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L’un après l’autre, les convives se levaient, s’étiraient ; au bout de quelques minutes ils se séparèrent en deux groupes plus ou moins distincts. À la tête d’un de ces groupes se trouvaient Hughling Elliot et Mrs. Thornbury. Ayant lu les mêmes livres et médité sur les mêmes questions, ils s’empressaient maintenant de désigner par leurs noms les endroits qu’ils voyaient à leurs pieds et de les écraser sous le poids d’une documentation relative aux armées et aux flottes, aux partis politiques, aux populations indigènes, aux richesses minérales – le tout concourant à prouver, disaient-ils, que l’Amérique du Sud était un pays d’avenir.

Evelyn M. écoutait sans détacher des oracles ses yeux bleus qui brillaient.

« Comme cela vous donne envie d’être un homme ! » s’écria-t-elle.

Mr. Perrott, embrassant la plaine du regard, répliqua qu’un pays d’avenir était une bien belle chose.

« À votre place, dit Evelyn, se tournant vers lui et tiraillant son gant avec véhémence, je rassemblerais des hommes, j’irais conquérir un grand territoire et j’en ferais quelque chose de splendide ! Pour cela, il vous faudrait des femmes. J’aimerais tant commencer l’existence par le commencement, telle qu’elle devrait être, sans rien de sordide, mais avec de grands châteaux, des jardins, des hommes et des femmes superbes. Mais vous, vous n’aimez que les tribunaux !

— Et vous, pourriez-vous vraiment vous passer de jolies toilettes et de bonbons et de tout ce qui plaît aux jeunes personnes ? interrogea Mr. Perrott, dissimulant sous son ironie une certaine dose de contrariété.

— Je ne suis pas une jeune personne ! lui lança Evelyn ; et elle se mordit la lèvre. Vous vous moquez de moi sous prétexte que j’aime la splendeur. Pourquoi n’y a-t-il plus d’hommes pareils à Garibaldi ? »

Sa question était impérative.

« Écoutez, dit Mr. Perrott, vous ne m’indiquez aucun moyen. Vous prétendez qu’il faut commencer par le commencement. Bon. Mais je ne vois pas très bien… Conquérir un territoire ? Ils sont déjà tous conquis, n’est-ce pas ?

— Il ne s’agit pas d’un territoire particulier, expliquait Evelyn, il s’agit d’une idée, comprenez-vous ? Nos existences sont si mesquines ! Je suis sûre pourtant que vous avez des choses splendides en vous. »

Hewet voyait les plis et les creux du masque sagace de Mr. Perrott se détendre d’une façon émouvante. Il se représentait les calculs qui, même en cet instant, se poursuivaient dans son cerveau : pouvait-il décemment demander quelqu’un en mariage, étant donné qu’il ne gagnait que cent livres par an comme avocat, ne possédait pas de fortune personnelle et avait une sœur infirme à sa charge ? Mr. Perrott savait bien d’autre part qu’il n’était pas « tout à fait », selon l’expression employée par Susan dans son journal, c’est-à-dire pas tout à fait un gentleman, puisqu’il était fils d’un épicier de Leeds, qu’il avait débuté dans l’existence avec une hotte sur le dos et que même à présent, n’ayant presque plus rien qui le distinguât d’un gentleman de naissance, il trahissait ses origines aux yeux d’un spectateur averti par l’impeccable correction de son costume,, le manque d’aisance de ses manières, l’extrême propreté de sa personne et, dans sa façon de manier la fourchette et le couteau, une certaine précision timide qu’on ne saurait définir et qui pouvait être un vestige des temps où, la viande étant rare, on ne la manipulait certes pas avec affectation.

Les deux groupes qui s’étaient éparpillés pour flâner à l’aventure se recomposaient maintenant ; ils finirent par se rejoindre et reprirent la contemplation du paysage torride, tacheté de jaune et de vert. L’air brûlant dansait là-dessus et ne permettait pas de bien distinguer les toits des villages dans la plaine. Même au sommet du mont, malgré le souffle léger de la brise, il faisait très chaud ; la chaleur, la nourriture, l’immensité de l’espace et quelque autre cause peut-être, moins définie, donnaient lieu chez chacun à une agréable somnolence, à une détente béate. On ne disait pas grand-chose, mais le silence n’avait rien de gênant.

