woolf_portrait_875.jpg

 

Les mois passèrent comme passent parfois de nombreuses années dépourvues d’événements et qui pourtant, si quelque chose vient interrompre leur cours, prennent soudain à nos yeux une valeur exceptionnelle. Au bout de trois mois, on était au début de mars. Le climat avait tenu ses promesses, la transition de l’hiver au printemps était peu marquée : Helen, assise au salon, une plume à la main, gardait les fenêtres ouvertes tandis que d’un autre côté flambait un grand feu de bois. En bas, la mer restait encore bleue, les toits bruns et blancs malgré le déclin rapide du jour. La pénombre régnait dans la pièce qu’elle faisait paraître plus spacieuse et plus nue que jamais. La silhouette même de Helen qui écrivait, un buvard sur ses genoux, participait à cet effet général d’ampleur et d’absence de détails, car les flammes, qui couraient au long des bûches et dévoraient brusquement les petites touffes de verdure jetaient par intermittence des lueurs irrégulières sur son visage et sur le plâtre des murs. On ne voyait pas de tableaux, mais de-ci, de-là, contre les cloisons, s’étalaient des branchages alourdis de fleurs aux pétales épais. Des livres, tombés sur le parquet nu ou entassés sur la grande table, ne laissaient entrevoir, sous cet éclairage, que leurs vagues contours.

Mrs. Ambrose rédigeait une très longue lettre commençant par les mots « Cher Bernard » et décrivant ensuite l’existence des hôtes de la villa San Gervasio pendant les trois derniers mois : ils avaient, entre autres, reçu le consul de Grande-Bretagne à dîner ; ils avaient visité un bateau de guerre espagnol et assisté à de nombreuses processions ou solennités religieuses d’une telle beauté que Mrs. Ambrose se demandait pourquoi, si les gens tenaient absolument à avoir une religion, ils ne se faisaient pas tous catholiques romains. Ils avaient fait plusieurs excursions, pas très longues du reste. Cela valait la peine de venir dans ce pays, ne fût-ce que pour voir les arbres en fleurs à l’état sauvage, tout près de la maison, et les étourdissantes couleurs de la mer et de la terre. La terre n’était pas brune, mais rouge, violette, verte.

« Vous ne me croirez pas, ajoutait Helen, si je vous dis qu’il n’existe pas de couleurs semblables en Angleterre. »

Elle avait d’ailleurs adopté un ton de condescendance à l’endroit de cette pauvre île qui, pendant ce temps, faisait éclore des crocus transis et des violettes ratatinées dans les coins abrités des bosquets, sous la surveillance de vieux jardiniers aux joues roses qui s’enveloppent de cache-nez et ne cessent de vous saluer avec obséquiosité en portant la main à leur couvre-chef. Son ironie s’en prenait ensuite aux habitants de cette île. Le bruit d’une grande agitation à Londres au sujet des élections générales était parvenu jusque-là.

« On a du mal à s’imaginer, poursuivait-elle, que quelqu’un puisse se soucier de la présence d’Asquith ou de l’absence d’Austen Chamberlain dans le Cabinet ; et, tandis que vous vous égosillez à en perdre la voix au sujet de la politique, vous laissez mourir de faim les seuls hommes qui s’efforcent de faire quelque chose de bien, et vous vous moquez d’eux, tout simplement. Avez-vous jamais encouragé un artiste de son vivant, ou acheté la meilleure de ses œuvres ? Pourquoi êtes-vous tous si laids et si serviles ? Ici, les domestiques sont des êtres humains. Ils nous parlent d’égal à égal. Autant que je puisse en juger, il n’y a pas d’aristocrates. »

Ce fut peut-être ce mot d’aristocrates qui lui rappela Richard Dalloway et Rachel, car d’un même trait de plume, elle entama un commentaire à propos de sa nièce.

