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Une heure s’écoula ; le rez-de-chaussée de l’hôtel s’éteignit, se vida peu à peu, tandis qu’aux étages supérieurs les petites boîtes carrées s’illuminaient brillamment. Une cinquantaine de personnes allaient se coucher. On entendait le bruit des pots à eau posés à terre ou heurtés contre les cuvettes. Les séparations entre les chambres n’étaient pas aussi épaisses qu’on l’eût souhaité, constata Miss Allan, la demoiselle d’âge mur, qui venait de jouer au bridge. Les doigts repliés, elle donna quelques petits coups énergiques à la paroi et décida que c’était tout bonnement une de ces cloisons en planches qui servent à transformer une grande pièce en plusieurs petites. Elle laissa tomber ses jupons gris, se pencha, plia ses vêtements avec des gestes attentifs sinon amoureux, tressa ses cheveux en une natte serrée, remonta la grosse montre en or de son père et ouvrit les œuvres complètes de Wordsworth. Elle lisait le Prélude, d’abord parce qu’à l’étranger, elle lisait toujours le Prélude, et ensuite parce qu’elle rédigeait à ce moment un bref Aperçu de la littérature anglaise (de Beowulf à Swinburne), dont un paragraphe serait consacré à Wordsworth. Elle était plongée dans la cinquième partie, non sans s’interrompre parfois pour prendre une note au crayon, lorsqu’une paire de chaussures fut jetée à terre en deux fois au-dessus de sa tête. Elle leva les yeux et réfléchit. À qui ces chaussures pouvaient-elles bien appartenir ? Puis il y eut un froufrou dans la chambre voisine – une femme enlevait sa robe, évidemment. Ensuite, ce fut une série de bruits légers qui accompagnent en général les soins apportés à la chevelure. Il devenait difficile de se concentrer sur le Prélude. Ce bruit venait-il de chez Susan Warrington ? Elle s’obligea néanmoins à finir le passage commencé, glissa un signet entre les pages, soupira avec satisfaction et enfin éteignit la lumière.

Une scène très différente se déroulait derrière la cloison, bien que toutes les chambres fussent pareilles comme les compartiments d’une boite à œufs. Alors que Miss Allan poursuivait sa lecture, Susan Warrington se brossait les cheveux. En vertu d’une tradition séculaire, cette heure du soir et cette occupation quotidienne, empreinte d’une solennité toute spéciale, auraient dû s’accompagner de confidences amoureuses entre femmes. Étant seule, Miss Warrington ne pouvait se livrer à des confidences ; elle se contentait donc de contempler avec une sollicitude extrême son propre reflet dans la glace, tournant la tête d’un côté ou de l’autre, déplaçant les masses épaisses de ses cheveux, reculant de quelques pas pour étudier son image avec componction.

« J’ai un physique agréable, finit-elle par décider, je ne suis pas jolie, mais (elle se redressa légèrement), oui… en général, on doit me trouver une belle prestance. »

Elle aurait voulu savoir surtout ce que pouvait penser d’elle Arthur Venning, envers qui elle-même éprouvait un sentiment très bizarre. Sans être sûre qu’elle l’aimait, ou qu’elle avait envie de l’épouser, elle passait tout son temps à se demander si elle lui plaisait et à comparer leur rencontre du jour avec celle de la veille.

« Il ne m’a pas proposé de jouer avec lui, mais d’autre part, il m’a suivie dans le hall, c’est certain », songeait-elle en faisant le bilan de la soirée.

À trente ans, elle n’avait pas encore reçu de demande en mariage, étant donné le nombre de ses sœurs et l’existence retirée qu’elles menaient dans un presbytère de campagne. L’heure des confidences lui avait souvent paru amère et son entourage l’avait vu parfois se jeter sur un lit en maltraitant sa chevelure, car elle se sentait lésée par le sort en comparaison de tant d’autres. C’était une grande fille bien bâtie ; le rouge de ses joues avait des contours trop nettement définis, mais son expression de gravité et d’attente lui prêtait une certaine beauté.

Sur le point de rabattre la couverture, elle se dit.

« Oh ! j’allais oublier… » Et elle se dirigea vers la table à écrire pour y prendre un cahier dont la reliure brune portait le millésime de l’année. De son écriture carrée, disgracieuse comme celle d’une enfant montée en graine, elle se mit à écrire son journal, selon la règle qu’elle observait chaque jour depuis des années, quitte à ne pas relire ses notes.

« Matin : Parlé à Mrs. H. Elliot de nos voisins de campagne. Elle connaît les Mann, et aussi les Selby-Carroway. Comme le monde est petit ! Je la trouve sympathique. Lu à Tante E. un chapitre de Miss Appleby’s Adventure.

Après-midi : Joué au tennis avec Mr. Perrott et Evelyn M. N’aime pas Mr. Perrott. Ai l’impression qu’il n’est pas « tout à fait… » quoique intelligent sans aucun doute. Les ai battus. Journée splendide, vue merveilleuse. On s’habitue à l’absence d’arbres, mais au début c’est beaucoup trop aride. Bridge après le dîner. Tante E. bien disposée, malgré les douleurs dont elle se plaint. N.B. Ne pas oublier : signaler draps humides. »

Elle dit ses prières à genoux, puis se coucha, borda ses couvertures avec soin et respira bientôt comme une personne endormie. Cette parfaite placidité des expirations suivies de silences faisait penser à une vache qui passe la nuit debout jusqu’aux genoux dans les hautes herbes.

Dans la chambre suivante, on n’apercevait guère autre chose qu’un nez qui pointait au-dessus des draps. Une fois habitué à l’obscurité, grâce aux rectangles gris des fenêtres ouvertes où se montraient quelques débris d’étoiles, on distinguait une forme chétive, sinistrement semblable à un mort et qui n’était autre que la personne de William Pepper, endormi lui aussi.

Le 36, le 37, le 38 abritaient trois hommes d’affaires portugais, qui reposaient sans doute, à en juger par leurs ronflements réguliers comme le tic tac d’une grosse horloge. Le 39 était une pièce d’angle au bout du couloir ; malgré l’heure tardive (un coup venait de sonner au rez-de-chaussée), un trait de lumière sous la porte indiquait qu’on y veillait encore.