« Si nous allions voir un peu ce qu’il y a à voir là-haut ? » dit Arthur à Susan ; et ils s’éloignèrent ensemble, ce qui ne manqua pas de produire une certaine sensation parmi le reste de la compagnie.

« Drôle de bande, vous ne trouvez pas ? dit Arthur. J’ai cru qu’on n’arriverait jamais à les hisser tous jusqu’en haut. Mais je suis rudement content de cette excursion ! Pour rien au monde je n’aurais voulu la manquer.

— Je n’aime pas Mr. Hirst, dit Susan hors de propos. Il est très intelligent, je suppose, mais pourquoi faut-il que les gens intelligents soient si… Au fond, je crois qu’il est tout ce qu’il y a de plus gentil, ajouta-t-elle, corrigeant d’instinct une observation qui pouvait paraître malveillante.

— Hirst ? Oh ! c’est un de ces types scientifiques, répliqua Arthur avec indifférence : il n’a pas l’air de s’amuser. Vous devriez l’entendre parler avec Elliot. C’est tout juste si j’arrive à les suivre… Les études n’ont jamais été mon fort. »

Ces quelques phrases avec leurs intervalles de silence les avaient amenés jusqu’à un petit tertre, couronné d’arbres grêles.

« Voulez-vous que nous nous asseyions là ? dit Arthur, jetant un coup d’œil circulaire. C’est épatant, cette ombre, ce paysage… »

Ils s’installèrent et pendant quelque temps regardèrent droit devant eux sans rien dire. Puis Arthur déclara :

« Parfois je les envie tout de même, ces types si calés. Je ne crois pas qu’ils aient jamais… »

Il n’acheva pas sa phrase.

« Je ne vois pas pourquoi vous les envieriez, dit Susan avec beaucoup de sincérité.

— Il vous arrive des choses bizarres, poursuivit Arthur, tout va de soi, tout s’enchaîne, tout est simple comme bonjour, vous êtes persuadé que vous avez tout compris, et puis brusquement vous ne savez plus où vous en êtes, et tout vous semble changé. Ce matin, par exemple, en montant ce sentier derrière vous, je voyais tout comme si… »

Il s’arrêta, arracha un bouquet d’herbe avec ses racines, secoua les petites mottes de terre qui y adhéraient.

« … Comme si cela avait une certaine signification. C’est de vous qu’est venu le changement, lâcha-t-il, pourquoi ne pas vous le dire ? Je le sens depuis que je vous ai rencontrée… C’est parce que je vous aime. »

Pendant qu’ils en étaient encore à échanger des lieux communs, Susan avait déjà commencé à ressentir le trouble de cette intimité qui semblait mettre à nu non seulement sa personne, mais aussi les arbres et le ciel. Elle souffrait positivement d’entendre ce langage dont l’effet lui paraissait inéluctable, car aucun être humain ne l’avait encore approchée d’aussi près.

Tandis qu’il parlait, elle était demeurée pétrifiée ; aux derniers mots, son cœur fit plusieurs bonds successifs. Elle resta immobile, les doigts recourbés autour d’une pierre, regardant fixement la plaine au pied de la montagne. Ainsi donc, c’était chose faite : on l’avait demandée en mariage.

Arthur se tourna vers elle, les traits curieusement crispés par l’anxiété. Elle avait tant de mal à respirer qu’elle ne parvenait pas à répondre.

« Vous auriez pu vous en douter. »

Il la saisit dans ses bras. Une fois, deux fois, trois fois ils renouvelèrent leur étreinte avec des murmures inarticulés.

« Eh bien, soupira Arthur, se laissant retomber sur l’herbe. C’est la chose la plus merveilleuse qui me soit jamais arrivée ! »

Son expression était celle de quelqu’un qui cherche à coordonner des visions de rêve avec des réalités.

Il y eut un long silence.

