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Une fois les fiançailles de Susan approuvées par sa famille, on les annonça à ceux qu’elles pouvaient intéresser à l’hôtel. (Or, entre-temps, les hôtes de l’établissement s’étaient répartis de manière à correspondre aux invisibles tracés à la craie, évoqués naguère par Mr. Hirst.) On se dit alors que cette nouvelle méritait d’être célébrée d’une façon quelconque. Une excursion ? c’était déjà chose faite. Donc une soirée dansante. Ceci aurait l’avantage d’abolir une de ces fins de journées qui engendrent l’ennui et qui, malgré le bridge, se terminent ridiculement tôt.

L’affaire se trouva réglée sans retard par quelques personnes rassemblées dans le hall, au pied d’un léopard empaillé, dressé sur ses pattes de derrière. Evelyn, après avoir esquissé des glissades, déclara le parquet excellent. Señor Rodriguez indiqua un vieil Espagnol qui jouait du violon aux mariages et qui vous aurait fait valser une tortue. Sa fille, malgré des yeux noirs comme des seaux à charbon, exerçait un pouvoir analogue en jouant du piano. Quant aux personnages chétifs ou moroses qui préféreraient se livrer à des passe-temps sédentaires plutôt qu’à la sauterie ou à la contemplation des danseurs, ils disposeraient du salon et de la salle de billard. Hewet prenait sur lui d’attirer le plus grand nombre possible d’outsiders, au mépris de la théorie des marques à la craie, chère à Hirst. Il se heurta bien à deux ou trois refus, mais trouva en revanche quelques messieurs obscurs et solitaires, ravis de cette occasion de s’entretenir avec leurs semblables ; la dame à la moralité douteuse manifesta par des signes évidents l’intention de lui expliquer son cas dans l’avenir le plus proche. En somme, il se rendit compte que les heures comprises entre le dîner et le coucher représentaient une quantité lamentable de tristesse, tant il y avait de gens qui n’avaient pas réussi à entrer en contact avec d’autres.

On décida que la soirée aurait lieu un vendredi, huit jours après les fiançailles ; au cours du dîner, Hewet se déclara satisfait.

« Ils viennent tous ! » annonça-t-il à Hirst.

Puis, apercevant William Pepper qui arrivait, une brochure sous le bras, suivant de près le potage, il lui cria :

« Pepper ! nous comptons sur vous pour ouvrir le bal !

— Il ne sera évidemment pas question de dormir, grâce à vous, répliqua Pepper.

— Vous aurez pour cavalière Miss Allan », poursuivit Hewet, consultant un feuillet de notes au crayon.

Pepper s’arrêta et entreprit un discours sur les rondes, les bourrées, les moresques, les contredanses, toutes infiniment supérieures à la valse bâtarde et à la polka factice qui leur avaient si injustement ravi la faveur de nos contemporains… mais à ce moment les serveurs le poussèrent discrètement vers le coin où se trouvait sa table.

La salle à manger offrait en cet instant une certaine ressemblance curieuse avec une cour de ferme semée de grain sur lequel descendaient sans cesse des pigeons au plumage lustré. Presque toutes les femmes portaient des toilettes qu’elles montraient pour la première fois ; leurs coiffures s’élevaient en vagues et en volutes, faisant penser aux bois sculptés des églises gothiques plutôt qu’à des cheveux. Le dîner fut plus court et moins cérémonieux que d’habitude. Le personnel lui-même paraissait gagné par l’excitation générale. Dix minutes avant que la pendule sonnât neuf heures, les organisateurs firent le tour de la salle de bal. Le hall, débarrassé de son mobilier, brillamment éclairé, orné de fleurs dont le parfum pénétrait l’atmosphère, produisait une impression féerique de gaieté éthérée.

« On dirait un ciel étoilé par une nuit parfaitement calme, murmura Hewet, promenant son regard à travers l’espace vide et léger.

— Le parquet, en tout cas, est divin, compléta Evelyn, prenant son élan pour une longue glissade.

— Mais que dites-vous des rideaux ? demanda Hirst. (Les rideaux cramoisis cachaient les hautes fenêtres.) Il fait une nuit admirable, dehors.

— Oui, mais les rideaux inspirent confiance, décida Miss Allan. Il sera temps de les écarter lorsque le bal battra son plein. On pourrait même entrouvrir les fenêtres… Sans les rideaux, les vieux s’imagineraient qu’il y a des courants d’air. »

Sa sagesse était maintenant reconnue de tous et entourée de respect. Tandis que s’échangeaient ces propos, les musiciens sortaient leurs instruments et le violon reprenait plusieurs fois de suite la note que lui donnait le piano. Tout était prêt.

