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Parmi les choses promises par Mrs. Ambrose à sa nièce, si celle-ci restait avec elle, figurait une chambre indépendante du reste de la maison, vaste, intime, un endroit où elle pourrait lire, penser, défier l’univers ; une forteresse et un sanctuaire tout ensemble. À vingt-quatre ans, une chambre représente pour nous tout un monde ; Helen le savait bien, et sa décision s’avéra judicieuse. En refermant sa porte, Rachel se trouvait dans un domaine magique où chantaient les poètes, où les objets reprenaient leurs justes proportions. Quelques jours après la vision nocturne de l’hôtel, elle était assise là toute seule, enfoncée dans son fauteuil avec un volume relié en rouge vif dont le dos portait l’inscription : Œuvres de Henrik Ibsen. Un cahier de musique était ouvert sur le piano, d’autres s’entassaient sur le sol en piles irrégulières. Mais pour l’instant il ne s’agissait pas de musique.

Loin d’exprimer l’ennui ou l’absence de pensée, le regard de Rachel, concentré sur la page du livre, avait même quelque chose de farouche. Sa respiration, lente mais réprimée, montrait que son organisme tout entier était tendu par l’effort cérébral. Elle finit par refermer brusquement le livre, se cala contre le dossier du fauteuil et respira à fond, ce qui marque toujours l’étonnement qu’on éprouve à passer d’un monde imaginaire au monde réel.

« Qu’est-ce que la vérité ? dit-elle tout haut, voilà ce que je voudrais savoir. Quelle est la vérité dans tout cela ? »

Elle s’exprimait ainsi en partie pour son propre compte, en partie comme si elle était l’héroïne de la pièce qu’elle venait de lire.

Après deux heures passées sur un texte imprimé, le paysage, au-dehors, prenait à ses yeux une solidité, une précision étranges. Cependant, malgré la présence de plusieurs hommes en train de badigeonner avec un liquide blanc les arbres sur la colline, sa propre personne demeurait ce qu’il avait de plus affirmé dans l’ensemble – une figure héroïque au centre du premier plan, dominant tout le reste. C’était là l’effet que lui produisaient toujours les œuvres d’Ibsen. Elle en jouait tel ou tel rôle pendant plusieurs jours, au grand amusement de Helen. Le tour de Meredith venait ensuite, et elle se transformait en Diane de la Croisée des Chemins. Helen se rendait compte d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas uniquement d’interprétation théâtrale, mais aussi d’une modification qui s’opérait dans un être humain.

Fatiguée à la longue par la rigidité de sa pose contre le dossier du fauteuil, Rachel se secoua, prit une attitude plus souple et plus commode, puis dirigea son regard par-dessus les meubles, vers la fenêtre d’en face qui donnait sur le jardin. (Son esprit se détachait de Nora, mais s’attardait encore aux idées suggérées par ce livre, quant aux femmes et à l’existence.)

Ainsi qu’il entrait dans les intentions de Helen, pendant les trois mois de ce séjour Rachel avait rattrapé d’une façon satisfaisante le temps perdu naguère en interminables promenades à travers des jardins abrités et en bavardage familial avec ses tantes. Pourtant Mrs. Ambrose eût été la première à nier que ce fût là un effet de sa propre influence, à nier même qu’elle eût le pouvoir d’exercer une influence quelconque. Elle constatait que sa nièce était un peu moins timide, un peu moins sérieuse, ce qui constituait un progrès, mais en général elle ne soupçonnait pas les bonds frénétiques ni les labyrinthes sans fin qui l’avaient conduite à ce résultat. Son grand remède, c’était la conversation, la conversation à propos de tout et de rien, libre, spontanée, empreinte de cette franchise qui lui était devenue naturelle à elle-même, grâce à l’habitude de s’entretenir avec des hommes. Elle n’encourageait jamais, par ailleurs, les procédés d’effacement et de complaisance à base d’insincérité, auxquels on attache tant de prix dans les milieux où les deux sexes se trouvent réunis.