« C’est ce qu’il y a de plus parfait au monde », affirma Susan, très doucement et avec beaucoup de conviction. Il ne s’agissait plus seulement d’une demande en mariage, il s’agissait d’un mariage avec Arthur de qui elle était amoureuse. Pendant un nouveau silence, tenant la main d’Arthur bien serrée, elle pria Dieu de faire d’elle l’épouse qu’il lui fallait. Puis aussitôt elle demanda :

« Mais que dira Mr. Perrott ?

— Cher bon vieux, dit Arthur qui, après le premier choc, se détendait maintenant avec une sensation de contentement et de plaisir immense. Il faudra que nous soyons très gentils avec lui, Susan. »

Il se mit à lui raconter combien la vie de Perrott était dure et quel absurde dévouement il témoignait à Arthur lui-même. Puis, il lui parla de sa mère à lui, digne veuve d’un caractère énergique. Susan esquissa en retour les portraits de sa propre famille, d’Edith en particulier, la plus jeune de ses sœurs, sa préférée entre tous…

« Excepté vous, Arthur… Arthur, qu’est-ce qui vous a plu tout d’abord chez moi ?

— Une boucle que vous portiez un soir pendant la traversée, dit Arthur après mûre réflexion. Je me souviens d’avoir remarqué – c’est ridicule de remarquer ces choses-là ! – que vous ne preniez pas de petits pois ; or, je n’en mange pas moi-même. »

De là, ils en vinrent à comparer leurs goûts plus relevés, ou plutôt ce fut Susan qui chercha à connaître les préférences d’Arthur pour déclarer aussitôt qu’elle aimait les mêmes choses. Ils s’installeraient à Londres, ils auraient peut-être une petite maison à la campagne, à proximité de la famille de Susan qui, au début, s’habituerait mal à son absence. Sa pensée, stupéfiée d’abord, voletait maintenant entre les divers changements qu’allaient entraîner ses fiançailles : quelle joie ce serait que de figurer au rang des femmes mariées, de ne plus se traîner à la remorque des compagnes beaucoup plus jeunes, d’échapper à la solitude prolongée d’une existence de vieille fille. Cette chance étourdissante l’accablait par moments. Elle se tournait alors vers Arthur avec une exclamation passionnée.

Ils restaient étendus, enlacés, sans se douter qu’on pouvait les surprendre. Deux silhouettes cependant étaient apparues, entre les arbres, au-dessus d’eux.

« Voici de l’ombre », commença Hewet.

Mais Rachel s’arrêta tout à coup. Ils virent un homme et une femme, couchés un peu plus bas sur la pente et qui roulaient légèrement d’un côté ou de l’autre, selon que leur étreinte se resserrait ou se relâchait. Puis l’homme se remit sur son séant, tandis que la femme, en qui on reconnaissait maintenant Susan Warrington, restait étendue, les yeux fermés, avec une telle expression d’abandon qu’elle semblait presque avoir perdu connaissance. On n’aurait pu dire d’ailleurs, d’après cette expression, si elle était heureuse ou si elle venait d’éprouver une souffrance. Quand Arthur se tourna de nouveau vers elle et se mit à la pousser de la tête comme un agneau pousse une brebis, Hewet et Rachel s’esquivèrent sans mot dire. Hewet se sentait désagréablement confus.

« Je n’aime pas cela, dit Rachel au bout d’un certain temps.

— Je me rappelle que je n’aimais pas cela non plus, répondit Hewet. Je me rappelle… »

Puis, changeant d’idée, il continua d’un ton normal :

« Allons, on peut dire désormais qu’ils sont fiancés. Croyez-vous qu’il pourra tout de même faire de l’aviation ? Ou bien va-t-elle y mettre le holà ? »

Mais Rachel était encore agitée par la scène qu’ils venaient de voir et dont elle ne pouvait détacher sa pensée. Au lieu de répondre à Hewet, elle poursuivit :

« L’amour est une chose bizarre, n’est-ce pas ? qui vous fait battre le cœur.

— Cela prend une importance si énorme, vous comprenez, répliqua Hewet. Leurs deux existences en sont transformées pour toujours.

— En même temps, cela vous fait de la peine pour eux, continua Rachel comme si elle traçait un graphique de ses impressions. Je ne les connais ni l’un ni l’autre, et pourtant cela me donne une envie folle de pleurer. C’est stupide, n’est-ce pas ?