« Comme vous rentrez tard, Hugh ! » dit d’une voix à la fois maussade et solliciteuse la femme étendue dans son lit. Son mari, occupé à se laver les dents, ne répondit pas tout de suite.

« Il fallait dormir sans m’attendre. Je causais avec Thornbury.

— Vous savez bien que je ne m’endors jamais quand vous n’êtes pas là. »

Il ne répliqua point et dit seulement :

« Eh bien, éteignons. »

Le silence se fit.

La discrète mais pénétrante vibration d’une sonnerie électrique parcourut le couloir. La vieille Mrs. Paley, réveillée par la faim et ne trouvant pas ses lunettes, appelait la femme de chambre pour se faire apporter sa boîte à biscuits. Après le passage de la femme de chambre, lugubrement respectueuse même à cette heure de la nuit bien qu’emmitouflée dans un mackintosh, le couloir redevint silencieux. Tout était sombre et désert au premier étage ; mais au second une pièce restait encore éclairée – celle où des chaussures venaient de tomber si lourdement au-dessus de la tête de Miss Allan. C’est là que se trouvait le personnage qui, quelques heures auparavant, dans l’ombre des rideaux, était exclusivement représenté par une paire de jambes. Enfoncé dans un fauteuil, il lisait à la lueur d’une bougie le troisième volume de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain de Gibbon. Tout en lisant, il secouait automatiquement de temps à autre la cendre de sa cigarette ou bien tournait une page, tandis que des phrases magnifiques franchissaient en kyrielle son vaste front et défilaient à travers son cerveau. Cela pouvait, semblait-il, continuer plus d’une heure encore, jusqu’à ce que le régiment tout entier eût changé de quartiers ; mais la porte s’ouvrit pour laisser entrer un jeune homme enclin à l’embonpoint et dont les grands pieds étaient nus.

« Écoute, Hirst, j’oubliais de te dire…

— Deux minutes », répliqua Hirst, un doigt en l’air.

Il fit dûment entrer dans leurs cases les derniers mots de son paragraphe, puis demanda :

« Qu’est-ce que tu oubliais de me dire ?

— Es-tu sûr de ne pas sous-estimer l’importance des sentiments ? » demanda Mr. Hewet, oubliant de nouveau ce qu’il avait voulu dire d’abord.

Après avoir contemplé d’un regard intense son Gibbon immaculé, Mr. Hirst répondit par un sourire à la question de son ami. Il mit le livre de côté et médita quelque temps encore, pour observer à la fin :

« Tu as un esprit que je tiens pour singulièrement confus… Les sentiments ? N’est-ce pas là ce à quoi nous attachons le plus d’importance ? Nous plaçons l’amour tout là-haut et le reste quelque part tout en bas. »

Sa main gauche indiquait le sommet, sa main droite la base d’une pyramide.

« Mais ce n’est pas pour me dire cela que tu es sorti de ton lit ? ajouta-t-il avec sévérité.

— Je suis sorti de mon lit simplement pour bavarder, je suppose, fit Hewet d’un air vague.

— Entre-temps, je vais me déshabiller. »

Une fois dépouillé de tout sauf de sa chemise et penché sur la cuvette, Mr. Hirst cessait d’exercer autour de lui le prestige de son intellect ; on ne remarquait plus que l’aspect pathétique de son corps jeune mais laid, car il était voûté et si maigre que des traits d’ombre soulignaient le moindre des os de sa nuque et de ses épaules.

Accroupi sur le lit, le menton sur les genoux, Hewet ne prêtait nulle attention au déshabillage de Mr. Hirst.

« Les femmes m’intéressent, déclara-t-il.

— Elles sont stupides, dit Hirst. Tu es assis sur mon pyjama.

— Sont-elles si stupides que ça ? se demandait Hewet.

— Il ne saurait y avoir deux avis là-dessus, j’imagine, dit Hirst, sautillant à travers la pièce : à moins que tu ne sois amoureux… Cette grosse Warrington ?

— Pas seulement une grosse femme ; toutes les grosses femmes, soupira Hewet.

— Les femmes que j’ai aperçues ce soir n’étaient pas grosses, dit Hirst qui profitait de la visite de Hewet pour se couper les ongles des pieds.

— Décris-les-moi.

— Tu sais que je ne peux jamais rien décrire. Elles étaient à peu près comme les autres, je crois. Elles sont toutes pareilles.

— Non, voilà où je ne suis pas de ton avis, dit Hewet, je trouve des différences partout. Il n’existe pas deux individus tant soit peu semblables. Prends nous deux, par exemple.

— Il y eut un temps où je pensais comme toi. Mais aujourd’hui je ne vois que des types. Ne nous prends pas pour exemple – prends cet hôtel. Autour de tous ces gens-là tu pourrais tracer des cercles qu’ils n’arriveraient jamais à franchir.

— On peut tuer des poules comme ça, murmura Hewet.

— Mr. Hughling Elliot, Mrs. Hughling Elliot, Miss Atlan et Mrs. Thornbury – premier cercle, poursuivait Hirst ; Miss Warrington, Mr. Arthur Venning, Mr. Perrott, Evelyn M. – deuxième cercle ; puis il y a la bande des autochtones ; enfin il y a nous.

— Nous sommes donc tous deux seuls dans notre cercle ? s’informa Hewet.

— Absolument seuls. Tu essaies d’en sortir, mais tu n’y parviens pas. Tes efforts ne font qu’embrouiller la situation.

— Je ne suis pas une poule dans un cercle, dit Hewet, je suis une colombe au sommet d’un arbre.

— Je me demande si c’est cela qu’on appelle un ongle incarné ? fit Hirst en examinant son gros orteil gauche.

— Je voltige de branche en branche, continua Hewet. Le monde est profondément sympathique. »

Il s’étendit sur le lit, les bras sous sa tête.

« Je me demande s’il est vraiment bon d’être flottant au point où tu l’es, dit Hirst en le regardant. Ce manque de continuité… c’est cela qui est si bizarre chez toi. À vingt-sept ans, c’est-à-dire aux environs de la trentaine, tu n’as pas l’air d’avoir tiré encore la moindre conclusion. Devant un tas de vieilles femmes, tu t’excites comme un bébé de trois ans. »

Hewet contempla un instant en silence le jeune homme dégingandé qui balayait avec soin ses ongles de pieds vers la cheminée.