« C’est un hasard bien étrange que celui qui m’a mis sur les bras une jeune fille, à moi qui ne me suis jamais entendue avec les femmes, et n’ai pas souvent affaire à elles. Il me faut cependant rétracter certaines critiques que j’ai pu faire à leur sujet : à condition d’être convenablement élevées, je ne vois pas pourquoi elles ne seraient pas à peu près égales aux hommes –, je veux dire : de même valeur qu’eux, quoique très différentes, naturellement. Mais comment devrait-on les élever ? C’est là toute la question. La méthode actuelle me paraît abominable. Voilà une jeune fille qui, à vingt-quatre ans, ignorait que l’homme désire la femme et qui ne savait pas comment les enfants viennent au monde jusqu’à ce que je le lui eusse expliqué. Sur d’autres points tout aussi importants » (ici, la lettre de Mrs. Ambrose devient impossible à reproduire), « son ignorance était absolue. À mon sens, une telle éducation n’est pas simplement stupide, elle est criminelle. Sans compter les souffrances qui en résultent, cela explique pourquoi les femmes sont ce qu’elles sont. Il est même étonnant qu’elles ne soient pas pires. J’ai pris sur moi de l’éclairer et maintenant, s’il lui reste encore pas mal d’idées préconçues et de tendances à l’exagération, elle est désormais une créature humaine plus ou moins raisonnable. L’application à les maintenir dans l’ignorance détruit fatalement son propre objectif et dès qu’elles commencent à comprendre, elles prennent toutes ces choses beaucoup trop au sérieux. Au fond, mon beau-frère mériterait une catastrophe – qui ne lui arrivera pas. J’appelle maintenant de mes vœux un jeune homme qui viendrait à mon aide, c’est-à-dire quelqu’un qui parlerait avec franchise à Rachel et lui démontrerait l’absurdité de la plupart de ses idées sur l’existence. Malheureusement, les hommes de ce genre sont presque aussi rares que les femmes. Ce n’est certes pas la colonie anglaise qui en fournira un : artistes, négociants, intellectuels, ils sont tous stupides, conventionnels et portés au flirt… »

Elle s’arrêta et, la plume à la main, se mit à regarder le feu, transformant les bûches en grottes et en montagnes, car il faisait trop sombre pour écrire. De plus, à l’approche du dîner, la maison commençait à s’agiter. De la salle à manger voisine, Helen entendait le cliquetis des assiettes et la voix de Chailey qui, en un anglais, énergique, apprenait à la jeune Espagnole à disposer le couvert. La cloche sonna. Helen se leva, rejoignit Ridley et Rachel et passa à table avec eux.

Ces trois mois n’avaient que peu modifié l’aspect extérieur de Ridley ou celui de Rachel. Un observateur attentif aurait cependant remarqué dans l’attitude de la jeune fille une netteté et une assurance nouvelles. Le teint bruni, l’œil décidément plus éveillé, elle écoutait les autres comme si elle était prête à les contredire. Le repas commença dans cet agréable silence où tous les convives se sentent parfaitement à l’aise. Plus tard, le coude sur la table, et se tournant vers la fenêtre, Ridley observa que la soirée était admirable.

« Oui », dit Helen. Puis, regardant les lumières qui brillaient à leurs pieds, elle ajouta : « La saison va commencer. »

Elle demanda à Maria, en espagnol, s’il y avait déjà beaucoup d’arrivées à l’hôtel. Maria annonça avec fierté l’approche du moment où il deviendrait très difficile de se procurer des œufs. Les commerçants n’hésiteraient pas à faire monter les prix, sûrs d’avance que les Anglais les accepteraient.

« C’est un bateau anglais qu’on voit dans la baie, dit Rachel qui regardait un triangle de lumières. Il est arrivé de bonne heure ce matin.

— Espérons qu’il nous apporte du courrier et pourra emporter le nôtre », dit Helen.

Pour une raison ou une autre, chaque fois qu’on parlait du courrier, Ridley avait un accès de mauvaise humeur ; aussi la fin du repas se passa-t-elle en une discussion entre les deux époux, tendant à établir si, oui ou non, le monde civilisé avait relégué Mr. Ambrose dans l’oubli absolu.