Elle voulait que Rachel apprît à penser, c’est pourquoi elle lui offrait des livres, afin qu’elle ne fût pas exclusivement dominée par Bach, Beethoven et Wagner. Mais tandis que Mrs. Ambrose lui aurait proposé de préférence Defoe, Maupassant, ou bien quelque vaste chronique de la vie familiale, Rachel choisissait au contraire des ouvrages modernes aux couvertures d’un jaune luisant, ou bien des volumes avec beaucoup de dorures au dos, ceux qui aux yeux de ses tantes représentaient des discussions et des chicanes sur des sujets n’ayant nullement l’importance que leur attribuaient les contemporains. Helen s’abstenait de la contrarier. Rachel lisait ce qu’elle voulait, s’attachant curieusement au sens littéraire comme tous ceux qui n’ont pas l’habitude de la phrase écrite, prenant chaque mot comme un objet en bois, très important par lui-même, doué d’une forme, tels un tableau ou une chaise. Cela l’entraînait à des déductions qui avaient besoin d’être révisées en rapport avec les événements quotidiens et qui, en fait, se trouvaient écartées ensuite avec toute la désinvolture souhaitable ; chacune laissait cependant derrière elle un petit germe de croyance.

À la lecture d’Ibsen succéda celle d’un de ces romans que Mrs. Ambrose avait en horreur et dont le but était de placer sur le dos du vrai responsable la faute qui avait provoqué la chute d’une femme. À en juger par le désarroi de la lectrice, ce but se trouvait atteint. Elle rejeta le livre, regarda par la fenêtre et retomba dans un fauteuil.

La matinée avait été chaude. Après l’effort de la lecture, le cerveau de Rachel continuait à se contracter et à se détendre comme le ressort d’une montre. Au tic tac de la montre se mêlaient les bruits du jardin et les faibles rumeurs rythmiques de midi, dont on ne savait pas au juste la provenance. Tout cela était très réel, très vaste, très impersonnel : au bout d’un moment, elle se mit à soulever son index et à le laisser retomber sur le bras du fauteuil, de manière à reprendre conscience de sa propre réalité. Puis elle se sentit accablée par l’indicible étrangeté du fait qu’elle était assise là, à cette heure de la matinée, dans ce fauteuil, au centre du monde. Qui donc étaient ces gens qui remuaient dans la maison, qui changeaient les choses de place ? Et la vie, qu’était-ce que la vie ? Rien qu’une lumière qui court à la surface et disparaît, comme elle disparaîtrait elle-même à son tour, tandis que les meubles resteraient dans la chambre. Elle était à ce point annihilée qu’elle ne pouvait plus soulever un doigt et demeurait parfaitement immobile, écoutant, les yeux fixés sur un même point. Cela devenait de plus en plus étrange. La seule idée de l’existence des choses la comblait de frayeur… Elle oubliait qu’elle avait des doigts et qu’elle pouvait les bouger… Les choses qui existaient étaient si immenses, et d’une telle désolation… Pendant très longtemps, elle continua de sentir autour d’elle ces énormes masses de substance, et le tic tac de la montre se poursuivit dans le silence universel ; puis elle dit machinalement : « Entrez ! » Elle avait eu l’impression qu’on tirait sur une corde dans son cerveau : quelqu’un frappait avec insistance à la porte. Celle-ci s’ouvrit très lentement ; une grande forme humaine s’avança, le bras tendu, en disant : « Que faut-il répondre à ceci ? »

La complète absurdité du fait qu’une femme pût entrer dans une chambre avec un morceau de papier à la main laissa Rachel interdite.

« Je ne sais ni ce que je dois répondre ni qui est Terence Hewet », poursuivit Helen, parlant d’une voix blanche de fantôme. Elle plaça devant Rachel le papier sur lequel on lisait ces mots incroyables :

Chère Mrs. Ambrose, j’organise un pique-nique pour vendredi prochain. S’il fait beau, nous partirons à onze heures trente pour faire l’ascension du Monte Rosa. Ce sera assez long, mais le panorama doit être magnifique. Je serais très heureux si vous-même et Miss Vinrace acceptiez de vous joindre à nous.

Votre dévoué, Terence Hewet.