« Je te respecte, Hirst, dit-il ensuite.

— Et moi je t’envie – pour certaines choses. Premièrement, pour ta faculté de ne pas réfléchir. Deuxièmement, parce que tu as plus de succès que moi auprès des autres. Tu dois plaire aux femmes.

— Je me demande si ce n’est pas, au fond, le plus important ? » dit Hewet. Étendu maintenant à plat sur le lit, il traçait de la main de vagues cercles en l’air.

« Naturellement, acquiesça Hirst, mais la difficulté n’est pas là. La difficulté, n’est-ce pas, c’est de trouver l’objet adéquat.

— Il n’y a pas de volailles femelles dans ton cercle à toi ?

— Pas l’ombre d’une seule. »

Bien qu’il connût Hewet depuis trois ans déjà, Hirst ignorait encore l’histoire authentique de ses amours. Dans la conversation courante, il semblait sous-entendu qu’elles étaient nombreuses, mais dans les entretiens plus intimes ce sujet était passé sous silence. La fortune de Hewet le dispensait de travailler ; il avait quitté Cambridge au bout de son deuxième trimestre à la suite d’un différend avec les autorités, après quoi il avait passé son temps à voyager sans but précis ; à cause de tout cela, son existence paraissait étrange par certains côtés qui, dans la vie de ses amis, restaient d’une banalité invariable.

« Je ne vois pas tes cercles. Je ne les vois pas du tout, poursuivait Hewet. Je vois une espèce de toton qui tourne, qui se cogne à des choses, qui court d’un côté à l’autre, qui rassemble d’autres totons, toujours plus nombreux, plus envahissants. Et ils continuent à tourner jusqu’à ce que tout cela saute par-dessus bord et disparaisse. »

Ses doigts mimaient la valse des totons jusqu’au bout de la couverture et leur chute hors du lit, dans l’infini.

« Pourrais-tu envisager de passer trois semaines tout seul dans cet hôtel ? » demanda Hirst après un silence.

Hewet s’appliqua à peser la question, puis conclut :

« La vérité, c’est qu’on n’est jamais seul et qu’on n’est jamais avec les autres.

— Ce qui signifie ?

— Ce qui signifie ? Oh ! quelque chose dans le genre des bulles, des – comment dit-on ? – des aura. Tu ne vois pas la bulle qui m’entoure, je ne vois pas la tienne. Tout ce que nous discernons l’un de l’autre, c’est la tache, comme une mèche au milieu de cette flamme. La flamme nous accompagne partout. Elle n’est pas nous-mêmes, elle est ce que nous ressentons. Le monde, on en a vite fait le tour : le tour des gens, surtout. De toute espèce de gens.

— Ça doit être joli, ta bulle à rayures ! observa Hirst.

— Et imagine que ma bulle entre en collision avec une autre…

— Et qu’elles éclatent toutes les deux ?

— Alors – alors – alors, anticipait Hewet comme s’il se parlait à lui-même, cela deviendrait un monde énorme ! » Il étendit les bras de toute leur longueur, indiquant cependant que, même ainsi, ils ne suffisaient pas à embrasser cet univers houleux ; car chaque fois qu’il se trouvait avec Hirst, il se sentait particulièrement optimiste et vague.

« Tu es moins absurde que je ne l’avais cru, Hewet, dit Hirst. Tu ne sais pas ce que tu veux dire, mais tu essaies de l’exprimer.

— Voyons, tu ne t’amuses pas ici ?

— D’une façon générale, si. J’aime observer les gens. J’aime regarder les choses. Le pays est d’une beauté extraordinaire. As-tu remarqué la couleur jaune, ce soir, au sommet de la montagne ? Nous devrions vraiment faire une excursion en emportant notre déjeuner. Tu grossis d’une façon scandaleuse. »

Il montra du doigt le mollet nu de Hewet.

« Nous allons organiser une expédition, renchérit Hewet avec énergie. Nous emmènerons tout l’hôtel. Nous louerons des ânes et…

— Seigneur ! s’écria Hirst, ferme ça, je t’en prie ! Je vois d’ici Miss Warrington, Miss Allan, Mrs. Elliot, etc., accroupies sur les rochers et gloussant : « Ce qu’on s’amuse ! »

— Nous inviterons Venning et Perrott et Miss Murgatroyd, tout ce qui nous tombera sous la main, continuait Hewet. Comment s’appelle donc cette vieille sauterelle à lunettes ? Pepper ? Pepper sera notre guide.

— Grâce au Ciel, tu n’arriveras jamais à te procurer des ânes.

— Il faut que je note tout cela, dit Hewet, laissant lentement descendre ses pieds à terre. – Hirst fait escorte à Miss Warrington. Pepper s’avance tout seul sur un âne blanc. On répartira équitablement les paquets ; ou bien louera-t-on un mulet ? Les matrones… (il y a Mrs. Paley, nom d’un chien !) se partageront une voiture.

— C’est là que tu vas t’embrouiller si tu mélanges les vierges avec les matrones, remarqua Hirst.

— Combien de temps faut-il compter, selon toi, pour ce genre d’excursion ?

— Douze à seize heures, je pense, déclara Hirst, la durée normale d’un premier accouchement.

— Cela demande à être bien organisé d’avance », dit Hewet qui piétinait maintenant d’un pas mou dans la chambre. Il s’arrêta devant la table et se mit à remuer les piles de livres.

« Il nous faudra des poètes. Pas de Gibbon, non. Aurais-tu par hasard L’Amour moderne ou John Donne ? Tu comprends, je prévois des moments de silence, quand on en aura assez d’admirer la vue. Ce serait agréable alors de lire tout haut quelque chose d’assez compliqué.

— Mrs. Paley goûtera cela tout particulièrement, dit Hirst.