— Simplement parce qu’ils sont amoureux, dit Hewet. – Oui, ajouta-t-il après avoir réfléchi un instant, il y a là-dedans quelque chose d’horriblement pathétique, je suis de votre avis. »

Maintenant qu’une certaine distance les séparait du bouquet d’arbres et qu’ils arrivaient devant un creux arrondi, fort tentant pour le dos, ils s’y installèrent. L’image des deux amants commençait à s’atténuer tout en entretenant chez eux une certaine intensité de vision, résultat sans doute de la scène aperçue. De même qu’une journée où tout l’élément émotionnel a été réprimé diffère des autres, de même cette journée était différente, du simple fait qu’ils avaient observé d’autres êtres à un point culminant de leur existence.

« On dirait un vaste camp avec ses tentes, remarqua Hewet en contemplant les montagnes en face de lui, – et ne dirait-on pas aussi une aquarelle ? Vous savez comme les aquarelles font gondoler le papier en séchant ? Je me demandais à quoi cela me faisait penser. »

Ses yeux devenaient rêveurs comme s’il faisait des rapprochements ; leur couleur rappela à Rachel la chair verte d’un limaçon. Assise à côté de lui, elle regardait, elle aussi, les montagnes. Puis, fatiguée par l’immensité du paysage qui semblait la forcer à ouvrir démesurément les yeux, elle se mit à regarder le sol. Cela l’amusait de détailler ces quelques centimètres de terre sud-américaine jusqu’à en distinguer la moindre parcelle et à la transformer en un monde sur lequel le pouvoir suprême lui appartenait. Elle courba une tige d’herbe et plaça un insecte à l’extrémité de son aigrette ; elle se demandait si l’insecte avait conscience de son étrange aventure ; elle pensait combien il était étrange qu’elle eût courbé ce brin d’herbe précis, plutôt qu’un autre d’entre les millions de brins d’herbe.

« Vous ne m’avez pas encore dit votre nom, fit brusquement Hewet. Miss quelque chose Vinrace… J’aime connaître les prénoms des gens. »

Elle répondit :

« Rachel. »

Il répéta :

« Rachel. J’ai une tante qui s’appelle Rachel. Elle a mis en vers la vie du père Damien. C’est une dévote fanatique – résultat de la façon dont elle a été élevée, au fond du Northamptonshire, sans voir âme qui vive. Vous avez des tantes ?

— Je vis avec elles, répondit Rachel.

— Qu’est-ce qu’elles peuvent bien faire en ce moment ? s’informa Hewet.

— Elles sont probablement en train d’acheter de la laine, décida Rachel. Elle essaya de les décrire : Ce sont de petites personnes assez pâles, très propres. Nous habitons Richmond. Elles ont un vieux chien qui ne consent à manger que la moelle des os… Elles vont tout le temps à l’église. Elles s’occupent à ranger les tiroirs… »

Là-dessus, Rachel s’arrêta devant les difficultés de la description ; puis elle s’écria :

« On ne peut pas se figurer que tout cela continue toujours ! »

Ils avaient le soleil dans le dos et soudain deux ombres s’allongèrent devant eux sur le sol, l’une agitée car elle provenait d’une jupe, l’autre stable parce que projetée par deux jambes de pantalon. Au-dessus d’eux résonna la voix de Helen :

« Vous avez l’air très confortable !

— Hirst », dit Hewet, désignant l’ombre en forme de ciseaux.

Il roula sur le côté pour les regarder.

« Il y a de la place pour tout le monde », dit-il.

Hirst, une fois commodément installé ; demanda :

« Vous avez félicité le jeune couple ? »

Il apparaissait que, passant au même endroit quelques minutes après Hewet et Rachel, Helen et Hirst avaient surpris la même scène.

« Non, nous ne les avons pas félicités, répondit Hewet, ils avaient l’air très heureux.

— Bah ! fit Hirst avec une moue, du moment que je ne suis pas obligé d’épouser l’un ou l’autre…

— Nous avons été très émus, dit Hewet.