Rachel lut ces mots à haute voix afin d’arriver à y croire. Dans ce même but, elle avait posé la main sur l’épaule de Helen.

« Des livres, des livres, des livres, dit Helen de son air distrait, de nouveaux livres encore… Je me demande ce que tu peux bien trouver là-dedans. »

Rachel relut la lettre, cette fois tout bas. Les mots, loin de lui paraître fantomatiques, prenaient maintenant un relief singulier, comme des cimes de montagnes qui percent le brouillard. Vendredi – onze heures trente – Miss Vinrace. Le sang se précipita dans ses veines ; elle sentit son regard s’allumer.

« Il faut y aller, dit-elle avec une décision qui surprit Helen. Il faut absolument y aller ! – tant elle était soulagée de voir que l’inattendu pouvait se produire encore, plus éclatant même du fait de surgir d’une brume.

— Le Monte Rosa, c’est bien cette montagne là-haut ? demanda Helen. Mais Hewet, qui est-ce ? Un des jeunes gens que Ridley a rencontrés, je suppose. Alors, dois-je lui dire oui ? Cela risque d’être affreusement ennuyeux. »

Elle reprit la lettre et partit, car le messager attendait la réponse.

Le projet d’excursion esquissé quelques jours plus tôt dans la chambre de Mr. Hirst prenait tournure à la grande satisfaction de Mr. Hewet qui n’exerçait que rarement ses talents d’organisateur et se félicitait de voir qu’ils n’étaient pas inférieurs à la tâche entreprise. Tout le monde acceptait ses invitations, résultat particulièrement encourageant, car malgré les avis de Hirst, certaines avaient été adressées à des personnes sans intérêt, qui n’allaient pas bien avec les autres ou qui, pensait-on, ne viendraient sûrement pas.

« Il n’y a pas de doute, disait Hewet, tout en roulant et déroulant le billet signé Helen Ambrose, on a ridiculement exagéré les qualités qu’il faut pour faire un grand capitaine. Il ne m’a pas fallu la moitié de l’effort intellectuel qu’exige le compte rendu d’un recueil de poèmes modernes pour réunir sept ou huit personnes des deux sexes opposés au même endroit et à la même heure du même jour. Que ferait de plus un général, Hirst ? Wellington a-t-il fait mieux à Waterloo ? C’est comme de calculer le nombre de cailloux dans un sentier. Ennuyeux, mais nullement difficile. »

Il était assis dans sa chambre, une jambe en travers du bras de son fauteuil. Hirst qui, en face de lui, écrivait une lettre, répondit du tac au tac qu’aucune difficulté n’était encore vaincue.

« Voilà, par exemple, deux femmes que tu n’as jamais vues. Imagine que l’une d’elles soit sujette, comme ma sœur, au mal de montagne et que l’autre…

— Oh ! ces femmes-là, c’est ton affaire. Je ne les ai invitées que pour toi. Ce qui te manque, vois-tu, Hirst, c’est de fréquenter des personnes de ton âge. Tu ne sais pas te conduire avec les femmes, et c’est une grande lacune, puisque la moitié de ce monde se compose de femmes. »

Hirst répliqua en grognant qu’il était au courant de ce fait.

Tandis qu’il se rendait avec Hirst à l’endroit du rassemblement général, Hewet se montra cependant quelque peu refroidi dans son optimisme. Il se demandait pourquoi diable il avait invité tout ce monde et quel était l’intérêt de réunir en paquets des êtres humains.

« Les vaches, réfléchissait-il, se rassemblent quand elles sont aux champs ; les moutons, pendant les grosses chaleurs ; nous, nous agissons de même quand nous n’avons rien à faire. Mais pour quelle raison ? Est-ce pour nous empêcher de considérer le fond des choses ? (il s’arrêta au bord d’un ruisseau et se mit à remuer l’eau avec sa canne en y soulevant des nuages de vase), de bâtir des cités, des montagnes, des univers entiers avec rien ? ou bien est-ce que réellement nous nous aimons les uns les autres ? ou est-ce encore parce que nous vivons dans un état d’incertitude perpétuelle, ne sachant rien, sautant d’un moment à un autre, comme d’un monde à un autre – cette dernière hypothèse étant, d’une façon générale, la mienne ? »

Il sauta par-dessus le ruisseau. Hirst le rejoignit après avoir fait un détour et déclara qu’il avait depuis longtemps renoncé à chercher les raisons de tel ou tel comportement chez les hommes.