Après quelques minutes de silence, le père, la fille et le gendre qui jouait du cor lancèrent le premier signal avec ensemble. Tels des rats à l’appel du joueur de flûte, des têtes apparurent aussitôt à la porte. Un nouvel accord retentit, après quoi le trio attaqua spontanément le rythme triomphal de la valse.

Ce fut comme si une eau venait d’envahir tout à coup la salle. Un peu hésitants d’abord, un couple après l’autre se jetaient dans le courant et se mettaient à y tournoyer. Au passage des danseurs un bruit sifflant, bien scandé, faisait penser à celui d’un remous. On sentait l’atmosphère s’échauffer peu à peu. L’odeur des gants de peau se mêlait aux parfums intenses des fleurs. Les tourbillons accélérèrent leur mouvement jusqu’à ce que la musique, parvenue à son paroxysme, s’arrêtât et que chacun des cercles se brisât en petits fragments séparés. Les couples se dispersèrent de tous côtés, tandis qu’une rangée clairsemée de vieilles gens demeurait solidement collée aux murs et que çà et là sur le parquet on apercevait un lambeau de garniture, un mouchoir, une fleur. Après cette pause, la musique reprit, les remous se remirent en mouvement, entraînant les couples dans leur tourbillon, jusqu’à l’éclat final et à la rupture de chaque cercle en petits fragments séparés.

Cela s’était produit cinq fois environ, lorsque Hirst, adossé contre le châssis d’une fenêtre comme une gargouille isolée, aperçut à l’entrée de la salle Helen Ambrose et Rachel. La foule était telle qu’elle les empêchait d’avancer, mais il reconnut Helen au dessin de son épaule et Rachel à un mouvement de sa tête. Il se fraya un chemin pour les rejoindre et fut accueilli avec soulagement.

« C’est un vrai supplice de damnés ! s’écria Helen.

— C’est ainsi que je me représente l’enfer », ajouta Rachel.

Elle avait les yeux brillants et paraissait effarée.

Hewet et Miss Allan, qui valsaient assez laborieusement, s’arrêtèrent pour saluer les nouvelles venues.

« C’est vraiment gentil à vous, dit Hewet, mais où est Mr. Ambrose ?

— Pindare, répondit Helen. Une femme qui a passé la quarantaine en octobre est-elle autorisée à danser ? Je ne supporte pas de rester immobile. »

Elle parut s’abandonner entièrement à Hewet et tous deux allèrent se dissoudre dans la foule.

« Nous sommes obligés de suivre le mouvement », dit Hirst à Rachel en la prenant résolument par le coude.

Rachel, sans beaucoup d’expérience, dansait bien, grâce à son sens du rythme ; Hirst, lui, n’était pas musicien et les quelques leçons qu’il avait prises à Cambridge ne lui avaient appris que l’anatomie de la valse sans lui en communiquer l’esprit. Dès le premier tour, ils constatèrent l’incompatibilité de leurs méthodes respectives. Leurs ossatures, loin de s’adapter l’une à l’autre, semblaient accentuer leurs angles, rendant impossible une giration régulière et s’opposant, de plus, à la course tournoyante des autres danseurs.

« Si nous nous arrêtions ? » proposa Hirst.

Rachel comprit à son expression qu’il était ennuyé. Ils gagnèrent péniblement un coin où il y avait des sièges et d’où l’on voyait bien la salle. Celle-ci continuait à onduler, en vagues bleues et jaunes que les habits des hommes rayaient de noir.

« Curieux spectacle, observa Hirst. Vous dansez beaucoup à Londres ? »

Ils étaient un peu essoufflés et assez agités tous les deux, mais résolus à ne rien montrer de cette agitation.

« Presque jamais. Et vous ?

— Ma famille donne un bal tous les ans, à Noël.

— Ce parquet n’est vraiment pas mauvais. »

Hirst ne se donna pas la peine de répondre à cette remarque banale. Il regardait les danseurs sans mot dire. Au bout de trois minutes, incapable de supporter plus longtemps ce silence, Rachel se décida à proférer une nouvelle platitude relative à la beauté de la nuit. Hirst l’interrompit sans pitié :

« Ce n’était pas sérieux, ce que vous disiez l’autre jour au sujet de votre christianisme et de votre manque d’instruction ?

— C’était exact, en principe, répondit-elle, puis elle ajouta : mais, d’autre part, je joue très bien du piano, mieux que n’importe qui dans cette salle, je pense. Vous êtes l’homme le plus distingué d’Angleterre ? demanda-t-elle ensuite avec timidité.

— Un des trois », rectifia Hirst.

Helen, passant en trombe devant eux, lança son éventail sur les genoux de Rachel.

« Elle est très belle », observa Hirst.