— Je m’en doutais, répliqua Hirst. Et pourquoi, Monk ? Vous pensiez à l’immortalité des passions ou bien aux nouveau-nés de sexe masculin, futur rempart contre le catholicisme ? Je vous assure, ajouta-t-il, s’adressant à Helen, il est capable de s’émouvoir pour l’un ou l’autre de ces motifs. »

Rachel était piquée au vif par ce persiflage qu’elle sentait dirigé contre eux deux, mais elle ne trouvait pas de répartie. Hewet riait sans être froissé le moins du monde.

« Hirst, lui, rien ne l’émeut, dit-il ; à moins qu’un nombre transfini ne tombe amoureux d’un nombre fini – cela peut se produire, je suppose, même en mathématiques.

— Au contraire, rétorqua Hirst avec un soupçon d’agacement, je me considère comme un individu de très fortes passions. »

Son accent montrait bien qu’il prenait cela au sérieux ; il parlait, d’ailleurs, pour les dames.

« À propos, Hirst, dit Hewet après un silence, ton livre, le Wordsworth que j’avais pris, tu te rappelles, sur la table au moment du départ et que je suis sûr d’avoir mis dans cette poche…

— Est perdu, acheva Hirst à sa place.

— Je considère qu’il reste encore une chance, insista Hewet, tapotant ses poches des deux mains. C’est que peut-être après tout je ne l’avais pas emporté.

— Non, dit Hirst, il est là. »

Il désigna sa poitrine.

« Dieu soit loué ! s’écria Hewet, je n’aurai plus l’impression d’avoir assassiné un enfant !

— J’ai idée que vous devez constamment perdre des choses, observa Helen en le regardant d’un air songeur.

— Je ne perds pas les choses, protesta Hewet, je les égare. C’est pour cela que Hirst s’est refusé à partager une cabine avec moi pendant la traversée.

— Vous êtes arrivés ensemble ? demanda Helen.

— Je propose que chacune des personnes ici présentes fasse un résumé succinct de sa biographie, dit Hirst en se redressant. Vous d’abord, Miss Vinrace. Commencez. »

Rachel déclara qu’elle avait vingt-quatre ans, qu’elle était fille d’un armateur, qu’elle n’avait jamais fait d’études sérieuses, qu’elle jouait du piano, n’avait ni frères ni sœurs et vivait avec ses tantes à Richmond depuis la mort de sa mère.

« Au suivant », dit Hirst après avoir pris note de ces faits. Il désigna Hewet. Celui-ci commença :

« Je suis fils d’un gentleman anglais. J’ai vingt-sept ans. Mon père était propriétaire terrien, grand chasseur de renards. Il est mort au cours d’une chasse quand j’avais dix ans. Je me rappelle qu’on a rapporté son corps – sur un volet, je suppose – juste au moment où je venais de descendre pour le goûter. Je voyais qu’il y avait de la confiture à table et je me demandais si on me permettrait…

— Bon. Mais tiens-t’en strictement aux faits, interrompit Hirst.

— J’ai fait mes études à Winchester, puis à Cambridge d’où je fus obligé de partir au bout de quelque temps. Depuis, j’ai fait pas mal de choses.

— Profession ?

— Aucune… ou du moins…

— Goûts ?

— Littéraires. J’écris un roman.

— Frères et sœurs ?

— Trois sœurs, pas de frère, une mère.

— C’est tout ce que vous nous dites sur vous-même ? » demanda Helen.

Elle déclara qu’elle était très âgée : quarante ans depuis octobre dernier ; son père, autrefois avoué dans la Cité, s’était ruiné, c’est pourquoi elle n’avait pu pousser très loin ses études, ils déménageaient trop souvent pour cela, mais son frère aîné lui prêtait des livres.

« S’il fallait que je vous raconte tout… » Elle, s’arrêta et sourit, puis conclut : « Ce serait trop long. Je me suis mariée à trente ans et j’ai deux enfants. Mon mari est un érudit. À vous maintenant, fit-elle avec un signe de tête à l’adresse de Hirst.

— Vous avez passé beaucoup de détails », lui reprocha celui-ci ; puis il commença avec une affectation de fatuité dans l’accent : « Je m’appelle Saint-John Alaric Hirst, j’ai vingt-quatre ans, je suis fils du révérend Sidney Hirst, vicaire de Great Wapping dans le Norfolk. Des bourses, j’en ai obtenu partout – Westminster, King’s. Je suis actuellement fellow du King’s. Ça vous a un petit air sinistre, n’est-ce pas ? Mes deux parents sont en vie (hélas). Deux frères et une sœur. Je suis un jeune homme très distingué, ajouta-t-il.