Un peu plus loin, ils rencontrèrent un bosquet de platanes et un bâtiment de ferme rose saumon, au bord d’un ruisseau, à l’endroit choisi pour le rendez-vous. C’était un coin ombreux, commodément situé juste à la charnière de la colline. Entre les troncs élancés des platanes, les jeunes gens aperçurent de petits groupes d’ânes en train de brouter, tandis qu’une femme frottait le nez de l’un d’eux et qu’une autre, à genoux devant le ruisseau, buvait dans le creux de ses mains.

Quand ils pénétrèrent sous l’ombrage, Helen leva les yeux, puis leur tendit la main :

« Vous ne me connaissez pas, dit-elle, je suis Mrs. Ambrose. » Après un échange de poignées de main, elle ajouta : « Et voici ma nièce. »

Rachel s’avança d’un air gauche, tendit la main, puis la retira aussitôt en disant :

« Elle est toute mouillée. »

À peine eurent-ils le temps d’échanger quelques mots que la première voiture parut. On houspilla les ânes pour les ranger au garde-à-vous et ce fut l’arrivée du deuxième équipage. Petit à petit, le bosquet s’emplissait d’excursionnistes : les Elliot, les Thornbury, Mr. Venning et Susan, Miss Allan, Evelyn Murgatroyd, Mr. Perrott. Mr. Hirst avait assumé le rôle du chien de berger, enroué et plein d’énergie. Au moyen de quelques expressions caustiques en latin, il se fit obéir des animaux, puis il aida les dames à monter en selle, leur offrant l’appui de son épaule pointue.

« Il faut qu’avant midi, nous ayons rompu l’échine de cette montée, disait-il. Voilà ce que Hewet n’a pas l’air de comprendre. »

Tout en parlant, il prêtait assistance à la jeune personne du nom d’Evelyn Murgatroyd. Celle-ci sauta sur sa monture avec la légèreté d’une bulle d’air. Vêtue de blanc des pieds à la tête, coiffée d’un chapeau à large bord, d’où pendait une plume, elle avait l’air d’une vaillante amazone du temps de Charles Ier , conduisant à l’assaut les troupes royalistes.

« Accompagnez-moi, signifia-t-elle ; et aussitôt Hirst juché sur un mulet, ils prirent la tête de la cavalcade. Il ne faut pas m’appeler Miss Murgatroyd. Je déteste cela, dit-elle, mon nom est Evelyn. Et le vôtre ?

— Saint-John.

— Cela me plaît. Et votre ami, comment s’appelle-t-il ?

— Ses initiales sont R.S.., c’est pourquoi nous l’appelons Monk.

— Oh ! vous êtes beaucoup trop intelligent, dit Evelyn. Par où passe-t-on ? Coupez-moi une branche. Faisons un petit galop. »

Elle administra un bon coup de baguette à son âne et s’élança en avant.

« Appelez-moi Evelyn et je vous appellerai Saint-John », c’était la phrase qui caractérisait le mieux la carrière romanesque d’Evelyn Murgatroyd. Elle disait cela sous le moindre prétexte (il suffisait qu’on prononçât son nom de famille), et bien des jeunes gens y avaient répondu avec beaucoup d’enthousiasme ; cependant elle continuait à répéter cette invitation sans arrêter son choix sur quiconque. Son âne abandonna le galop pour un petit trot titubant et elle se trouva seule en tête, car le sentier qui escaladait une des arêtes du mont était à présent très étroit et semé de pierrailles. La cavalcade ondulait comme une chenille articulée que hérissaient les ombrelles blanches des dames et les panamas des messieurs. Devant un raidillon, Evelyn M. sauta à terre, jeta sa bride au garçon indigène et adjura Saint-John d’en faire autant. Tous ceux qui éprouvaient le besoin de se dégourdir suivirent leur exemple.

