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CHAPITRE VII.

Annette vint le matin tout hors d’haleine à l’appartement d’Emilie. — Ô mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j’ai à vous dire ! J’ai découvert qui est le prisonnier, mais il n’étoit pas prisonnier ; c’est celui qui étoit enfermé dans cette chambre, et dont je vous ai parlé. Je l’avois pris pour un revenant !

— Qui étoit ce prisonnier ? demanda Emilie, qui songeoit en elle-même à l’événement de la nuit dernière.

— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n’étoit pas prisonnier, pas du tout.

— Qui est-il enfin ?

— Sainte Vierge ! reprit Annette, combien j’ai été étonnée. Je l’ai rencontré tout-à-l’heure sur le rempart ici dessous ; je n’ai jamais été si surprise de ma vie ! Ah ! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien étrange ! quand j’y vivrois cent ans, je n’y finirois jamais de m’étonner. Mais, comme je vous le disois, je l’ai rencontré sur le rempart, et certes je ne pensois à personne moins qu’à lui.

— Ce verbiage est insupportable, dit Emilie ; de grâce, Annette, n’abusez pas ainsi de ma patience.

— Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c’étoit ; c’est une personne que vous connoissez bien.

— Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.

— Eh bien ! mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, une face alongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu’on lui parle, et regarde les gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l’avez vu mille fois à Venise, mademoiselle ; il étoit intime ami de monsieur. Et maintenant, quand j’y pense ! de quoi avoit-il peur dans ce vieux château sauvage, pour s’y enfermer comme il faisoit ? Mais il prend le large à présent : je l’ai trouvé tout-à-l’heure sur le rempart. Je tremblois en le voyant, il m’a toujours fait de la frayeur ; mais je n’aurois pas voulu qu’il le remarquât. J’ai donc été vers lui, je lui ai fait la révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino, lui ai-je dit !

— Ah ! c’étoit donc Orsino ? dit Emilie.

— Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l’on dit, ne cesse d’errer de tous côtés.

— Bon dieu ! s’écria Emilie, se remettant à peine, et il est venu à Udolphe ! Il fait bien de se tenir caché.

— Oui, mademoiselle ; mais s’il ne veut que cela, ce château isolé le cachera bien assez, sans qu’il s’enferme avec tant de soin. Qui songeroit donc à le découvrir ici ? je suis bien sûre que je ne penserois jamais à y trouver une ame vivante !

— Cela peut être vrai, dit Emilie ; et dans ce moment elle eût sans doute conclu que la musique nocturne venoit d’Orsino si elle n’eût été certaine qu’il n’avoit ni goût ni talent pour cet art. Elle n’auroit pas voulu grossir le catalogue des étonnémens d’Annette, en lui parlant de ce qui causoit le sien ; mais elle demanda si quelqu’un dans le château savoit jouer de quelque instrument.

— Oh ! oui, mademoiselle, Benedetto joue du tambour à s’attirer l’admiration ; il y a Lancelot pour la trompette ; et quant à cela, Ludovico lui-même sait jouer de la trompette. Mais à présent il est malade. Je me souviens qu’une fois…

Emilie l’interrompit. — N’avez-vous entendu aucune musique depuis votre arrivée ici, nommément la nuit dernière ?

— Quoi ! mademoiselle, en auriez-vous entendu cette nuit ?

Emilie éluda la question, en répétant la sienne.

Qui ! moi ! Non, mademoiselle, reprit Annette ; je n’ai jamais entendu de musique ici, excepté, veux-je dire, celle des tambours et des trompettes. Et quant à cette nuit, je n’ai fait que songer que je voyois revenir ma défunte maîtresse.

— Votre défunte maîtresse, dit Emilie d’une voix tremblante, vous en savez donc davantage. Dites-moi, dites-moi tout, Annette, je vous en prie ; dites-moi tout-à-la-fois ce qu’il y a de plus affreux.

— Mais, mademoiselle, vous le savez déjà.

— Je ne sais rien, dit Emilie.

— Vous le savez, mademoiselle ; vous savez bien que personne ne sait ce qu’elle est devenue : il est donc clair qu’elle a pris le même chemin que l’ancienne dame du château. Personne n’a jamais entendu parler de celle-là.