« Si l’on en juge d’après le dernier paquet, dit Helen, vous mériteriez une correction ! On vous demandait une conférence, on vous offrait une promotion, je ne sais quelle sotte chantait les louanges non seulement de vos œuvres, mais encore de votre beauté ; à l’entendre, vous êtes ce que Shelley serait devenu s’il avait atteint cinquante-cinq ans et s’était laissé pousser la barbe. Décidément, Ridley, vous êtes l’homme le plus vaniteux que je connaisse, acheva-t-elle en se levant, et je vous assure que ce n’est pas peu dire ! »

Elle alla chercher sa lettre, restée devant la cheminée, y ajouta quelques lignes, puis annonça qu’elle emporterait le courrier. Ridley devait lui remettre le sien. Et Rachel ?

« J’espère que tu as écrit à tes tantes ? Il serait grand temps ! »

Ayant mis leurs manteaux et leurs chapeaux, les deux femmes proposèrent à Ridley de les accompagner, mais il s’y refusa avec énergie, en ajoutant que si Rachel était folle, Helen du moins devrait se montrer plus raisonnable. Il se planta devant la cheminée, plongeant le regard dans les profondeurs de la glace et durcissant ses traits comme un général qui considère un champ de bataille ou comme un martyr qui voit les flammes lui lécher les pieds, plutôt que comme un professeur retiré du monde. Helen le saisit par la barbe :

« Ah ! je suis folle ?

— Lâche-moi, Helen !

— Suis-je folle, oui ou non ?

— Horrible femme ! s’écria-t-il en l’embrassant.

— Nous te laissons à tes vanités », lança Helen du pas de la porte.

La soirée était belle, il faisait encore assez clair pour permettre de voir la perspective du chemin ; cependant, les étoiles commençaient à poindre. La boîte aux lettres était encastrée dans un grand mur jaune, à l’endroit où la petite route rejoignait la grande. Après y avoir mis les lettres, Helen se disposait à rentrer.

« Non, non, dit Rachel, lui saisissant le poignet, allons jeter un coup d’œil sur la vie. Te me l’as promis. »

« Jeter un coup d’œil sur la vie » était l’expression qu’elles employaient à propos de leurs promenades en ville, à la tombée de la nuit. La vie sociale de Santa Marina se manifestait presque exclusivement à la lueur des réverbères, dans l’agréable tiédeur vespérale et les parfums distillés par les fleurs. Les jeunes femmes aux chevelures somptueusement roulées en torsades, une fleur rouge derrière l’oreille, s’asseyaient devant leurs portes ou paraissaient sur les balcons, tandis que les jeunes gens déambulaient dans la rue, lançaient un compliment à voix haute, s’arrêtaient de-ci, de-là, pour entreprendre un dialogue amoureux. On apercevait derrière leurs fenêtres ouvertes des marchands qui faisaient leurs comptes ou des femmes âgées qui déplaçaient des poteries sur des rayons. Les rues étaient pleines de passants, d’hommes surtout, qui, tout en marchant, échangeaient leurs considérations sur le monde, ou bien se réunissaient autour d’une table de buvette, au coin de la rue, où quelque vieil infirme pinçait les cordes de sa guitare, pendant qu’une pauvresse clamait, les pieds dans le ruisseau, sa romance passionnée. Les deux Anglaises éveillaient sur leur passage une curiosité bienveillante, jamais agressive.

Helen filait en avant, prenant plaisir à observer tous ces personnages mal vêtus, qui avaient l’air si insouciant, si naturel.

« Représente-toi le Mall, à cette heure-ci ! finit-elle par s’écrier. Nous sommes le 15 mars. Il y a peut-être une réception à la Cour. »

Elle imagina la foule qui, par ce printemps froid, attendait de voir défiler les voitures de luxe :

« Il fait glacial, à moins qu’il ne pleuve. On voit d’abord des marchands de cartes postales ; puis de malheureux petits trottins avec leurs cartons à chapeaux ; il y a aussi les garçons de banque en habit à queue, et enfin les innombrables couturières. Les gens de South Kensington arrivent en fiacre ; les personnages officiels ont des attelages de chevaux bais ; les comtes ont droit à un laquais qui se tient debout à l’arrière, les ducs en ont deux, et les ducs de sang royal, à ce qu’on m’a dit, en ont trois. Le roi peut en avoir autant qu’il lui plaira, je suppose. Et dire que les gens prennent cela au sérieux ! »

Vus à cette distance, les habitants de l’Angleterre paraissaient façonnés comme des pièces d’échecs – rois et reines, cavaliers ou pions – curieusement différents les uns des autres, bien définis et considérés selon leur valeur intrinsèque.