« Je ne vois pas la nécessité de descendre, dit Miss Allan à Mrs. Elliott qui se trouvait derrière elle. Je n’ai eu que trop de mal à monter.

— Ces petits ânes sont d’une résistance à toute épreuve, n’est-ce pas1 ? s’enquit Mrs. Elliot auprès du guide qui inclina la tête avec complaisance.

— Des fleurs ! fit Helen, se penchant pour cueillir d’adorables fleurettes aux couleurs vives, éparses de-ci, de-là. Quand on pince leurs pétales, elles se mettent à sentir. »

Elle en déposa une sur les genoux de Miss Allan. Celle-ci demanda après avoir regardé Helen :

« Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vues quelque part ?

— Je faisais comme si c’était le cas », dit Helen en riant.

Dans le désordre du rendez-vous, on ne les avait pas présentées l’une à l’autre.

« Voilà qui est raisonnable ! gazouilla Mrs. Elliot. On aimerait toujours prendre les choses ainsi – malheureusement ce n’est pas possible.

— Pas possible ? Tout est possible. Qui sait ce qui peut arriver avant ce soir ? » ironisait Helen devant la pusillanimité de la pauvre dame, manifestement asservie à l’ordre routinier des choses au point que son propre équilibre devait lui paraître compromis si par hasard on manquait un repas ou si on déplaçait une table de quelques centimètres.

Ils continuaient à monter, de plus en plus haut, de plus en plus séparés du monde. Ce monde, quand ils se retournaient sur lui, s’aplatissait dans l’espace, jalonné de carrés d’un vert ou d’un gris délicats.

« C’est très petit, les villes », observa Rachel, recouvrant d’une main tout Santa Marina, y compris les faubourgs. La mer emplissait exactement les moindres anfractuosités de la côte et se brisait en une frange de blancheur ; çà et là, on voyait des bateaux solidement plantés dans le bleu. La mer était parsemée de taches violettes ou vertes et là où elle rejoignait le ciel, une ligne brillante lui faisait une bordure. L’atmosphère était transparente et d’un calme à peine troublé par les cris stridents des cigales ou par le bourdonnement des abeilles, qui résonnait fort quand elles passaient brusquement près de vous, puis disparaissaient.

On fit halte dans une carrière à flanc de coteau.

« Visibilité étonnante ! » s’écria Mr. Hirst qui identifiait les unes après les autres les dénivellations du terrain.

Evelyn M. était assise près de lui, le menton appuyé sur sa main et regardait le paysage d’un petit air de triomphe.

« Croyez-vous que Garibaldi soit passé par là ? » demanda-t-elle. Ah ! si elle avait été la fiancée de Garibaldi ! Si, au lieu d’un pique-nique, ceci était un rendez-vous de patriotes, et si elle-même, en chemise rouge, comme les autres, était couchée à plat ventre sur l’herbe parmi des hommes farouches, le fusil braqué sur les tourelles blanches à ses pieds, la main en écran contre les yeux pour pouvoir viser à travers la fumée ! Sous l’empire de ces rêves, son pied s’agitait d’impatience et une exclamation lui échappa :

« Je n’appelle pas cela une existence ! Et vous ?

— Et qu’appelez-vous une existence ? demanda Saint-John.

— La bataille, la révolution, répondit-elle, les yeux toujours fixés sur la ville condamnée. – Vous ne vous intéressez qu’aux livres, je sais cela.

— C’est une erreur absolue, dit Saint-John.

— Expliquez, somma-t-elle, adoptant, faute de fusil à braquer contre un corps, un autre procédé guerrier.

— À quoi je m’intéresse ? dit Hirst. Mais aux gens.

— Tiens ! vous m’étonnez beaucoup, s’écria Evelyn, vous avez l’air si terriblement sérieux. Soyons amis, voulez-vous ? et disons-nous franchement ce que nous sommes. Je déteste la prudence ; pas vous ? »

Mais Saint-John, décidément, cultivait la prudence, comme elle put s’en apercevoir d’après la soudaine contraction de ses lèvres ; il n’était nullement disposé à dévoiler son âme devant une jeune personne.