— Emilie appuya sa tête sur sa main, et garda quelque temps le silence. Elle dit ensuite à Annette qu’elle desiroit d’être seule, et Annette sortit aussi-tôt.

La remarque d’Annette avoit ranimé les terribles soupçons d’Emilie sur le destin de madame Montoni ; elle résolut de faire un second effort pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s’adresser encore une fois à Montoni.

Quand Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Emilie que le portier du château desiroit de lui parler, et qu’il avoit quelque chose d’important à lui révéler. Ses esprits, depuis quelque temps avoient éprouvé tant de secousses, que la plus légère circonstance suffisoit pour les agiter. Ce message d’abord la surprit ; il lui fit ensuite redouter quelque danger, quelque piège. Elle avoit remarqué souvent l’air et le maintien farouches de cet homme. Elle hésita si elle consentiroit, imaginant même que cette proposition n’étoit qu’un prétexte pour la précipiter dans quelque nouveau malheur : une courte réflexion lui en fit voir l’improbabilité, et elle rougit de sa foiblesse.

— Je lui parlerai, Annette, répondit-elle ; faites-le monter dans le corridor.

Annette partit, et revint bientôt après.

— Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n’ose pas venir dans le corridor ; il craint d’être apperçu. Il seroit trop loin de son poste : il n’ose même pas le quitter, en ce moment. Mais si vous voulez venir le trouver au portail par quelques petits passages qu’il m’a montrés, sans traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien ; mais n’allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous voie.

Emilie n’approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa positivement de sortir. — Dites-lui, reprit-elle, que, s’il a quelque confidence à me faire, je l’écoûterai dans le corridor quand il aura le temps de s’y rendre.

Annette reporta la réponse, et fut long-temps sans revenir. À son retour, elle dit à Emilie, je n’ai rien gagné, mademoiselle ; Bernardin a passé tout le temps à réfléchir sur ce qu’on pouvoit faire. Il est bien impossible qu’il quitte son poste maintenant ; mais si ce soir, quand il fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d’orient, il pourra peut-être se dérober une minute et vous dire son secret.

Emilie, surprise autant qu’alarmée du mystère qu’exigeoit cet homme, hésitoit encore à l’aller trouver ; mais calculant que peut-être il l’avertiroit de quelque malheur qui la menaçoit, elle résolut de le voir.

Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart d’orient ; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée : que fera Bernardin pour n’être pas remarqué ?

— C’est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m’a répondu qu’il avoit la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour, et qu’il entreroit par-là ; quant aux sentinelles, on n’en met point au bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l’orient suffisent de ce côté pour garder le château, et s’il fait bien obscur, on ne pourra le voir de l’autre extrémité.

— À la bonne heure, dit Emilie, j’entendrai ce qu’il veut me dire, et je vous prie de m’accompagner ce soir sur la terrasse.

— Il voudroit qu’il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des sentinelles.

— Emilie réfléchit encore, et dit qu’elle serait au rempart une heure après le soleil couché. Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d’être ponctuel à l’heure, je pourrois bien aussi être remarquée par M. Montoni. Où est-il, je voudrois lui parler.

— Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux autres. Il va leur donner un festin pour réparer, je pense, l’aventure du dernier : tout le monde dans la cuisine est singulièrement occupé.

— Emilie s’informa si Montoni attendoit de nouveaux hôtes ? Annette ne le croyoit pas : Pauvre Ludovico ! dit-elle, il seroit aussi gai que personne, s’il étoit rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte Morano étoit plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il est retourné à Venise.

— Il l’est, dit Emilie : comment avez-vous su cela ?

— Je l’ai appris hier au soir, mademoiselle : j’avois oublié de vous le dire.

Emilie fit d’autres questions : elle pria Annette d’épier l’instant où Montoni se trouveroit seul, et de l’en avertir. Annette alla rendre réponse à Bernardin, qui l’attendoit.

Montoni cependant, fut si occupé tout le jour, qu’Emilie n’eut pas l’occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante. Annette s’occupoit à veiller sur tous ses mouvement, et à soigner Ludovico ; à l’aide de Catherine, elle ne le laissa manquer de rien, et par conséquent Emilie se trouva seule. Ses pensées se dirigeoient toutes sur le message du portier : elle se perdoit en conjectures sur les motifs de cette démarche ; elle imaginoit quelquefois qu’il s’agissoit de madame Montoni ; d’autres fois, elle croyoit qu’il vouloit la prévenir d’un danger personnel. Le mystère et la précaution de Bernardin la faisaient pencher à cette dernière opinion.