— Mrs. Paley goûtera cela sans aucun doute, affirma Hewet. C’est à mon avis une des choses les plus tristes que de voir les vieilles dames renoncer à lire les poètes. Pourtant, que d’à-propos dans ceci :

   Je parle en personne qui sonde
   L’obscur abîme de la vie
   Et qui enfin peut formuler
   Des avis clairs et pertinents.
   Mais – après l’amour, que vient-il ?
   Il nous reste un décor maussade,
   Quelques heures tristes et vides…
   Puis – le rideau.''

— Il me semble bien que Mrs. Paley est la seule d’entre nous qui puisse comprendre cela comme il faut.

— Nous lui demanderons, dit Hirst. Puisque tu vas te coucher, Hewet, tire mes rideaux, s’il te plaît. Il y a peu de chose qui me fasse souffrir autant que le clair de lune. »

Hewet se retira en serrant sous son bras les poèmes de Thomas Hardy et les deux jeunes gens, dans leurs chambres voisines, ne tardèrent pas à s’endormir.

Il n’y eut que quelques heures de silence entre l’extinction de la bougie de Hewet et le lever du jeune Espagnol basané à qui il incombait de parcourir le premier, au petit jour, les salles dépeuplées de l’hôtel. On croyait presque entendre la respiration profonde d’une centaine de personnes et, si éveillé, si actif que l’on fût, on se sentait gagné peu à peu par toute cette ambiance de sommeil. L’obscurité seule se montrait aux fenêtres. Sur toute la moitié du globe envahie par l’ombre, les humains gisaient immobiles et la place où s’élevaient leurs cités était à peine marquée par le clignotement de quelques lumières dans les rues désertes. Dans Piccadilly, les omnibus rouge et jaune échangeaient leurs foules de voyageurs ; des femmes en grande toilette vacillaient sous le choc des arrêts, tandis qu’ici, dans l’obscurité, une chouette s’envolait d’arbre en arbre et lorsque la brise venait à soulever un rameau, le clair de lune flambait aussitôt comme une torche. Jusqu’au réveil des dormeurs, les animaux non parqués erraient à leur guise, tigres, cerfs, éléphants qui dans l’ombre descendent vers leurs abreuvoirs. La nuit, le vent qui passait sur les collines et les bois était plus pur et plus frais que dans la journée ; privée de détails, la terre restait plus mystérieuse qu’aux heures où les routes et les champs la colorent et la divisent. Cette occulte beauté persistait six heures durant ; puis, à mesure que l’orient accentuait sa blancheur, le sol resurgissait à la surface, les routes se dessinaient, les fumées commençaient à monter, les hommes à bouger, et l’éclat du soleil se pressait contre les fenêtres de l’hôtel de Santa Marina jusqu’à ce qu’on vînt en écarter les rideaux, et le gong résonnait à travers la maison, annonçant le petit déjeuner.

Après ce repas, les dames flânaient selon leur coutume dans le hall, prenaient un journal, l’abandonnaient aussitôt.

« Et quels sont vos projets pour la journée ? » demanda Mrs. Elliot se trouvant par hasard près de Miss Warrington. La femme de Hughling Elliot, professeur à Oxford, était une personne de petite taille, à l’expression habituellement dolente. Son regard courait sans cesse d’un objet à un autre faute de rencontrer, semblait-il, quelque chose de suffisamment agréable pour le retenir un instant.

« Je vais tâcher d’emmener tante Emma en ville, répondit Susan. Elle n’a absolument rien vu encore.

— Je la trouve tellement courageuse pour son âge, dit Mrs. Elliot. Quitter le coin de son feu pour entreprendre un voyage pareil !

— Oui, nous lui répétons toujours qu’elle mourra à bord d’un bateau, dit Susan. C’est là qu’elle est née, d’ailleurs.

— Autrefois, dit Mrs. Elliot, cela arrivait très souvent. Pauvres femmes ! J’ai tellement pitié d’elles ! Nous avons tant de raisons pour nous plaindre ! »

Elle hocha la tête ; son regard errait sur la table ; tout à coup elle laissa tomber une remarque inattendue :

« Cette pauvre petite reine de Hollande ! Des reporters jusqu’au seuil de sa chambre à coucher, ou peu s’en faut !

— Vous parliez de la reine de Hollande ? » fit la voix agréable de Miss Allan. Celle-ci cherchait les pages épaisses du Times parmi les feuilles minces des journaux étrangers qui jonchaient la table.

« Je ne peux m’empêcher d’envier ceux qui habitent des pays aussi extraordinairement plats, observa-t-elle.

— Voilà qui est étrange ! s’écria Mrs. Elliot, je trouve les pays plats tellement déprimants !

— Je crains que vous ne vous sentiez pas très bien ici, dans ce cas, Miss Allan, dit Susan.

— Au contraire. J’adore les montagnes. »

Ayant aperçu de loin le Times, elle se hâta d’aller en prendre possession.

« Il faut que je cherche mon mari, déclara Mrs. Elliot qui ne tenait plus en place.

— Et moi ma tante », dit Susan.

Elles quittèrent la pièce pour aller au-devant de leurs tâches quotidiennes.

On ne sait si la minceur des journaux étrangers et la grossièreté de leur typographie dénotent l’ignorance et le manque de sérieux ; toujours est-il que, pour les Anglais, les nouvelles qui y paraissent ne sont pas des nouvelles et n’inspirent pas plus de confiance qu’un programme de spectacle acheté dans la rue. Un couple d’un certain âge, fort respectable, après avoir examiné les longues tables chargées de journaux, ne jugea pas utile de pousser la lecture au-delà des manchettes.

« Nous aurions dû recevoir déjà le compte rendu des débats du quinze », murmura Mrs. Thornbury. Mr. Thornbury, qui avait l’air remarquablement propre et dont le beau visage fatigué semblait imbibé de rouge par plaques, comme une vieille figure en bois sculpté, jeta un coup d’œil par-dessus ses verres et vit que Miss Allan avait pris le Times. Le couple s’installa donc dans des fauteuils et attendit.

« Ah ! voici Mr. Hewet, dit Mrs. Thornbury. Mr. Hewet, venez vous asseoir près de nous. Je disais justement à mon mari combien vous me rappeliez une chère vieille amie à moi, Mary Umpleby. C’était une femme exquise, je vous assure. Elle cultivait des roses. Nous faisions des séjours chez elle, autrefois.