Il y eut un nouveau silence. Rachel se demandait s’il la trouvait bien physiquement, elle aussi. Saint-John songeait combien il est difficile de converser avec les jeunes filles qui n’ont aucune expérience de la vie. Il était manifeste que Rachel n’avait jamais rien pensé, rien senti, rien vu ; elle pouvait bien être intelligente, comme elle pouvait être aussi tout à fait quelconque. Cependant la remarque désobligeante de Hewet agissait encore sur lui comme un venin : « Tu ne sais pas t’y prendre avec les femmes. » Aussi se décida-t-il à profiter de l’occasion.

La robe de soirée prêtait exactement à Rachel ce qu’il fallait d’irréalité et de distinction pour que l’entretien prît un caractère romanesque. Cela stimulait chez lui le désir de parler et cela l’irritait en même temps ; il ne savait pas par où commencer. Il la regarda. Elle lui parut très lointaine et indéchiffrable, très jeune et très chaste. Il respira avant de commencer :

« Les livres, par exemple. Qu’est-ce que vous avez lu ? Shakespeare et la Bible, c’est tout ?

— Je n’ai pas lu beaucoup de classiques », avoua Rachel.

Le ton cavalier et fort peu naturel de Hirst ne lui plaisait guère, mais d’autre part sa culture masculine lui faisait évaluer ses propres ressources avec une grande modestie.

« Vous n’allez pas me raconter qu’à l’âge de vingt-quatre ans vous n’avez pas encore lu Gibbon ? demanda-t-il sévèrement.

— Mais si.

— Mon Dieu1 ! s’écria-t-il, les bras au ciel. Il faut vous y mettre dès demain. Je vous enverrai mon exemplaire. Ce que je voudrais savoir, c’est… (Il l’examina d’un œil critique.) Ce qu’il s’agit de savoir, voyez-vous, c’est si on peut vraiment vous parler. Avez-vous une structure mentale ou bien êtes-vous pareille à toutes les autres personnes de votre sexe ? Vous me paraissez absurdement jeune par rapport à un homme de votre âge. »

Rachel le regardait sans rien dire. Il poursuivit :

« Revenons à Gibbon. Pensez-vous que vous serez capable de l’apprécier ? C’est une pierre de touche, sans aucun doute… Chez les femmes, reprit-il, il est terriblement difficile de discerner… ce qui est dû au manque de culture, veux-je dire, et ce qui provient d’une inaptitude congénitale. Personnellement, je ne vois pas ce qui peut vous empêcher de comprendre, sinon le fait que vous avez mené jusqu’ici une existence aussi absurde. Vous avez simplement marché dans le rang, je suppose, avec vos cheveux dans le dos. »

La musique avait repris. L’œil de Hirst explorait la salle, en quête de Mrs. Ambrose. Malgré la meilleure volonté du monde, il se rendait compte qu’entre lui et Rachel, les choses ne s’arrangeraient pas.

« J’aimerais énormément vous prêter des livres, dit-il, en boutonnant ses gants. Nous nous reverrons. Pour l’instant, je vous quitte. »

Il se leva et partit.

Rachel regarda autour d’elle. Comme un enfant dans une réunion, elle avait l’impression d’être entourée de visages inconnus, hostiles, aux nez crochus, aux yeux froids et moqueurs. Elle se trouvait près d’une porte-fenêtre. Elle la poussa et sortit dans le jardin. Des larmes de rage lui emplissaient les yeux.

« Au diable cet homme ! s’écria-t-elle, car elle avait fait siennes certaines expressions de Helen. Que le diable l’emporte avec son insolence ! »

Elle se tenait au milieu d’un pâle rectangle de lumière projeté sur l’herbe par la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir. Devant elle se dressaient, massives, des silhouettes de grands arbres noirs. Elle restait là sans bouger, avec de légers frissons de colère et d’énervement, écoutant derrière elle les pas tournoyants des danseurs et le rythme cadencé de la valse.

« Il y a des arbres », fit-elle à haute voix.

Les arbres la dédommageraient-ils de Saint-John Hirst ? Elle pourrait se transformer en une princesse persane et, loin de la civilisation, seule, s’en aller à cheval par les sommets des montagnes, ordonnant à ses femmes de chanter pour elle le soir, loin de tout ceci, loin des compétitions et des hommes et des femmes… Hors de l’ombre, une forme s’avança, noire avec un petit feu rouge vers le haut.

« Mais c’est Miss Vinrace, dit Hewet, la regardant de plus près. Vous avez dansé avec Hirst ?

— Je suis furieuse contre lui ! cria-t-elle dans son emportement. A-t-on jamais vu pareil insolent ?

— Insolent ? répéta Hewet, surpris, sortant le cigare d’entre ses lèvres. Hirst, insolent ?

