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De loin, l’Euphrosyne paraissait très petite. En la regardant du haut des grands transatlantiques avec des lunettes d’approche on la prenait pour un caboteur, pour un cargo ordinaire ou même pour un de ces misérables petits transports où les passagers roulent sur le pont pêle-mêle avec le bétail. Pareilles à des insectes, les silhouettes des Dalloway, des Ambrose et des Vinrace prêtaient à rire, elles aussi, en raison de leur extrême petitesse. À moins d’avoir des verres très puissants on devait même se demander si c’étaient là des créatures vivantes ou de simples renflements parmi les agrès. Mr. Pepper avec toute son érudition passa d’abord pour un cormoran, puis, avec une égale injustice, pour une vache. Le soir cependant, quand les valses tourbillonnaient au salon et que de talentueux passagers déclamaient des poèmes, le petit navire, réduit à quelques grains de lumière parmi les vagues sombres et à un feu suspendu en l’air au sommet du mât, s’enveloppait de mystère et de prestige aux yeux des danseurs qui prenaient le frais sur le pont. Il devenait le vaisseau qui passe dans la nuit, l’emblème de la solitude humaine dans l’existence ; il incitait à des confidences ambiguës, provoquait de soudains appels à la sympathie.

Inlassablement, jour et nuit, il poursuivait son chemin jusqu’à ce qu’un matin se levât et fît apparaître la terre. Celle-ci commença par perdre son aspect de fantôme pour se montrer montagneuse et creusée de vallées, puis teintée de gris et de pourpre, puis semée de masses blanches qui peu à peu se séparèrent, et qui, avec le progrès du bateau agissant sur cette vue comme une lunette de plus en plus forte, devinrent des maisons en bordure de rues. Vers neuf heures, l’Euphrosyne jetait l’ancre au milieu d’une grande baie. Aussitôt, comme s’il s’agissait d’examiner un géant tombé là, un essaim de petites barques vint l’entourer. Le bateau résonnait de clameurs, des hommes lui sautaient dessus, faisant frémir le pont sous leurs pieds. L’îlot solitaire se trouvait envahi de toutes parts et après quatre semaines de silence, le bruit des voix humaines était effarant. Seule Mrs. Ambrose restait insensible à cette agitation. Elle avait pâli d’impatience tandis que la barque du courrier approchait. Puis, absorbée par la lecture des lettres, elle ne s’aperçut même pas qu’elle quittait l’Euphrosyne et ne s’émut guère lorsque le bateau mugit par trois fois comme une vache qu’on sépare de son veau.

« Les enfants vont bien ! » cria-t-elle.

Mr. Pepper, qui lui faisait vis-à-vis avec un amas de sacs et de couvertures sur les genoux, répondit.

« Excellente nouvelle ! »

Rachel, pour qui la fin du voyage représentait un changement total de perspective, était trop désemparée à l’approche de la côte pour comprendre de quels enfants il était question et pourquoi la nouvelle était excellente. Helen continua sa lecture.

Très lentement, se dressant d’une façon exagérée pour franchir chaque vague, la petite barque gagnait une demi-lune de sable blanc. Derrière celle-ci on voyait une profonde vallée verte entre des collines nettement dessinées. Sur la pente de droite, des maisons blanches aux toits bruns étaient nichées comme des oiseaux de mer ; par endroits, des cyprès rayaient de traits noirs la colline. Des montagnes dont les flancs se teintaient de rouge, mais dont les sommets étaient nus, s’élevaient en pointe, masquant à moitié d’autres pointes qui surgissaient derrière elles. À cette heure encore matinale, l’ensemble était d’une légèreté, d’une transparence exquises. Les bleus et les verts du ciel et des arbres n’avaient rien d’accablant malgré leur intensité. De plus près, quand on put distinguer les détails, l’effet produit par la terre dans toute la minutie de ses formes, de ses couleurs, des divers aspects de sa vie devint si saisissant que chacun demeura silencieux.

« Il y a environ trois cents ans de cela », dit enfin Mr. Pepper d’un air méditatif.