— Un jeune homme ne tient pas à s’entendre dire qu’il ressemble à une vieille fille, observa Mr. Thornbury.

— Au contraire, répliqua Mr. Hewet, je suis toujours flatté quand on me dit que je rappelle quelqu’un d’autre. Mais cette Miss Umpleby, pourquoi cultivait-elle des roses ?

— Oh ! la pauvre ! dit Mrs. Thornbury, c’est une longue histoire. Elle avait connu des épreuves terribles. À un certain moment, je crois bien qu’elle aurait perdu la raison si elle n’avait eu son jardin. Le terrain était très peu favorable, mais ce fut un mal pour un bien ; cela l’obligea à se lever avec l’aurore, à sortir par n’importe quel temps. Et puis il y a les bêtes qui dévorent les rosiers. Mais elle en a triomphé. Elle a toujours triomphé. C’est une âme vaillante. »

Elle poussa un profond soupir qui cependant marquait la résignation.

« Je ne me suis pas rendu compte que je monopolisais le journal, fit Miss Allan s’approchant d’eux.

— Nous attendions avec impatience le compte rendu des débats, dit Mrs. Thornbury acceptant le journal pour satisfaire son mari. – On ne mesure pas tout l’intérêt que peuvent offrir ces débats tant qu’on n’a pas de fils dans la marine. Mon intérêt à moi se partage équitablement d’ailleurs, car j’ai aussi des fils dans l’armée et un autre encore – mon bébé – qui prononce des discours à l’Union.

— Hirst doit le connaître, je pense, dit Hewet.

— Mr. Hirst a une physionomie si intéressante, reprit Mrs. Thornbury, mais j’ai l’impression qu’il faut être très intelligent pour causer avec lui. Eh bien, William ? s’enquit-elle, car Mr. Thornbury venait de pousser un grognement.

— Ils sont en train de tout embrouiller », dit Mr. Thornbury. Il en était à la deuxième colonne du compte rendu, une colonne spasmodique : trois semaines plus tôt, à Westminster, les parlementaires irlandais avaient manifesté bruyamment à propos de l’efficacité de la marine. Après quelques paragraphes accidentés, la colonne du journal retrouvait son harmonie.

« Vous avez lu cela ? demanda Mrs. Thornbury à Miss Allan.

— Non, répondit celle-ci. J’avoue à ma honte n’avoir lu que l’article sur les découvertes de Crète.

— Oh ! que ne donnerais-je pas pour pouvoir me représenter le monde antique ! s’écria Mrs. Thornbury. Maintenant que nous sommes seuls, nous les vieux – c’est notre deuxième lune de miel – je vais décidément me remettre aux études. Le passé, après tout, c’est notre base, n’est-ce pas, Mr. Hewet ? Mon fils qui est soldat dit qu’il nous reste encore beaucoup à apprendre d’Hannibal. Il faudrait savoir tellement plus de choses qu’on n’en sait ! Mais en lisant le journal, je commence toujours par les débats et je n’ai pas encore fini que la porte s’ouvre – nous sommes très nombreux à la maison – et voilà comment on n’arrive jamais à penser tranquillement aux hommes de l’Antiquité et à tout ce qu’ils ont fait pour nous. Vous, du moins, Miss Allan, vous commencez par le commencement.

— Quand je pense aux Grecs, je me les représente comme des hommes noirs et nus, dit Miss Allan. Ce qui est entièrement faux, j’en suis persuadée.

— Et vous, Mr. Hirst ? demanda Mrs. Thornbury apercevant dans le voisinage le maigre jeune homme. Je suis sûre que vous lisez tout.

— Je me limite au cricket et aux crimes, répliqua Hirst. Le désavantage d’appartenir aux classes supérieures, c’est qu’on n’a pas d’amis qui se tuent dans des accidents de chemin de fer. »

Mr. Thornbury rejeta le journal et laissa ostensiblement retomber son pince-nez. Les feuillets s’étalèrent au milieu du groupe et chacun continua à les regarder.

« Cela n’a pas bien marché ? » s’informa Mrs. Thornbury avec sollicitude.

Hewet ramassa une des feuilles et lut : « Hier, en circulant dans les rues de Westminster, une dame aperçut un chat à la fenêtre d’une maison vide. L’animal affamé… »

« Je n’y aurai pas participé, en tout cas, interrompit avec humeur Mr. Thornbury.

— Il arrive souvent qu’on abandonne les chats, observa Miss Allan.

— N’oubliez pas, William, que le Premier ministre a réservé sa réponse, dit Mrs. Thornbury.

— À l’âge de quatre-vingts ans, Mr. Joshua Harris, résidant à Eeles Park, Brondesbury, a eu un fils, dit Hirst.

— « L’animal affamé, dont les ouvriers remarquaient depuis plusieurs jours la présence, a été recueilli, mais… » sapristi ! « il a couvert de morsures la main de son sauveur ».

— Affolé par la faim, je suppose, commenta Miss Allan.

— Vous êtes tous en train de négliger le principal avantage du séjour à l’étranger, dit en s’approchant Mr. Hughling Elliot : vous auriez pu lire les nouvelles en français, ce qui équivaudrait à n’en apprendre aucune. »

Mr. Elliot avait une connaissance approfondie, et qu’il dissimulait soigneusement, de la langue copte ; il faisait des citations en français avec tant de recherche qu’on se demandait s’il pouvait également s’exprimer en langue ordinaire. Il avait une immense considération pour les Français.

« Venez-vous ? demanda-t-il aux deux jeunes gens, il faudrait partir avant qu’il ne fasse trop chaud.

— Je vous adjure de ne pas vous exposer à la chaleur, Hugh ! insista son épouse en lui remettant un paquet bosselé qui contenait un demi-poulet et des raisins secs.

— Hewet nous servira de baromètre, dit Mr. Elliot, il se mettra à fondre avant moi. »

En vérité, si la moindre parcelle de chair avait fondu sur ses maigres côtes, celles-ci seraient apparues dans leur nudité.

Autour du Times étalé à leurs pieds, les dames restèrent seules. Miss Allan consulta la montre de son père et constata :

« Onze heures moins dix.

— Au travail ? demanda Mrs. Thornbury.

