Et je me sentais si joyeuse, si orgueilleuse de cela, que j’en étais attendrie et presque décidée à le donner.

Mais, je me disais que tout de même je me ferais prier.

 

Après le dîner, on s’entassa dans un fiacre : maman, mon parrain, Mlle de Brabender et moi.

Mon parrain m’avait fait cadeau de douze paires de gants blancs.

Montant le péristyle du Théâtre-Français, je marchai sur la robe d’une dame qui se retourna en m’appelant « petite sotte ». Je me reculai vivement en arrière et rencontrai le ventre énorme d’un vieux monsieur qui me repoussa brutalement.

Une fois installés tous dans la loge de face : moi au premier rang avec maman, Mlle de Brabender derrière moi, je me sentis plus rassurée.

J’étais collée contre la paroi de la loge, et je sentais les genoux pointus de Mlle de Brabender dans le velours de ma chaise, ce qui me donnait confiance. J’appuyais mon dos contre le dossier pour mieux sentir l’étreinte de ses deux genoux.

Quand le rideau se leva, lentement, je crus que j’allais m’évanouir. C’était en effet le rideau de ma vie qui se levait.

Ces colonnes, — on jouait Britannicus — seront mes palais. Ces frises d’air seront mes ciels. Et ces planches devaient fléchir sous mon poids frêle.

Je n’entendis rien de Britannicus. J’étais loin, loin, à Grand-Champs, dans mon dortoir.

Quand le rideau fut tombé : « Eh bien, qu’est-ce que tu dis ? » exclama mon parrain. Je ne répondis pas. D’un tour de main il me tourna la tête. Je pleurais des larmes lourdes, lentes à rouler sur ma joue, de ces larmes sans sanglots, sans espoir d’être jamais taries. Mon parrain haussa les épaules et sortit de la loge en faisant claquer la porte.

Maman, impatientée, lorgnait la salle. Mlle de Brabender me passa son mouchoir ; le mien était tombé, je n’osais le ramasser.

Le rideau s’était levé sur la seconde pièce : Amphytrion. Je fis un effort pour écouter, afin de plaire à mon institutrice, si douce, si conciliante.

Je ne me souviens plus que d’une chose : C’est que je trouvais Alcmène si malheureuse que j’éclatai en sanglots bruyants, et que la salle, très amusée, regardait dans notre loge.

Ma mère, irritée, m’emmena avec Mlle de Brabender, laissant mon parrain furieux, grommelant : « Qu’on la fiche au couvent ! Et qu’elle y reste ! Bon Dieu de bois ! quelle idiote, que cette enfant ! »

Tel fut le début de ma carrière artistique.