Un attroupement les obligea à se séparer. Quand elles se retrouvèrent de nouveau, Rachel dit :

« Ils croient en Dieu. »

Elle parlait de la foule qui les entourait ; elle pensait aux crucifiés de plâtre, maculés de sang, qu’on voyait aux carrefours, et à l’inexplicable mystère du rite catholique romain.

« Nous ne comprendrons jamais ! » soupira-t-elle.

Elles avaient marché assez longtemps, la nuit était venue, mais elles apercevaient devant elles une grande grille en fer du côté gauche de la route.

« Tu as donc l’intention d’aller jusqu’à l’hôtel ? » demanda Helen.

Rachel poussa la grille qui s’ouvrit. Ne voyant personne à proximité et se disant que rien dans ce pays n’avait de caractère privé, elles continuèrent à avancer. Une avenue bordée d’arbres s’étendait parallèlement à la route, qui était toute droite. Soudain, il n’y eut plus d’arbres, le chemin fit un coude et elles se trouvèrent en face d’un vaste bâtiment carré, sur un large terre-plein qui contournait l’hôtel. Une rangée de hautes fenêtres qu’aucun rideau ne masquait descendait presque au ras du sol. Brillamment éclairées, elles laissaient voir tout ce qui se passait à l’intérieur, et chacune montrait une tranche différente de la vie de l’hôtel. S’insérant dans un des larges pans d’ombre qui séparaient les fenêtres, les deux femmes regardaient. Elles se trouvaient devant la salle à manger qu’on était en train de balayer. Les pieds sur un coin de la table, un garçon de salle mangeait une grappe de raisin. Plus loin, dans la cuisine, on lavait la vaisselle. Des cuisiniers en blanc plongeaient les bras dans des marmites, tandis que les valets dévoraient à belles dents des restes de plats, épongeant la sauce avec des bouts de pain.

En poussant plus loin, elles se perdirent un instant parmi des arbustes pour en ressortir brusquement devant le salon où des messieurs et des dames, après un bon repas, enfoncés dans des fauteuils confortables, échangeaient des propos ou feuilletaient des illustrés. Une maigre personne s’escrimait au piano.

« Qu’est-ce qu’une dahabiah, Charles ? » prononça distinctement, s’adressant à son fils, une veuve assise dans un fauteuil près de la fenêtre.

La réponse se perdit dans le bruit général d’un auditoire qui toussote et tape des mains contre les genoux, à la fin d’un morceau de musique.

« Il n’y a que des vieux là-dedans », chuchota Rachel.

Elles se glissèrent jusqu’à la fenêtre suivante et aperçurent deux messieurs en bras de chemise qui jouaient au billard avec deux jeunes femmes.

« Il m’a pincé le bras ! » cria la plus grassouillette ; elle venait de manquer son coup. Le jeune homme rougeaud qui marquait les points rappela les autres à l’ordre :

« Allons, vous deux ! Pas d’histoires.

— Attention ! On va nous voir », murmura Helen saisissant le bras de Rachel qui, machinalement, s’était avancée jusqu’au milieu de la fenêtre.