— Un des trois, à moins que ce ne soit des cinq hommes les plus distingués d’Angleterre, spécifia Hewet.

— Parfaitement exact, approuva Hirst.

— Tout cela est fort intéressant, dit Helen après un silence, mais nous avons omis, naturellement, les seules questions qui importent. Par exemple : sommes-nous des chrétiens ?

— Pas moi. – Pas moi, répondirent les deux jeunes gens.

— Moi, oui, déclara Rachel.

— Vous croyez en une Personne Divine ? interrogea Hirst, se tournant vers elle et la fixant des yeux à travers ses lunettes.

— Je crois… je crois, balbutiait Rachel, je crois qu’il y a des choses dont nous ne savons rien ; et le monde peut changer d’un instant à l’autre et il peut se produire toutes sortes de choses. »

À cela, Helen se mit à rire franchement :

« C’est stupide, dit-elle, tu n’es pas chrétienne. Tu ne t’es jamais demandé ce que tu étais. Et puis, il y a bien d’autres questions encore, reprit-elle, mais peut-être est-il trop tôt pour les soulever. »

Malgré la liberté des propos échangés, ils gardaient tous l’impression gênante de ne rien avoir appris, au fond, les uns sur les autres.

« Les questions importantes, réfléchissait Hewet tout haut : celles qui offrent un réel intérêt… je doute qu’on puisse jamais les poser à quelqu’un. »

Rachel, n’acceptant pas d’emblée le fait que, même entre gens qui se connaissent bien, fort peu de chose peut être exprimé, voulut savoir à quoi Hewet faisait allusion.

« Si nous avons déjà été amoureux ? demanda-t-elle, c’est ce genre de question que vous entendez ? »

De nouveau, elle provoqua le rire de Helen qui lui lança gentiment des poignées de longues herbes à aigrettes, tant elle la trouvait brave et absurde.

« Oh ! Rachel, s’écria-t-elle, quand on est avec toi, c’est comme si on avait un petit chien dans la maison, un petit chien qui descend votre linge dans le hall ! »

Cependant devant eux, sur la terre ensoleillée, apparaissaient derechef des ombres bizarres et mouvantes, silhouettes d’hommes et de femmes.

« Ah ! les voilà ! cria Mrs. Elliot avec une note aigrelette dans la voix. Dire que nous nous sommes donné tant de mal pour vous retrouver ! Savez-vous l’heure qu’il est ? »

Mrs. Elliot, Mr. et Mrs. Thornbury se tenaient à présent devant eux. Mrs. Elliot avait sorti sa montre et la tapotait d’un petit air folâtre. Hewet se rappela qu’il était personnellement responsable de cette excursion, aussi ramena-t-il les autres vers la tour de guet, où l’on devait prendre le thé avant le départ. Comme ils en approchaient, ils virent flotter au sommet du mur une écharpe cramoisie que Mr. Perrott et Evelyn étaient en train de fixer à une pierre. La température avait changé à tel point qu’au lieu de s’asseoir à l’ombre on s’installa au soleil ; il gardait encore assez de chaleur pour illuminer les visages de rouge et de jaune et pour colorer de grandes étendues de terrain.

« Il n’y a rien de tel que le thé, décidément, dit Mrs. Thornbury en prenant sa tasse.

— Rien, dit Helen. – Vous rappelez-vous comme on hache du foin quand on est enfant ? (Elle parlait beaucoup plus vite que d’habitude, sans quitter des yeux Mrs. Thornbury). – Et on fait semblant que c’est du thé et on se fait gronder par les nurses, je me demande pourquoi, sinon parce que les nurses sont des brutes qui vous défendent de prendre du poivre au lieu de sel, chose bien inoffensive pourtant. Est-ce que vos nurses à vous n’étaient pas ainsi ? »

Pendant cette tirade, Susan avait rejoint le groupe et s’était assise près de Helen. Quelques instants après, Mr. Venning arriva à pas lents de la direction opposée. Il était un peu rouge et enclin à accueillir avec hilarité toute parole qui lui était adressée.