Comme personne ne demandait : « de quoi ? » il se contenta de sortir un flacon et d’avaler une pilule. Le renseignement qu’il devait ainsi refouler en lui-même concernait le fait que trois cents ans plus tôt cinq embarcations élisabéthaines avaient jeté l’ancre à l’endroit où maintenant se balançait l’Euphrosyne. L’avant hors de l’eau sur la grève, un nombre égal de galions espagnols attendaient leurs équipages absents, car le pays était encore une terre vierge, abritée derrière un voile. Se glissant sur les vagues, les marins anglais raflaient cependant des lingots d’argent, des ballots de toile, des troncs de cèdre, des crucifix d’or cloutés d’émeraudes. Une bagarre s’ensuivit lorsque les Espagnols reparurent après leur beuverie. Piétinant dans le sable, chacun des deux adversaires cherchait à repousser l’autre dans le ressac. Les Espagnols, alourdis d’avoir trop goûté aux fruits d’une terre miraculeuse, s’effondraient en masse ; les robustes Anglais, au contraire, bronzés par les traversées, hirsutes faute d’avoir de quoi se raser, avec leurs muscles de fer, leurs dents avides de viande, leurs doigts impatients d’empoigner l’or, expédiaient les blessés, rejetaient les mourants à la mer, plongeaient les autochtones dans un ébahissement superstitieux. Une colonie s’établit à cet endroit ; on importa des femmes, on vit grandir des enfants. Tout semblait concourir à cette expansion de l’Empire britannique et s’il avait existé au temps de Charles Ier des hommes pareils à Richard Dalloway, la carte du pays, sans nul doute, serait rouge à l’endroit que colore aujourd’hui un vert haïssable. Mais il est à présumer que la mentalité politique de l’époque manquait d’imagination car, faute simplement de quelques milliers de livres et de quelques milliers d’hommes, l’étincelle destinée à un embrasement général s’éteignit. De l’intérieur accoururent les Indiens avec leurs poisons subtils, leurs nudités, leurs idoles peintes ; de la mer surgirent les Espagnols assoiffés de vengeance, les rapaces Portugais ; assaillis par tous ces ennemis, malgré l’extraordinaire douceur du climat et la richesse du sol, les Anglais périclitèrent peu à peu jusqu’à disparaître presque entièrement. Une nuit, vers le milieu du XVIIe siècle, une corvette isolée, après avoir attendu le moment propice, quitta le port sans bruit, emportant dans ses flancs tout ce qui restait de la grande colonie britannique – une poignée d’hommes et de femmes et une douzaine environ d’enfants basanés. Aussi l’histoire d’Angleterre prétend-elle n’avoir aucune connaissance de ces lieux. Pour une raison ou une autre, la civilisation transporta son objectif à quelque quatre ou cinq cents milles de là, vers le sud, et Santa Marina aujourd’hui ne dépasse guère en importance ce qu’elle était il y a trois cents ans. Sa population représente un heureux compromis entre pères portugais et mères indiennes dont les enfants se marient avec des Espagnols. S’ils font venir leurs charrues de Manchester, leurs lainages en revanche proviennent de leurs propres moutons, leur soie de leurs propres vers, leurs meubles de leurs propres cèdres, de sorte qu’au point de vue des arts et des métiers le pays n’a guère évolué depuis le siècle d’Elizabeth.

Il n’est pas aussi facile d’expliquer et il ne sera peut-être jamais élucidé dans les livres d’histoire pour quelles raisons, au cours de ces dix dernières années, des Anglais ont à nouveau traversé l’océan et fondé une petite colonie à cet endroit. À part les facilités du voyage, la tranquillité, les avantages commerciaux, etc., il faut noter le fait que les Anglais commençaient à se fatiguer des vieux pays et des quantités de pierres sculptées, de vitraux, de somptueuse peinture brune qu’ils offrent au touriste. Cette recherche de nouveauté débuta, cela va sans dire, par de très rares initiatives, émanant d’un milieu restreint, suffisamment fortuné. Quelques instituteurs avaient pu obtenir le passage gratuit en Amérique du Sud comme commissaires à bord de navires marchands. En rentrant pour le début du trimestre d’été, ils décrivaient les délices et les rigueurs de la navigation, les lubies des capitaines, les splendeurs des nuits et des aubes, les merveilles des sites – récits qui enchantaient les profanes et qui parfois trouvaient le chemin de la publicité. Quant au pays lui-même, tout leur talent d’évocation ne suffisait pas à le dépeindre, car il était, disaient-ils, beaucoup plus étendu que l’Italie et d’une noblesse plus réelle que celle de la Grèce. Les indigènes, déclaraient-ils par ailleurs, étaient d’une beauté surprenante, d’une stature élevée, bruns, passionnés et prompts à jouer du couteau. Le pays leur avait paru neuf, abondant en objets d’une beauté originale, en foi de quoi ils exhibaient des foulards dont se coiffent les femmes et des bois sculptés primitifs, avec des verts et des bleus éclatants. Insensiblement, capricieuse comme toujours, la mode gagna du terrain. En toute hâte on transforma en hôtel un ancien monastère, tandis qu’une ligne de navigation bien connue modifiait son parcours pour la plus grande commodité des voyageurs.