— Au travail, répondit Miss Allan.

— Quelle exquise créature ! murmura Mrs. Thornbury en regardant s’éloigner la silhouette carrée avec ses vêtements de coupe masculine.

— Et je suis persuadée que la vie est dure pour elle ! soupira Mrs. Elliot.

— Bien dure, en effet. Célibataire, obligée de gagner sa vie. C’est l’existence la plus dure qui soit, dit Mrs. Thornbury.

— Elle ne manque pas d’entrain cependant, remarqua Mrs. Elliot.

— Cela doit être très intéressant. Je lui envie ses connaissances, déclara Mrs. Thornbury.

— Mais ce n’est pas ce qui convient aux femmes, dit Mrs. Elliot.

— Je crois malheureusement que c’est tout ce que beaucoup d’entre elles peuvent espérer, soupira Mrs. Thornbury, nous sommes aujourd’hui plus nombreuses que jamais, paraît-il. Sir Harley Lethbridge m’expliquait justement l’autre jour combien il est difficile de recruter des jeunes gens pour la marine – en partie, d’ailleurs, à cause de leur dentition. Et j’ai entendu des jeunes femmes déclarer ouvertement que…

— C’est terrible ! terrible ! s’écria Mrs. Elliot, le couronnement, pour ainsi dire, de la vie d’une femme ! Moi qui sais ce que c’est que de n’avoir pas d’enfants… »

Elle soupira et se tut.

« Mais il ne faut pas juger trop sévèrement, dit Mrs. Thornbury. Les conditions ont tellement changé depuis ma jeunesse.

— La maternité, certes, ne change pas !

— À certains égards, nous avons beaucoup à apprendre des jeunes. J’apprends bien des choses grâce à mes filles.

— Je crois qu’au fond Hughling n’en a pas de chagrin, dit Mrs. Elliot. Il est vrai qu’il a son travail.

— Les femmes sans enfants peuvent se rendre utiles aux enfants des autres, insinua Mrs. Thornbury avec douceur.

— Je dessine beaucoup, poursuivit Mrs. Elliot, mais ce n’est pas ce qu’on appelle une occupation. C’est si décourageant de voir des débutantes qui réussissent déjà mieux que vous ! Et puis la nature est une chose difficile, très difficile.

— N’y a-t-il pas des institutions, des clubs, auxquels vous prêteriez votre concours ? demanda Mrs. Thornbury.

— C’est si fatigant ! J’ai l’air solide, à cause de mon teint, mais je ne le suis pas. On ne saurait l’être quand on est la dernière de onze enfants.

— Si la mère prend des précautions en temps voulu, le nombre des enfants ne fait rien à l’affaire, remarqua judicieusement Mrs. Thornbury, et il n’y a pas de meilleur dressage que celui qui s’échange entre frères et sœurs. J’en sais quelque chose, j’ai observé cela parmi mes enfants à moi. L’aîné de mes garçons, Ralph, par exemple… »

Mais Mrs. Elliot ne prêtait que peu d’attention à l’expérience de la vieille dame. Son regard errait d’un côté à l’autre du hall. Puis elle déclara brusquement :

« Ma mère avait fait deux fausses couches à ma connaissance. Une fois après avoir rencontré deux de ces gros ours qui dansent – on devrait interdire ces choses-là ; une autre fois – c’est une histoire affreuse – la cuisinière a eu un enfant juste le jour d’un grand dîner. C’est à cela que j’attribue ma dyspepsie.

— Une fausse couche, du reste, c’est tellement plus pénible qu’un accouchement », murmura Mrs. Thornbury d’un air distrait en rajustant ses lunettes et en ramassant le Times. Mrs. Elliot se leva et partit de sa démarche agitée.

Ayant écouté ce que pouvait lui dire une seule d’entre les milliers de voix qui montent d’un journal ; ayant remarqué au passage qu’une de ses cousines venait d’épouser un pasteur à Minehead ; dédaignant les détails sur les femmes en état d’ivresse, les animaux d’or de Crète, les mouvements de troupes, les dîners, les réformes, les incendies, les protestataires, les savants, les hommes de bonne volonté, Mrs. Thornbury monta dans sa chambre pour écrire une lettre avant le départ du courrier.

Le journal se trouva posé exactement au-dessous de la pendule, comme si ces deux objets réunis étaient chargés de représenter la stabilité dans un monde changeant. Mr. Perrott traversa le hall ; Mr. Venning s’appuya un instant sur le bord de la table. Mrs. Paley passa dans son fauteuil roulant. Susan marchait derrière. Mr. Venning la suivit. Des familles d’officiers portugais, dont l’accoutrement faisait penser au réveil tardif dans une chambre en désordre, se traînaient, accompagnées de domestiques aux airs de confidentes qui portaient des bébés turbulents. Comme midi approchait et que le soleil tapait directement sur le toit, un essaim de grosses mouches bourdonnait en tourbillonnant. On servit des boissons glacées sous les palmiers. Les longs stores descendirent en grinçant et la lumière devint jaune. La pendule, pour faire retentir son tic-tac, disposait maintenant d’un hall silencieux et d’un auditoire de quatre ou cinq négociants à moitié endormis. De temps en temps, des silhouettes blanches, coiffées de vastes chapeaux, entraient du dehors, laissant pénétrer comme un coin la chaleur de ce jour d’été, puis refermant la porte sur elle. Après une courte halte dans la pénombre, elles montaient l’escalier. La pendule asthmatique sonna une heure et, simultanément, le gong retentit avec douceur d’abord, s’excitant ensuite jusqu’à la frénésie, pour s’arrêter tout à coup. Il y eut une pause. Puis tous ceux qui étaient montés se mirent à descendre ; les impotents descendaient en posant chaque fois les deux pieds sur la même marche de peur de glisser ; les pimpantes fillettes descendaient en tenant un doigt de leur nurse. Les vieux obèses descendaient en continuant de boutonner leur gilet. Le gong avait sonné également au jardin où des formes allongées se redressaient pour aller manger, puisque l’heure était venue de s’alimenter à nouveau.

Même en plein midi, le jardin offrait des flaques ou des rayures d’ombre, où les pensionnaires, par deux ou trois, s’étendaient pour travailler ou pour bavarder à leur aise.