Après avoir tourné l’angle de l’hôtel, elles arrivèrent à la plus grande des salles, qui avait quatre fenêtres et qu’on désignait sous le nom de Galerie, bien que ce fût simplement le hall. Décorée d’armures et de tapisseries du pays, meublée de divans et de paravents qui formaient de petits coins intimes, cette pièce, moins officielle que les autres, semblait être le lieu de prédilection de la jeunesse. Señor Rodriguez, qu’elles savaient être le directeur de l’hôtel, se tenait tout près d’elles à l’une des portes, embrassant du regard toute la scène : les messieurs allongés dans leurs fauteuils, les couples penchés sur leurs tasses de café, la partie de cartes sous les grappes abondantes d’ampoules électriques. Il se félicitait de son initiative, grâce à laquelle l’ancien réfectoire avec sa pierre froide et ses poteries sur des tréteaux était devenu l’endroit le plus confortable de l’établissement. L’affluence de la clientèle prouvait combien il avait raison de prétendre qu’un hôtel ne saurait prospérer sans une galerie.

Les gens se tenaient réunis par couples ou par groupes de quatre et, soit qu’ils fussent particulièrement liés entre eux, soit à cause de l’intimité de l’endroit, ils paraissaient se sentir très à l’aise. Par la fenêtre ouverte, on entendait un murmure irrégulier comme celui que fait au crépuscule un troupeau de moutons enfermé dans son parc.

Les joueurs de cartes occupaient le centre du premier plan. Pour commencer, Helen et Rachel les observèrent sans comprendre ce qu’ils disaient. Helen étudiait attentivement l’un d’eux. C’était un homme à peu près de son âge, efflanqué, avec quelque chose de cadavérique dans l’aspect. Placé de profil, il avait pour partenaire une jeune personne haute en couleur et manifestement anglaise de naissance.

Tout à coup, de cette étrange façon dont on distingue parfois des paroles détachées d’un ensemble, on entendit l’homme articuler avec précision :

« Il ne vous manque que de l’entraînement, Miss Warrington ; du courage et de l’entraînement – l’un sans l’autre ne mène à rien.

— Mais c’est Hughling Elliot ! » s’écria Helen, reculant aussitôt, car, à l’appel de son nom, il leva la tête. Le jeu se poursuivit quelque temps encore, jusqu’à l’arrivée d’un fauteuil roulant, occupé par une vieille dame volumineuse qui fit halte devant la table et demanda :

« La chance te sourit-elle ce soir, Susan ?

— C’est nous qui tenons toute la chance », dit le jeune homme qui jusque-là avait tourné le dos à la fenêtre. On voyait maintenant qu’il était assez gros et avait une abondante chevelure.

« La chance, Mr. Hewet ? fit sa partenaire, personne d’un certain âge, à lunettes. Je vous assure, Mrs. Paley, que nos succès sont dus uniquement à notre brillant savoir-faire.

— Si je ne me couche pas de bonne heure, je ne dors plus de la nuit », expliquait Mrs. Paley comme pour justifier sa façon d’accaparer Susan qui s’était levée et dirigeait le fauteuil roulant vers la sortie en disant avec bonne humeur :

« On trouvera bien quelqu’un pour me remplacer ! »

Mais elle se trompait : aucune tentative ne fut faite en ce sens ; après que le jeune homme eut échafaudé trois étages d’un château de cartes qui s’écroula, les joueurs s’en allèrent chacun de son côté. Elles voyaient maintenant Mr. Hewet de face. Il avait de grands yeux, masqués par des verres, le teint frais, la lèvre bien rasée, un visage assez intéressant pour se distinguer de l’ordinaire. Il s’avança bien droit vers la fenêtre, le regard dirigé cependant non pas vers les deux curieuses, mais vers l’endroit où tombaient les plis du rideau.

« Tu dors ? » dit-il.

Helen et Rachel frémirent à l’idée que, tout le temps, à leur insu, quelqu’un s’était tenu si près d’elles. Des jambes se dessinaient dans l’ombre. Un peu au-dessus de ces jambes, une voix s’éleva, mélancolique :

« Deux femmes. »

Il y eut un bruissement de gravier. Les femmes avaient pris la fuite. Elles ne cessèrent de courir qu’à une distance où aucun œil ne pouvait plus les suivre dans l’obscurité et d’où l’hôtel ne paraissait plus que comme un carré d’ombre, régulièrement percé de trous rouges.