« L’âne est en train de manger mon chapeau », dit-il et, au lieu de répondre, il tendit le bras. Evelyn rougit très légèrement, puis se tourna non sans impétuosité vers Mr. Perrott, et quand vint le moment de repartir ce fut Mr. Perrott qui l’aida à monter.

« Quand les œufs sont pondus, il faut manger l’omelette », dit Hughling Elliot en son français choisi, pour insinuer qu’il était temps de se remettre en route.

Le soleil de midi annoncé par Hirst commençait à chauffer sérieusement. À mesure qu’on s’élevait, l’étendue du ciel se faisait de plus en plus vaste, jusqu’à ce que la montagne fût réduite aux dimensions d’une petite lente de terre se détachant sur l’immensité d’un fond bleu. Les Anglais devinrent silencieux. Les indigènes qui marchaient auprès des ânes commencèrent à entonner des chants avec de curieux trémolos, ou à échanger des plaisanteries. Le chemin étant très escarpé, chacun gardait les yeux fixés sur la silhouette bondissante et voûtée du cavalier et de l’âne qui le précédaient.

Tous ces corps étaient soumis à un effort plus considérable qu’il n’est normal dans une partie de plaisir. L’oreille de Hewet percevait de temps à autre des réflexions dépourvues d’aménité.

« Par une telle chaleur, il n’est peut-être pas tout à fait raisonnable d’entreprendre une expédition », confiait Mrs. Elliot à Miss Allan dans un murmure.

Miss Allan cependant répliquait :

« J’ai toujours beaucoup de plaisir à gagner un sommet ! »

C’était exact : Miss Allan était une personne corpulente, ses articulations manquaient de souplesse, elle n’avait pas l’habitude de monter à âne, mais ses loisirs étaient rares et il s’agissait d’en bien profiter.

L’alerte silhouette en blanc devançait toutes les autres. S’étant procuré une branche feuillue, elle l’avait enroulée en guirlande autour de son chapeau. Le silence se prolongea pendant quelques minutes.

« Nous aurons une vue superbe », assura Hewet, se retournant sur sa selle avec un sourire d’encouragement. Rachel rencontra son regard et sourit de son côté. Chacun continuait à peiner, sans autre bruit que celui des sabots luttant contre les pierres branlantes. Soudain on vit qu’Evelyn était descendue et que Mr. Perrott se tenait dans l’attitude d’un homme d’État sur la place du Parlement, un bras de pierre tendu vers le panorama. À leur gauche, on distinguait une ruine peu élevée, moignon d’une tour de guet élisabéthaine.

« Encore un peu et je n’en pouvais plus », avoua Mrs. Elliot à Mrs. Thornbury, mais personne ne lui répondit, tant chacun était ému à l’idée de parvenir enfin au sommet et de voir le panorama. Les uns après les autres, ils arrivaient sur un espace plat, tout en haut, et s’arrêtaient, saisis d’admiration. Une immense étendue se déroulait devant eux : sables gris empiétant sur une forêt, forêt disparaissant entre les montagnes, montagnes baignées d’air, perspectives sans fin de l’Amérique australe. Un fleuve traversait la plaine, aussi plat que le sol et aussi immobile en apparence. L’effet produit par tant d’espace devant soi refroidissait tout d’abord l’enthousiasme. Chacun se sentait très petit, et pendant quelque temps personne ne dit mot. Puis Evelyn s’écria :

« Quelle splendeur ! »

Elle saisit la main la plus proche ; c’était par hasard celle de Miss Allan.

« Nord, Sud, Est, Ouest », dit Miss Allan, rejetant successivement la tête vers chaque point de l’horizon.