À cause de la chaleur, le déjeuner se passait généralement en silence ; chacun observait ses voisins, enregistrait les nouveaux visages, faisait des conjectures sur l’identité ou les occupations des inconnus. Mrs. Paley, qui avait largement dépassé soixante-dix ans et ne pouvait plus se servir de ses jambes, prenait un grand plaisir à la bonne chère et à l’examen des particularités de ses semblables. Elle occupait avec Susan une petite table à part.

« Je ne tiens pas à exprimer ce que je pense de celle-là ! » ricana-t-elle, dévisageant une grande femme en toilette blanche fort tapageuse, avec du rouge au creux des joues, qui arrivait toujours en retard et toujours en compagnie d’une suivante mal fagotée. Cette remarque fit rougir Susan ; elle se demandait pourquoi sa tante disait des choses de ce genre.

Le repas se déroula méthodiquement, jusqu’à ce que de chacun des sept plats il ne restât que des miettes. Les fruits n’étaient plus qu’une simple distraction ; on les pelait, on les découpait en tranches comme un enfant déchire une pâquerette, pétale par pétale. Le fait de manger agissait comme extincteur sur la moindre flamme spirituelle qui avait pu résister à la chaleur de midi, et pourtant aussitôt après, assise dans sa chambre, Susan évoquait encore sous tous ses aspects un incident qui la comblait d’aise ; au jardin, Mr. Venning s’était approché d’elle, il était resté là une bonne demi-heure pendant qu’elle faisait la lecture à sa tante.

Homme ou femme, chacun se réfugiait dans un coin différent pour se reposer à l’abri des regards, et il n’est pas exagéré de dire que, de deux à quatre heures, l’hôtel était habité par des corps sans âme. Si un incendie ou une mort avaient subitement exigé de la nature humaine tant soit peu d’héroïsme, le résultat eût été lamentable ; mais les tragédies n’arrivent qu’aux heures où l’on est à jeun. Vers quatre heures, l’esprit des humains recommença à lécher les corps comme la flamme se met à lécher un noir monticule de charbon. Mrs. Paley se dit qu’il était indécent d’ouvrir aussi largement ses mâchoires édentées et Mrs. Elliot considéra avec anxiété dans le miroir la rougeur de sa face ronde.

Une demi-heure plus tard, les traces du sommeil effacées, tout le monde se retrouva dans le hall et Mrs. Paley déclara qu’elle allait prendre son thé.

« Vous prendrez bien du thé, vous aussi ? fit-elle pour inviter Mrs. Elliot, dont le mari n’était toujours pas rentré, à la rejoindre sous un arbre où une table lui était spécialement réservée.

— On obtient bien des choses dans ce pays moyennant quelque argent », gloussa-t-elle.

Elle envoya Susan chercher une tasse de plus et dit en contemplant une assiette de gâteaux :

« Ils ont des biscuits excellents ici ; pas des biscuits sucrés que je n’aime pas, mais des biscuits secs… Vous avez fait de la peinture ?

— Oh ! quelques barbouillages, dit Mrs. Elliot sur un ton plus élevé que d’habitude. Mais c’est si difficile en comparaison de l’Oxfordshire où il y a tant d’arbres ! La lumière ici est tellement intense ! Il y a des gens qui admirent cela, je le sais, mais moi je trouve cela très fatigant.

— Je n’ai vraiment pas besoin qu’on me fasse cuire, Susan, dit Mrs. Paley quand sa nièce reparut : il faut que je te demande de me changer de place. »

Il fallut tout changer de place. Finalement, la vieille dame fut casée de telle sorte que, sous une alternance de lumière et d’ombre, elle avait l’air d’un poisson dans un filet. Susan servait le thé et était sur le point de dire que dans le Wiltshire aussi il faisait très chaud quand Mr. Venning demanda la permission de se joindre à ces dames.

« C’est bien agréable de rencontrer un jeune homme qui ne dédaigne pas le thé, dit Mrs. Paley retrouvant sa bonne humeur. L’autre jour, un de mes neveux m’a demandé du sherry – à cinq heures ! J’ai répondu qu’il pouvait se procurer cela au café du coin, mais pas dans mon salon.

— Je me passerais plutôt de déjeuner que de thé, dit Mr. Venning. Ou plus exactement, je tiens à l’un et à l’autre. »

Mr. Venning était un jeune homme de trente-deux ans environ, aux allures désinvoltes et pleines d’assurance, mais visiblement ému pour l’instant. Il avait pour ami Mr. Perrott qui était avocat ; or, comme Mr. Perrott ne consentait à se déplacer qu’en compagnie de Mr. Venning, il avait fallu que celui-ci l’accompagnât lorsque les affaires d’une certaine Société appelèrent Mr. Perrott à Santa Marina. Mr. Venning était avocat, lui aussi, mais il exécrait cette profession qui le tenait enfermé parmi des livres. Aussi avait-il confié à Susan qu’après la mort de sa mère, qui était veuve, il se consacrerait à l’aviation et entrerait dans une entreprise de constructions aéronautiques.

Le bavardage se poursuivait, tournant, bien entendu, autour des beautés et des singularités de l’endroit, de ses rues, de ses habitants, des quantités de chiens jaunes sans propriétaire.

« Vous ne trouvez pas qu’ils sont affreusement cruels envers leurs chiens dans ce pays ? demanda Mrs. Paley.

— Moi, je les ferais tous abattre, répondit Mr. Venning.

— Oh ! mais leurs adorables petits ? s’écria Susan.

— Ils sont amusants, c’est vrai, dit Mr. Venning. – Ah ! mais ! vous n’êtes pas servie ! »

Une grosse part de gâteau fut dirigée vers Susan à la pointe d’un couteau qui tremblait. La main qui la reçut tremblait également.

« Chez moi, j’ai un chien qui est un amour, dit Mrs. Elliot.

— Mon perroquet ne peut pas souffrir les chiens, déclara Mrs. Paley d’un air confidentiel. Je me dis toujours qu’il (ou elle) a dû avoir maille à partir avec un chien pendant une de mes absences.

