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XXVII

À MADAME MADAME GUÉRIN à pont-de-l’arche.

Richeport, 23 juillet 18…

Louise, je vous écris, et la résolution que j’ai prise j’aurais dû peut-être l’accomplir silencieusement ; mais le nageur perdu dans l’immensité des mers ne peut s’empêcher, bien qu’il le sache inutile, de pousser un cri suprême, avant de s’enfoncer et de disparaître pour toujours. Peut-être une voile glisse-t-elle à l’horizon désert et ce dernier appel sera-t-il entendu ! Il est si difficile de se croire définitivement condamné et de renoncer à tout espoir de grâce. Ma lettre ne servira en rien, et pourtant je ne puis m’empêcher de vous l’envoyer.

Je vais partir, quitter la France, changer de monde et de ciel. — Mon passage est retenu pour l’Amérique. — Ce ne sera pas trop du murmure des océans et des forêts vierges pour endormir mon chagrin. À une douleur immense, il faut l’immensité. — J’étoufferais ici. Il me semblerait, à chaque détour d’allée, voir le pli blanc de votre robe. Richeport est trop peuplé de vous pour que je l’habite ; votre souvenir m’en exile à tout jamais. — Il faut que je mette entre vous et moi une grande impossibilité : à peine si deux mille lieues pourront me séparer de vous. — Si je restais, je me laisserais aller à des violences insensées pour reprendre mon bonheur ; personne ne renonce plus difficilement que moi à son rêve, surtout quand un mot pourrait en faire une réalité.

Louise, Louise, je ne sais quel motif vous fait me fuir et me fermer votre cœur. Vous n’avez donc pas vu combien je vous aimais ? ma pensée ne s’est donc pas fait jour dans mes yeux ? je n’ai donc rien traduit de ce que je sentais ? vous n’avez donc pas plus compris mes adorations que l’idole insensible les prières du fidèle prosterné ?

Pourtant j’avais la conviction de pouvoir vous rendre heureuse je croyais avoir assez compris les délicatesses de votre âme pour n’en froisser aucune et les satisfaire toutes.

Quel crime ai-je commis pour que le ciel m’inflige cette amère douleur, cet âcre désespoir ? Peut-être ai-je méconnu quelque amour sincère, repoussé quelque âme naïve et tendre que votre froideur venge en ce moment ; peut-être êtes-vous, à votre insu, la Némésis de quelque faute oubliée.

Quelle horrible souffrance que celle de l’amour dédaigné ! Se dire : « La personne aimée existe, loin de moi, sans moi ; elle est jeune, souriante et superbe, — pour d’autres ; — mon désespoir n’est pour elle qu’une importunité, je ne lui suis nécessaire en rien ; mon absence ne fait aucun vide dans son âme, ma mort ne lui arracherait qu’une phrase de pitié insouciante ; tout ce qu’on trouvait de beau, de bon et de noble en moi, n’a pas produit la moindre impression sur elle ; mes vers, qui ont fait rêver tant de jeunes cœurs, — elle ne les a pas lus, — mes qualités m’ont nui comme des défauts ; pourquoi chercher un monde pour placer l’enfer ; n’est-il pas là ?

Et cependant quelle tendresse infinie, quels soins de tous les instants, quelle obsession caressante et timide, quelle obéissance à tous les désirs devinés, quelle prompte réalisation de la fantaisie même la plus vague pour un regard qui ne s’adressait pas à vous, pour un sourire que faisait éclore la pensée d’un autre ! Que voulez-vous ! on a toujours tort de n’être pas le plus aimé.

Je fuis, emportant le fer dans ma blessure ; je ne veux pas l’en arracher, j’aime mieux en mourir. — Puissiez-vous vivre heureuse, puisse l’atroce souffrance que vous me causez ne jamais être expiée. Je le souhaite ; le monde ne punit que les meurtres du corps, le ciel punit les meurtres de l’âme. Que votre assassinat invisible échappe le plus longtemps possible à la vengeance divine. Adieu, Louise, adieu. Edgard de Meilhan.