Hewet qui avait un peu devancé ses invités se retourna vers eux comme pour se justifier de les avoir amenés là. Il observa le curieux aspect de nudité sculpturale que prenaient les personnages alignés, légèrement penchés, les vêtements plaqués par le vent et moulant les formes du corps. Dressés sur leur socle de terre, ils avaient quelque chose d’inattendu et de noble ; mais au bout d’un instant ils s’égaillèrent : Hewet dut s’occuper du déballage des vivres. Hirst vint l’aider et les paquets contenant du poulet et du pain furent passés à la ronde. En recevant sa ration des mains de Hirst, Helen regarda celui-ci bien en face et dit :

« Vous vous rappelez, les deux femmes ? »

Hirst, avec un rapide coup d’œil, répondit :

« Je me rappelle.

— Ainsi, les deux femmes, c’était vous ! s’écria Hewet, dévisageant tantôt Helen, tantôt Rachel.

— Nous avions été séduites par vos lumières, dit Helen. Nous vous regardions jouer aux cartes sans nous douter qu’on nous observait.

— C’était comme dans une pièce de théâtre, ajouta Rachel.

— Hirst n’a pas su vous décrire, d’ailleurs », dit Hewet.

C’était certes curieux, de ne trouver rien à dire sur Helen après l’avoir vue.

Hughling Elliot rangea sa lunette d’approche. Il avait saisi la situation.

« Je ne connais rien de plus terrible, dit-il en désarticulant une cuisse de poulet, que d’apprendre qu’on vous a observé à votre insu. On s’imagine qu’on a été surpris en train de faire quelque chose de ridicule, comme par exemple d’examiner sa langue dans un fiacre à deux roues. »

Les autres, entre-temps, avaient fini de contempler le paysage et venaient s’asseoir en cercle autour des paniers.

« Pourtant ces petits miroirs dans les fiacres exercent une sorte de fascination particulière, remarqua Mrs. Thornbury. Notre physionomie paraît toute différente quand on n’en voit qu’un fragment.

— Bientôt il n’en restera plus guère, de ces fiacres à deux roues, dit Mrs. Elliot, et ceux à quatre roues, je vous assure que même à Oxford ils sont à peu près introuvables.

— Mais que fait-on des chevaux ? demanda Susan.

— Du pâté de veau, répondit Arthur.

— Il est grand temps d’ailleurs que leur race disparaisse, dit Hirst. Outre qu’ils sont vicieux, les chevaux sont d’une laideur affligeante. »

Mais Susan, élevée dans l’idée que le cheval est la plus noble des créatures de Dieu, ne partageait pas cet avis. Venning, de son côté, tenait Hirst pour le dernier des ânes, mais la politesse l’empêchait de laisser tomber la conversation.

« Quand ils nous verront dégringoler de nos avions, dit-il, ils retrouveront, je pense, un peu de prestige.

— Vous faites de l’aviation ? demanda le vieux Mr. Thornbury, remettant son pince-nez pour le regarder.

— Je compte y arriver un jour », dit Arthur.

Il s’ensuivit un long débat sur l’aviation, au cours duquel Mrs. Thornbury, en des termes qui tenaient d’une harangue, exprima l’avis que ce serait chose bien utile en temps de guerre, et que les Anglais étaient terriblement en retard sur les autres.

« Si j’étais un jeune homme, conclut-elle, je prendrais certainement mon brevet. »

C’était un curieux spectacle que celui de cette petite dame âgée, avec son costume tailleur gris, son sandwich à la main, ses yeux pétillants de fougue, s’imaginant qu’elle était un jeune aviateur sur son appareil. On ne sait pourquoi cependant la conversation ne rebondit point après cela. Ce qu’on disait ne se rapportait plus qu’à la boisson, au sel, au paysage. Soudain Miss Allan, qui tournait le dos au mur en ruine, posa son sandwich, enleva quelque chose de sa nuque et dit.

« Je suis couverte de petites bêtes. »

C’était exact et la constatation venait à point. Les fourmis descendaient à flots le glacis de terre friable amassée entre les pierres de la ruine – de grosses fourmis brunes au corps poli. Miss Allan en tendit une sur le dos de sa main pour la montrer à Helen.

« Et si elles piquaient ? dit celle-ci.