Par une curieuse coïncidence, il se trouvait que le moins recommandable des frères de Helen Ambrose avait été expédié, quelques années plus tôt, précisément dans ce pays devenu populaire depuis lors, afin d’y chercher fortune, ou du moins afin de rompre le contact avec les courses de chevaux. Bien souvent, appuyé à une colonne de sa véranda, il avait vu arriver dans la baie des vapeurs anglais avec leurs instituteurs anglais transformés en commissaires. Ses moyens lui permettant enfin de prendre des vacances loin d’un endroit dont l’ennui l’excédait, il offrit de mettre à la disposition de sa sœur sa villa située au flanc d’une montagne. Helen de son côté n’était pas restée insensible aux évocations d’un monde nouveau, où il y avait toujours du soleil et jamais le moindre brouillard. L’occasion qui se présentait, au moment même où elle et son mari désiraient passer l’hiver quelque part hors d’Angleterre, était trop belle pour qu’on la négligeât. Elle résolut donc d’accepter l’invitation de Willoughby pour la traversée, de confier ses enfants à leurs grands-parents et de mettre tout son cœur dans cette expérience.

Dans une voiture bruyante, attelée de chevaux aux longues queues, couronnés de plumes de faisan entre les deux oreilles, les Ambrose, Mr. Pepper et Rachel quittèrent le port. La chaleur augmentait avec la montée. On traversa la ville où les hommes semblaient occupés à battre du cuivre et à crier : « De l’eau ! » ; où le chemin se trouvait tantôt obstrué par des mulets, tantôt dégagé à grand renfort de cris et de coups de fouets ; où les femmes marchaient nu-pieds, balançant des corbeilles sur la tête ; où les infirmes s’empressaient d’exhiber leurs difformités. Cela se termina par des prairies vertes, en escarpement, pas assez vertes d’ailleurs pour qu’on n’aperçût pas le sol. De grands arbres ombrageaient maintenant, sauf au milieu, la route au long de laquelle courait un torrent de montagne, si peu profond et si impétueux que ses eaux s’entrelaçaient comme une natte dans leur précipitation. On montait toujours. Ridley et Rachel finirent par suivre la voiture à pied. Ensuite on tourna dans une ruelle jonchée de pierres et Mr. Pepper leva sa canne en silence pour indiquer un arbuste qui portait parmi son feuillage clairsemé une volumineuse fleur pourpre. Enfin, au petit trot cahoteux, on parvint au bout de la dernière étape.

La villa était une spacieuse maison blanche qui, comme la plupart des habitations continentales, prenait aux yeux des Anglais un aspect de fragilité branlante et d’absurde frivolité – un kiosque dans un jardin public plutôt qu’un édifice où l’on dort. Le jardin réclamait d’urgence l’intervention du jardinier. Les buissons agitaient leurs branches au-dessus des allées et l’on pouvait compter les brins d’herbe séparés par des espaces de terre. Sur un emplacement circulaire, devant la véranda, des fleurs rouges se penchaient hors de deux vases craquelés qui flanquaient une fontaine de pierre, desséchée au soleil. À cette partie circulaire du jardin succédait une partie oblongue où le jardinier ne devait manier le sécateur que pour couper de temps en temps un rameau fleuri à l’intention de sa bonne amie. Quelques grands arbres y répandaient leur ombre et des arbustes en boule avec des fleurs de cire s’alignaient, pressant leurs têtes les unes contre les autres. Un jardin tapissé de gazon bien uni, encadré de haies touffues, plein de fleurs éclatantes dans des corbeilles surélevées, tel que nous en abritons derrière nos murs d’Angleterre, eût paru déplacé au flanc de cette colline nue. Ici, on n’avait à se protéger contre aucune laideur, aussi la villa regardait-elle tout droit vers la mer, par-dessus le contrefort que striaient des rangées d’oliviers.

Mrs. Chailey se montra affectée à l’extrême par le manque de tenue de l’ensemble. Pas de persiennes pour se garantir du soleil, mais pas de meubles non plus – ou si peu ! – que le soleil risquerait d’abîmer. Debout dans le vestibule de pierre, considérant l’escalier d’une largeur imposante, mais fendillé et dépourvu de tapis, elle émit l’opinion qu’il devait y avoir là des rats gros comme des fox-terriers de chez elle, et aussi qu’en tapant du pied un peu fort on traverserait certainement le plancher. Quant à l’eau chaude… sur ce point, le résultat de ses investigations lui faisait perdre l’usage de la parole.

« La malheureuse ! murmura-t-elle devant la brune servante espagnole qui les avait reçus, entourée de porcs et de poules. Quoi d’étonnant si elle n’a pas figure humaine ! »

Maria reçut le compliment avec la grâce exquise des Espagnoles. Chailey était d’avis qu’il eût été préférable de demeurer à bord d’un bateau anglais ; cependant, elle n’avait besoin de personne pour lui rappeler que le devoir lui commandait de rester là.