« Qu’est-ce que vous avez fabriqué avec la tombe de ce vieux type ? demanda-t-il en montrant la bannière rouge qui flottait au-dessus des pierres.

— Nous voulions lui faire oublier le malheur qu’il a eu de mourir il y a trois cents ans, répondit Mr. Perrott.

— Cela doit être affreux, d’être mort ! s’exclama Evelyn M.

— D’être mort ? fit Hewet. Je ne vois rien d’affreux à cela. C’est très facile à imaginer. Quand vous irez vous coucher ce soir, joignez les mains comme ceci, respirez de plus en plus lentement (il s’étendit sur le dos, les mains serrées sur la poitrine, les yeux fermés). – À présent, murmura-t-il d’une voix blanche, monotone, je ne bougerai plus jamais, jamais, jamais. »

Pendant un instant son corps, gisant au milieu du groupe, parut réellement mort.

« C’est horrible, cette exhibition, Mr. Hewet ! s’écria Mrs. Thornbury.

— Passez-nous le cake, réclama Arthur.

— Je vous assure qu’il n’y a rien d’horrible là-dedans, dit Hewet se rasseyant et s’emparant du cake. C’est tellement naturel, poursuivit-il. Les gens qui ont des enfants devraient leur faire faire cet exercice tous les soirs… Ce n’est pas que je sois pressé de mourir.

— D’ailleurs, quand vous faites allusion à une tombe, dit Mr. Thornbury, qui n’avait guère ouvert la bouche jusque-là, êtes-vous bien fondé à considérer cette ruine comme une tombe ? Je suis bien d’accord avec vous pour ne pas me rallier à l’opinion commune qui veut y voir les vestiges d’une tour de guet élisabéthaine, pas plus que je ne tiens pour des vestiges de camps les tertres ou tumuli circulaires que l’on rencontre sur nos collines anglaises. Les archéologues ne voient partout que des camps. Je leur demande toujours : « Mais alors, où donc, selon vous, nos ancêtres gardaient-ils leur bétail ? » La moitié des camps, en Angleterre, sont simplement d’anciens enclos à bestiaux ou bartons, comme on dit dans ma partie du monde. Quant à soutenir que personne n’aurait l’idée de garder son bétail à des endroits aussi découverts ou aussi inaccessibles, c’est là un argument dénué de valeur si l’on songe qu’en ce temps-là, le bétail représentait le capital de l’homme, son fonds de commerce, la dot de ses filles. Sans bétail, l’homme était un serf, le serviteur d’un autre… »

L’intensité de son regard décroissait peu à peu, il marmotta quelques mots de conclusion à voix basse, l’air étrangement vieux, replié sur lui-même.

Hughling Elliot, qui aurait vraisemblablement engagé une discussion avec le vieux gentleman, se trouvait absent. On le vit revenir, étalant un grand carré de cotonnade imprimée, d’un joli dessin et de couleurs agréablement vives auprès desquelles sa main semblait avoir pâli. Il le déposa sur la nappe et annonça :

« Une occasion ! Je viens d’acheter cela au grand bonhomme qui porte des boucles d’oreilles. C’est joli, n’est-ce pas ? Tout le monde ne peut pas porter cela, bien entendu, mais cela irait à merveille – n’est-ce pas, Hilda ? – à Mrs. Raymond Parry.

— Mrs. Raymond Parry ? » s’écrièrent à la fois Helen et Mrs. Thornbury.

Elles se regardèrent comme si une brume, qui jusque-là avait voilé leurs visages, eût été dissipée d’un souffle.

« Ah ! vous aussi, vous avez assisté à ses réunions merveilleuses ? » demanda Mrs. Elliot avec intérêt.