— Elles ne doivent pas piquer, mais elles pourraient infester les victuailles », répliqua Miss Allan. Des mesures furent prises aussitôt pour détourner les fourmis de leur chemin. Sur l’instigation de Hewet, on décida de recourir aux méthodes employées contre les armées d’invasion. La nappe représentant le pays envahi, on dressa autour d’elle des barrages de paniers, on éleva un rempart de bouteilles, on édifia des fortifications de pain, on creusa des fossés de sel. Si une fourmi franchissait tout cela, elle était bombardée avec des miettes de pain. Mais Susan déclara que c’était cruel et se mit en devoir de récompenser les intrépides en leur offrant de la langue en guise de butin. À ce jeu, l’attitude générale perdit de sa raideur, prit même un caractère de liberté insolite, car Mr. Perrott, habituellement très timide, fit : « Permettez-moi », et cueillit une fourmi sur le cou d’Evelyn.

Mrs. Elliot dit à Mrs. Thornbury en manière de confidence :

« Il n’y aurait vraiment pas de quoi rire si une fourmi s’introduisait entre le cache-corset et la peau. »

Les clameurs redoublèrent d’intensité : on venait de s’apercevoir qu’une longue théorie de fourmis avait trouvé accès à la nappe par une porte de derrière et si un succès pouvait se mesurer au bruit que l’on fait, Hewet aurait eu toute raison de croire que son excursion était un succès. Néanmoins, sans raison aucune, il se sentait profondément abattu.

« Ils ne me dédommagent pas de mes peines, ils sont ignobles », se disait-il, observant ses convives, tandis qu’il ramassait les assiettes un peu à l’écart. Il les voyait tous se pencher, s’agiter, gesticuler autour de la nappe. Aimables, modestes, respectables sous bien des rapports, attendrissants même d’être si contents, si disposés à la bienveillance, combien ils restaient tous médiocres et de quelles insipides cruautés envers autrui n’étaient-ils pas capables ! Mrs. Thornbury, suave, mais d’un égoïsme maternel si trivial ; Mrs. Elliot se lamentant toujours sur son sort ; son mari, rien de plus qu’un petit pois dans une cosse ; Susan, dépourvue de personnalité, qui ne comptait ni en bien ni en mal ; Venning avec sa loyauté et sa brutalité d’écolier ; le pauvre vieux Thornbury avançant tout en rond comme un cheval à la meule. Quant à Evelyn, moins on cherchait à définir sa nature, mieux cela valait sans doute. Mais tous ces gens-là avaient de l’argent, et c’est à eux, plutôt qu’à d’autres, qu’était confiée la gestion du monde. Que l’on introduisît parmi eux un être plus robuste, épris de vie et de beauté, comme ils s’appliqueraient à le torturer, à le détruire s’il essayait de se mêler à eux au lieu de les châtier !

« Il y a Hirst, se dit-il quand son regard parvint jusqu’à son ami. Celui-ci, le front plissé comme d’habitude à force de concentration, était en train de retirer la peau d’une banane. Et il est laid comme les sept péchés capitaux ! »

De la laideur de Saint-John Hirst et des défauts dont elle s’accompagnait, Hewet rendait en quelque sorte responsables tous les autres. C’était leur faute à eux si Hirst était condamné à la solitude. Il arriva enfin jusqu’à Helen, attiré par le timbre de son rire. Elle riait de Miss Allan et disait sur un ton de conversation privée :

« Vous portez une combinaison par cette chaleur ? »

Son aspect général plaisait énormément à Hewet, pas autant par sa beauté que par la simplicité et l’ampleur qui la faisaient ressortir parmi les autres comme une grande figure de pierre. Il poursuivit son examen avec plus d’indulgence. Son regard tomba sur Rachel. Elle était étendue, appuyée sur son coude, un peu en arrière des autres ; peut-être faisait-elle des réflexions identiques à celles de Hewet. Ses yeux s’attachaient avec mélancolie mais sans insistance à la brochette de figures en face d’elle. Hewet se traîna vers elle sur ses genoux, un morceau de pain à la main.

« Qu’est-ce que vous regardez ? » demanda-t-il.

Un peu surprise, elle répondit pourtant sans hésiter :

« Des êtres humains. »