À mesure que le moment approchoit, son impatience devenoit plus vive. Le soleil disparut enfin : elle entendit les sentinelles se ranger chacune à leur poste ; elle attendit Annette qui devoit l’accompagner ; et dès qu’elle fut venue, elles descendirent ensemble. Emilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou quelques-uns de ses compagnons. N’ayez point d’inquiétude là-dessus, lui dit Annette ; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne l’ignore pas.

Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui passoit. Emilie répondit, et descendit au rempart oriental ; on les y arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer. Emilie n’aimoit point à s’exposer si tard à la discrétion de pareils hommes ; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver Bernardin ; il n’étoit pas encore venu : elle s’appuya toute pensive sur le parapet du rempart, et attendit qu’il y parût. Les bois, la vallée, tout étoit enseveli dans l’obscurité ; un vent léger agitant les sommités des branches, troubloit seul le silence de la nuit ; quelques voix se faisoient entendre de temps en temps dans l’intérieur du grand château.

— Quelles voix entendons-nous, dit Emilie tremblante ?

— Celles de monsieur et de ses hôtes, qui se divertissent, lui dit Annette.

— Oh ! bon dieu, pensoit Emilie, le cœur d’un homme peut-il être si gai, quand il fait le malheur de son semblable ! Mais ma tante, après tout, sent-elle encore le poids des misères humaines ? Oh ! jamais, quelles que deviennent mes souffrances, jamais, jamais mon cœur ne s’endurcira pour celles des autres !

Elle regarda avec un sentiment d’horreur la tour d’orient, près de laquelle elle se trouvoit ; elle appercut une lueur à travers les grillages de la chambre du bas ; mais ceux du haut étoient obscurs : elle vit une personne qui traversoit cette chambre basse avec une lampe ; cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame Montoni ; elle l’avoit cherchée dans ce même appartement, et n’y avoit trouvé que des habits de soldats. Emilie, néanmoins, se décida à tenter d’ouvrir la tour par-dehors, si-tôt que Bernardin ne seroit plus avec elle.

Les momens s’écouloient, et Bernardin ne paroisssoit pas : Emilie devenant inquiète, hésita si elle attendroit plus long-temps ; elle auroit envoyé Annette le chercher au portail, si elle n’eût craint de rester seule. La nuit alors étoit tout-à-fait close : une foible ligne rougeâtre indiquoit seule à l’occident, que le jour venoit de disparoître ; cependant, le vif intérêt qu’elle prenoit au secret que Bernardin avoit à lui dire, surmonta toute espèce de crainte, et suffit pour la retenir.

Tandis qu’avec Annette elle raisonnoit sur le retard de cet homme, elles entendirent une clef tourner dans la serrure ; elles virent bientôt un homme qui s’avançoit vers elles, c’étoit Bernardin. Emilie se hâta de lui demander ce qu’il avoit à lui dire, et le pria de ne pas perdre de temps : cet air du soir me glace, lui dit-elle.

Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme. Le ton de voix sépulcrale avec laquelle il lui parloit la fit frémir : ce que j’ai à dire n’est que pour vous.

Emilie hésita un peu ; mais enfin elle pria Annette de s’éloigner de quelques pas. Maintenant, mon ami, qu’avez-vous à me dire ?

Il se tut un moment comme s’il eut réfléchi ; puis il lui dit :

— Je perdrois certainement ma place, si cela venoit aux oreilles de monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous arrachera une syllabe sur ce que j’ai à vous communiquer. On s’est fié à moi en ceci ; et si l’on venoit à savoir que j’eusse trahi cette confiance, ma vie peut-être en répondroit. Mais, mademoiselle, j’ai pris de l’intérêt pour vous, et j’ai résolu de tout vous dire. Il se tut.

Emilie le remercia, l’assura de sa discrétion, et le pria de se hâter.

— Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet de madame Montoni, et combien vous desiriez d’être instruite de son sort.

— Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu’il y a d’affreux : n’hésitez point. Elle s’appuya d’un bras tremblant sur la muraille.

— Je puis vous le dire, dit Bernardin ; puis il se tut.

Emilie n’avoit pas la force de lui renouveler ses prières.

Je puis vous le dire, reprit Bernardin ; mais…

— Mais, quoi ! s’écria Emilie en recueillant son courage…

— Me voilà, mademoiselle, dit Annette, qui, frappée de cette exclamation, revint tout de suite joindre Emilie.

— Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n’a pas besoin de vous. Emilie ne dit rien ; et Annette obéit.

— Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment ; vous êtes si affligée !

— Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Emilie d’une voix ferme et imposante ; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.

— Eh bien ! mademoiselle, s’il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous savez que monsieur et sa femme s’accordoient mal entre eux : il n’est pas de ma compétence d’en connoître le motif, mais je crois bien que vous savez les résultats.

— C’est bon, dit Emilie. Après ?

— Monsieur, à ce qu’il semble, avoit eu dernièrement un grand courroux contre elle ; je vis tout, j’entendis tout, et beaucoup plus qu’on ne pensoit ; mais ce n’étoit pas mon affaire, je ne disois rien. Il y a peu de jours, monsieur m’envoya chercher : Bernardin, me dit-il, vous êtes un honnête homme ; je pense que je puis me fier à vous. J’assurai bien Son Excellence qu’il le pouvoit. Alors, dit-il autant que je puis me rappeler ses termes, j’ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me servir. Il me dit ce que j’avois à faire. Mais quant à cela, je n’en dirai rien : ça ne regardoit que madame.

— Ô ciel ! qu’avez-vous fait ? dit Emilie.

Bernardin hésita, et se tut.

— Quelle furie pouvoit le porter, et vous porter vous-même, à un acte si détestable ? s’écria Emilie, glacée d’horreur et presque incapable de se soutenir.

— Ce fut une furie, dit Bernardin d’une voix sombre. Ils restoient tous deux en silence. Emilie n’avoit pas le courage d’en demander plus. Bernardin sembloit craindre de s’expliquer plus en détail ; il lui dit à la fin : Il est inutile de revenir sur le passé ; monsieur ne fut que trop cruel, mais il vouloit être obéi… Qu’auroit servi de m’y refuser ? il en auroit trouvé de moins scrupuleux que moi.

— Vous l’avez tuée ? dit Emilie avec une voix capable à peine d’articuler ; c’est à un meurtrier que je parle ! Bernardin se tut, et Emilie se détournant, fut prête à le quitter.

— Restez, mademoiselle, lui dit-il ; vous mériteriez de le croire encore, puisque vous m’en jugez capable.

— Si vous êtes innocent, dites-le-moi vîte, dit Emilie presque mourante ; je n’ai pas assez de force pour vous écouter plus long-temps.

— Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s’éloignant. Emilie eut encore assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d’Annette. Elle prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu’à ce qu’elles entendirent quelques pas derrière elles : c’étoit Bernardin de retour.

Renvoyez cette fille, dit-il à Emilie, je vous dirai tout.

— Non ; reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me dire.

— Le peut-elle, mademoiselle ? lui dit-il ; vous n’en saurez donc pas davantage. Il se retiroit, quoique lentement ; mais l’anxiété d’Emilie surmontant le ressentiment et la crainte que cet homme lui inspiroit, elle le pria de rester, et s’éloigna d’Annette.

Madame, dit-il, est vivante pour moi seul ; elle est ma prisonnière. Son Excellence l’a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et m’en a confié le soin. J’allois vous dire que vous pouviez la voir ; mais maintenant…

Emilie soulagée, à ces mots, d’une inexprimable angoisse, pria Bernardin de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.

Il s’y prêta avec moins de répugnance qu’elle ne s’y attendoit. Il lui dit que la nuit suivante, quand M. Montoni seroit au lit, si elle vouloit se rendre aux dernières portes du château, elle pourroit peut-être voir madame Montoni.