Le salon de Mrs. Parry, bien que situé à des milliers de kilomètres de là, au-delà d’une grande courbe d’eau, sur une minuscule parcelle de terre, fut soudain présent à leurs yeux. Ces femmes jusque-là sans assises, sans ancre, se révélèrent attachées en quelque sorte à ce lieu et du même coup elles prirent un aspect plus substantiel. Peut-être s’étaient-elles trouvées dans ce salon au même moment ; peut-être s’étaient-elles croisées dans l’escalier. En tout cas, elles y avaient des relations communes. Elles s’entre-regardaient des pieds à la tête avec un nouvel intérêt. Mais il leur fallut se borner à ces regards : le temps leur manquait pour goûter aux fruits de cette découverte. On avançait les ânes ; il était prudent de commencer sans tarder la descente : la nuit tombait si brusquement que l’obscurité risquait de les surprendre en route.

Ainsi donc, reprenant en bon ordre leurs montures, ils se mirent à descendre en file du haut de la colline. Des bribes de conversation passaient en flottant de l’un à l’autre. Au début, il y eut des bons mots et des rires. Quelques-uns faisaient une partie du chemin à pied, cueillaient des fleurs ; des pierres rebondissaient devant leurs pas.

« Qui fait les meilleurs vers en latin dans votre collège, Hirst ? » lança incongrûment Mr. Elliot.

Mr. Hirst, qui avançait derrière lui, répondit qu’il n’en savait rien.

Le crépuscule fut aussi soudain que l’avaient prédit les indigènes ; les creux des montagnes, de chaque côté, s’emplirent d’ombre ; le sentier prit un aspect si immatériel qu’on était surpris d’entendre les sabots des ânes résonner encore contre le rocher dur. Un à un, les voyageurs s’abandonnèrent au silence jusqu’à ce que chacun se tût, laissant sa pensée se répandre dans les profondeurs de l’air bleu. Le chemin parut moins long dans l’obscurité qu’en plein jour et bientôt, sur le terrain plat, à leurs pieds, ils virent les lumières de la ville.

Quelqu’un fit tout à coup :

« Ah ! »

Au bout d’un instant, de nouveau, une goutte jaune s’éleva avec lenteur au-dessus de la plaine. Elle monta, s’ouvrit comme une fleur et retomba en pluie.

« Des feux d’artifice ! »

La suivante monta plus rapidement, puis une autre encore.

On croyait les entendre rugir dans leur course incurvée.

« On fête un saint quelconque, je suppose », dit une voix.

Dans leur élan unanime vers le ciel, les fusées semblaient tracer une piste de feu où les amants s’engageaient aussitôt, réunis, tandis que la foule d’en bas les suivait du regard, levant des visages pâlis et tendus. Susan et Arthur, cependant, continuaient leur descente sans mot dire et se tenaient soigneusement à distance l’un de l’autre.

De plus en plus espacés, les feux d’artifice finirent par s’arrêter et la course se poursuivit dans la nuit presque complète. En arrière, la montagne n’était qu’une grande ombre ; les ombres plus petites des buissons et des arbres projetaient leur obscurité sur le chemin. Sous les platanes, on se sépara, on s’entassa dans les voitures, on partit sans se dire au revoir ou en marmottant simplement des souhaits de-bonne nuit.

Entre l’arrivée à l’hôtel et le moment du coucher, il ne restait guère de temps pour une conversation normale. Hirst entra cependant, son faux col à la main, dans la chambre de Hewet.

« Eh bien, Hewet, observa-t-il, soulevé par la vague d’un gigantesque bâillement ; cela a été fort réussi, je trouve. (Il bâilla.) Prends garde seulement à ne pas te laisser embobiner par cette jeune personne… Je n’aime pas les jeunes femmes, au fond… »

Hewet, sous l’action stupéfiante des heures passées au grand air, se montra incapable de répondre. En fait, à quelque dix minutes près, tous les excursionnistes s’endormirent en même temps d’un profond sommeil, à l’exception de Susan Warrington. Celle-ci resta étendue un long moment, le regard vaguement dirigé vers le mur d’en face, les mains serrées sur son cœur, sans éteindre sa lampe. Toute pensée définie l’avait abandonnée depuis longtemps. Il lui semblait que son cœur avait pris les proportions d’un soleil et qu’il illuminait son corps tout entier, dispensant, à l’instar du soleil, une progression régulière de chaleur.

« Je suis heureuse. Je suis heureuse. Je suis heureuse, répétait-elle. J’aime tout le monde. Je suis heureuse. »