— Vous n’êtes pas allée loin ce matin, Miss Warrington, dit Mr. Venning.

— Il faisait chaud », répondit Susan. Leur entretien prit un caractère privé, car Mrs. Paley était dure d’oreille et Mrs. Elliot s’était embarquée dans une longue histoire concernant un terrier à poil dur, blanc avec rien qu’une tache noire, qui appartenait à un de ses oncles et qui s’était suicidé.

« Il y a des animaux qui se suicident, c’est positif. »

Elle soupira comme quelqu’un qui constate une pénible réalité.

« Et si nous allions explorer la ville ce soir ? suggéra Mr. Venning.

— Ma tante… commença Susan.

— Vous avez bien gagné un peu de répit, vous qui vous occupez constamment des autres.

— C’est ma vie, répondit Susan, fort appliquée en apparence à remplir la théière.

— Ce n’est une vie pour personne, rétorqua Mr. Venning, pas pour une jeune fille surtout. Vous viendrez ?

— J’aimerais bien venir », murmura-t-elle.

À ce moment Mrs. Elliot leva les yeux et s’écria :

« Oh ! Hugh !… Il amène quelqu’un, ajouta-t-elle.

— Il prendra volontiers un peu de thé, dit Mrs. Paley. Cours chercher des tasses, Susan. Les deux jeunes gens sont là aussi.

— Nous sommes assoiffés de thé, dit Mr. Elliot. Vous connaissez Mr. Ambrose, Hilda ? Je l’ai rencontré là-haut sur la colline.

— Il m’a entraîné de force, dit Ridley, je n’aurais pas osé me montrer. Je suis sale, poussiéreux, désagréable. »

Il indiquait ses chaussures que la poussière avait blanchies ; une fleur languissante penchait la tête hors de sa boutonnière comme un animal exténué par-dessus la clôture, ponctuant l’effet général de cette longue silhouette débraillée. Mr. Hirst avança des chaises et le goûter reprit de plus belle, tandis que Susan transvasait l’eau en cascades d’un ustensile à l’autre, avec un inépuisable entrain et avec la compétence d’une longue expérience.

« Le frère de ma femme possède ici une maison qu’il nous a prêtée, expliquait Ridley à Hilda dont il n’avait gardé aucun souvenir. J’étais assis sur un rocher et ne pensais à rien quand soudain Elliot a surgi devant moi comme une apparition dans un spectacle de féerie. »

Hewet se plaignait à Susan :

« Notre poulet avait souffert du voisinage du sel. Par ailleurs, il est inexact que les bananes désaltèrent autant qu’elles nourrissent. »

Hirst était déjà en train de boire son thé. Aimablement interrogé par Mrs. Elliot au sujet de sa femme, Ridley répliqua :

« Nous vous avons maudits, vous, les touristes. Helen m’apprend que vous dévorez tous les œufs. Et puis il y a ceci qui offusque le regard, fit-il en hochant la tête du côté de l’hôtel. J’appelle cela un luxe révoltant. Chez nous, les porcs se tiennent avec nous au salon.

— La nourriture n’est pas en rapport avec les prix que nous payons, dit gravement Mrs. Paley. Mais où irait-on, sinon dans les hôtels ?

— On resterait chez soi, dit Ridley. Je regrette souvent de ne pas l’avoir fait. Chacun devrait rester chez soi. Mais, naturellement, personne n’y consent. »

Mrs. Paley commençait à s’irriter contre Ridley qui, cinq minutes à peine après lui avoir été présenté, avait déjà l’air de critiquer ses habitudes.

« Personnellement, je suis pour les voyages à l’étranger, affirma-t-elle – pourvu qu’on connaisse déjà son pays natal, et je puis dire en toute honnêteté que c’est mon cas. Je ne laisserais pas voyager quelqu’un qui n’ait pas visité d’abord le Kent et le Dorsetshire – le Kent pour ses houblons, le Dorsetshire pour ses vieilles maisons de pierre. Ici, il n’y a rien qui leur soit comparable.

— Oui, je me dis toujours que certains préfèrent les plaines et d’autres les hauteurs », observa sans beaucoup d’à-propos Mrs. Elliot.

Hirst, occupé jusque-là à manger et à boire sans arrêt, alluma une cigarette et déclara :

« Allons, nous sommes tous d’accord aujourd’hui pour penser que la nature est une erreur. Ou bien elle est laide et d’un manque de confort effroyable, ou bien elle vous terrorise. Des vaches ou des arbres, je ne sais ce qui m’épouvante le plus. Une fois j’ai rencontré, la nuit, une vache dans un pré. Cette créature m’a regardé. Mes cheveux en ont blanchi, je vous assure. C’est un scandale, de laisser les animaux se promener en liberté.

— Et qu’est-ce que la vache a dû penser de lui ? » marmotta Venning à l’adresse de Susan qui décida aussitôt, à part soi, que Mr. Hirst était un jeune homme bien déplaisant et que malgré ses airs supérieurs il n’avait sans doute pas l’intelligence d’Arthur pour les choses qui comptent réellement.

« N’est-ce pas Wilde qui a signalé le fait que la nature ne tient pas compte des os du bassin ? » s’informa Mr. Hughling Elliot. Exactement renseigné maintenant sur les succès et les distinctions universitaires de Hirst, il avait conçu une haute opinion des talents du jeune homme.

Hirst se contenta cependant de pincer les lèvres très fort et ne répondit rien.

Ridley calculait que le moment était venu où il pouvait décemment se retirer. La politesse voulait qu’il remerciât Mrs. Elliot pour le thé et qu’il ajoutât avec un grand geste :

« J’espère que vous viendrez nous voir. »

Le geste s’étant étendu jusqu’à Hirst et à Hewet, ce dernier répondit :

« Avec un immense plaisir ! »

Le groupe se sépara. Susan, heureuse comme elle ne l’avait jamais été de sa vie, s’apprêtait à partir pour sa promenade en ville avec Arthur quand Mrs. Paley la rappela. Elle n’arrivait pas à comprendre d’après son livre comment on faisait la patience du Double Démon. Si elles s’installaient toutes deux pour étudier cela comme il faut, suggéra-t-elle, cela les occuperait gentiment jusqu’à l’heure du dîner.