Au milieu de la reconnoissance que cette faveur lui inspiroit, Emilie crut appercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne pendant qu’il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment elle chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à sa pitié, l’assura bien qu’elle le récompenseroit elle-même, et seroit exacte au rendez-vous ; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se retira sans bruit dans son appartement. Il se passa du temps avant que le trouble de joie, excité dans son ame par l’avis de Bernardin, permît à Emilie de juger avec précision des dangers qui entouroient encore et madame Montoni et elle-même. Quand son agitation se calma, elle réfléchit que sa tante étoit prisonnière d’un homme qui pouvoit la sacrifier à sa vengeance ou à son avarice. Quand elle se représentoit l’atroce physionomie du gardien de madame Montoni, elle croyoit son arrêt scellé, et Bernardin portoit sur lui tout l’extérieur d’un assassin : quand elle pensoit à cela, il lui sembloit qu’il n’étoit point d’actes barbares que cet homme ne pût consommer. Ces pensées lui rappelèrent l’air avec lequel il lui avoit promis qu’elle pourroit voir la prisonnière : elle se trouva long-temps abîmée dans un doute affreux ; elle hésitoit parfois à se confier à lui à l’heure silencieuse qu’il avoit choisie. Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvoit bien être déjà morte, et que le scélérat ne vouloit que l’attirer en secret pour faire d’elle une nouvelle victime, qu’il étoit peut-être chargé d’immoler à l’avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouveroit propriétaire de ses biens de Languedoc qui avoient fait le sujet d’une si odieuse contestation. L’énormité de ce double crime lui en fit, à la fin, rejeter la probabilité ; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisoient naître dans son esprit : de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à d’autres. La nuit étoit fort avancée ; elle s’étonna, elle s’affligea presque de ce que la musique ne revenoit point, et elle en attendit le retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.

Elle distingua long-temps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs entretiens bruyans, leur gaîté dissolue, leurs chansons reprises en chœur qui ébranloient tous les échos ; elle entendit les portes du château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l’instant fit place à un silence qu’interrompit seulement le passage des personnes qui regagnoient leurs logemens. Emilie, jugeant que la veille elle avoit entendu la musique à-peu-près à la même heure, dit à Annette de se retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus charmans accords ; la planète qu’elle avoit remarquée au premier son de la musique n’étoit point encore levée. Cédant à une impression superstitieuse, elle fixoit attentivement la partie du ciel où l’on devoit la découvrir, attendant presque la musique au moment de son apparition. À la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du château. Son cœur trembla si-tôt qu’elle l’apperçut ; elle eut à peine assez de courage pour rester près de la fenêtre, et craignit que la musique, en renouvelant sa terreur, n’achevât d’épuiser ses forces. L’horloge sonna une heure : c’étoit vers ce moment que les sons avoient commencé ; elle s’assit près de la fenêtre, et tâcha de calmer ses esprits ; mais le doute et l’attente les tenoient dans l’agitation. Tout néanmoins resta dans le silence ; elle entendoit seulement les pas de la sentinelle et le murmure sourd de la forêt. Elle se remit à la fenêtre, et regarda la planète comme pour l’interroger.

Emilie écouta ; mais aucune musique ne se fit entendre. Ce n’étoit pas sûrement, se disoit-elle, ce n’étoit pas une mélodie mortelle : aucun habitant de ce château ne pouvoit la produire. Et où est le sentiment qui s’exprimeroit avec cette perfection ? Il est reconnu que des accords célestes ont été quelquefois entendus sur la terre. Quelques saints personnages ont déclaré les avoir entendus lorsque, dans le silence des nuits, ils adressoient leurs vœux à l’Éternel. Mon père lui-même, mon respectable père, m’a dit une fois que, peu de temps après la mort de ma mère, et dans une de ses insomnies, des sons d’une singulière douceur l’avoient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique céleste traversa les airs : ce fut pour lui une consolation, il me l’a dit ; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère reposoit en paix dans le sein de Dieu.

À ce souvenir Emilie répandit des larmes. Peut-être, reprit-elle, peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour me donner du courage. Je n’oublierai jamais ceux qu’à une pareille heure j’ai entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce moment ! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une attente et des souvenirs également touchans ; aucune musique ne troubla le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu’au moment où l’aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper les ténèbres. Bien convaincue alors que la musique ne reviendroit pas, elle se retira, et gagna son lit avec répugnance.