L’installation terminée, quand on en vint à envisager les occupations quotidiennes, on commença à chercher les mobiles qui avaient poussé Mr. Pepper à se joindre aux Ambrose et à élire domicile sous leur toit. Quelques jours avant d’arriver, on s’était appliqué à faire valoir à ses yeux les attraits de l’Amazone.

« Cet immense cours d’eau ! commençait Helen, le regard extasié devant les cataractes imaginaires. Ce n’est pas l’envie qui me manque de vous accompagner, Willoughby. Si seulement je le pouvais ! Représentez-vous ces couchers de soleil, ces levers de lune ! Les couleurs doivent être fantastiques !

— Il y a des paons sauvages, hasardait Rachel.

— Et des merveilles d’animaux aquatiques, affirmait Helen.

— On pourrait découvrir un reptile inconnu, reprenait Rachel.

— Il va y avoir sûrement une révolution », renchérissait Helen.

L’effet de ces stratagèmes se trouva quelque peu atténué par Ridley qui, après avoir considéré Pepper pendant un instant, soupira bien haut : « Pauvre vieux ! » tout en fondant dans son for intérieur des espoirs sur la malveillance féminine.

Toujours est-il que Pepper resta parmi eux six jours entiers, apparemment satisfait, s’amusant avec un microscope et un carnet de notes dans un des nombreux salons peu meublés. Mais vers la fin du septième jour, à table, il manifesta une nervosité insolite. La table était placée entre deux hautes fenêtres dont on avait, sur l’ordre de Helen, écarté les rideaux. Sous ces climats, la nuit s’abattait avec la rapidité d’un coup de couteau, et l’on voyait alors la ville, tout en bas, s’épanouir en cercles ou en séries de points lumineux. Des bâtiments qu’on ne distinguait pas en plein jour devenaient visibles, tandis que la mer, à en juger par les feux mouvants des bateaux, déferlait exactement au-dessus de la terre. Cette vue remplissait le même office qu’un orchestre dans un restaurant londonien : elle meublait le silence. William Pepper observa quelque temps ce silence ; il avait mis ses lunettes pour contempler le spectacle.

« J’ai identifié le grand édifice sur la gauche, dit-il en pointant sa fourchette vers un rectangle formé de plusieurs rangées de lumières. On peut supposer qu’on s’y entend à faire cuire les légumes.

— Un hôtel ? demanda Helen.

— Un ancien couvent », répondit Mr. Pepper.

On n’en parla plus ce soir-là, mais le jour suivant, Mr. Pepper, rentrant de sa promenade de midi, s’arrêta devant Helen qui lisait sous la véranda.

« J’ai retenu une chambre là-bas », dit-il.

Elle se récria :

« Vous n’allez pas partir ?

— Après tout, si, fit-il, les cuisinières des particuliers ne peuvent décidément pas faire cuire les légumes. »

Sachant combien il lui déplaisait d’être questionné, et partageant jusqu’à un certain point cette aversion, Helen ne lui demanda plus rien. Mais un pénible soupçon s’attardait dans son esprit : William Pepper ne lui cachait-il pas quelque blessure ? Elle rougit en pensant qu’un mot lancé par elle-même, par son mari, ou par Rachel, avait pu l’atteindre, le piquer. Elle fut sur le point de crier : « Attendez, William, expliquez-moi ! » Pendant le déjeuner, elle aurait remis le sujet sur le tapis si William ne s’était montré impénétrable et glacé ; il soulevait des brins de salade à la pointe de sa fourchette avec des gestes de ramasseur de varech ; il y détectait du sable ; il la trouvait montée en graine.

« Si vous mourez tous de la typhoïde, je ne tiens pas à en être responsable, déclara-t-il, tranchant.

— Si vous mourez d’ennui, je n’en serai pas responsable non plus », répliqua Helen à part soi.

Elle se rappela qu’elle ne lui avait toujours pas demandé s’il avait été amoureux. Ils s’étaient de plus en plus écartés de ce thème au lieu d’y revenir, et malgré elle, elle se sentit soulagée lorsque William Pepper avec toute son érudition, son microscope, ses carnets de notes, sa bienveillance foncière et son bon sens – avec, aussi, une certaine sécheresse d’âme – abandonna les lieux. Elle ne put s’empêcher davantage de regretter que les amitiés se dénouent ainsi ; mais disposer d’une chambre de plus était bien commode ; et puis elle se dit pour se consoler qu’on ne sait jamais dans quelle mesure les autres ressentent une chose qu’ils sont censés ressentir.