— C’est insolent, de… » commença Rachel qui s’interrompit aussitôt. Elle ne savait plus au juste ce qui l’avait indignée à ce point. Au prix d’un grand effort, elle se ressaisit et dit en pensant à Helen et à ses moqueries :

« Enfin… Il faut croire que je suis une sotte. »

Elle fit mine de rentrer dans la salle de bal, mais Hewet l’arrêta.

« Expliquez-moi, je vous en prie. Je suis persuadé que Hirst n’avait pas l’intention de vous blesser. »

La tentative d’explication de Rachel fut très laborieuse. Impossible d’avouer que l’image d’elle-même marchant, dans le rang, les cheveux dans le dos, lui avait paru singulièrement offensante et odieuse ; elle ne pouvait davantage expliquer pourquoi elle avait trouvé irritante, terrible même, la façon dont Hirst se proclamait supérieur de par son essence et son expérience – comme s’il lui fermait une porte au nez. Tout en faisant avec Hewet les cent pas sur la terrasse, elle disait avec amertume :

« Ce n’est pas la peine d’essayer. Il vaut mieux vivre chacun de son côté. Nous ne pouvons pas nous comprendre. Nous ne faisons qu’extérioriser ce qu’il y a de pire. »

Hewet écarta d’un geste ces généralisations quant aux natures respectives des deux sexes : les idées de ce genre l’ennuyaient ; c’était, à son sens, une façon de généraliser des inexactitudes. Mais, connaissant Hirst, il se représentait assez clairement ce qui venait de se passer et, bien qu’au fond cela l’amusât beaucoup, il décida que Rachel ne devait pas conserver le souvenir de cet incident ni le faire figurer dans le tableau qu’elle se faisait de l’existence.

« Vous allez le prendre en aversion maintenant, dit-il, et ce n’est pas juste. Pauvre vieux Hirst, il veut à toute force appliquer sa méthode. Et je vous assure, Miss Vinrace, que c’est avec la meilleure intention. Il vous adressait un compliment… Il essayait… Il essayait… »

Succombant au fou rire, il ne put terminer sa phrase.

Rachel pivota soudain sur elle-même et se mit à rire à son tour. Elle se rendait compte qu’il y avait eu quelque chose de ridicule de la part de Hirst, et peut-être aussi de la sienne.

« Cela doit être sa façon de lier connaissance, dit-elle. Très bien. Je saurai jouer mon rôle. Je commencerai ainsi : « Vilain au physique, répulsif au moral comme vous l’êtes, Mr. Hirst… »

— Bravo ! bravo ! cria Hewet, voilà comment il faut le traiter. Voyez-vous, Miss Vinrace, Hirst mérite un peu d’indulgence. Il a passé toute sa vie pour ainsi dire devant un miroir, dans une belle pièce à boiseries, parmi des estampes japonaises et des meubles anciens magnifiques, avec une seule touche de couleur, vous savez, juste à la place qu’il faut – je crois que c’est entre les deux fenêtres. Et il reste là pendant des heures, les pieds au feu, à parler de philosophie, de Dieu, de son foie, de son cœur, des cœurs de ses amis. Ils sont tous malades. Il ne peut guère paraître à son avantage dans une salle de bal. Ce qu’il lui faut, c’est un coin confortable, bien enfumé, bien masculin, où il puisse étendre ses jambes et ne parler que quand il a quelque chose à dire. Personnellement, je trouve cela sinistre, mais cela m’inspire du respect. Il y a tant de gravité chez ces gens-là. Les choses sérieuses, ils les prennent vraiment très au sérieux. »

Cette évocation de l’existence de Hirst intéressa Rachel au point de lui faire presque oublier ses griefs personnels et de ranimer sa considération pour lui.

« Ils sont donc vraiment très intelligents ? demanda-t-elle.

— Mais bien sûr. Au point de vue intellectuel, je pense qu’il disait vrai l’autre jour : ce sont là les meilleurs cerveaux d’Angleterre. Seulement… vous devriez le prendre en main, ajouta-t-il. Il y a en lui bien plus de choses que ce qu’on y a découvert jusqu’ici. Il a besoin de quelqu’un qui se moque de lui… Quand je pense qu’il vous a reproché votre manque d’expérience ! Pauvre vieux Hirst ! »

Ils avaient continué à faire les cent pas sur la terrasse tout en causant. Cependant, une main invisible écartait un à un les rideaux et les répliques lumineuses des fenêtres tombaient sur l’herbe à des intervalles réguliers. Ils s’arrêtèrent pour jeter un coup d’œil dans le salon et aperçurent Mr. Pepper en train d’écrire, seul à une table.

« Voilà Pepper qui écrit à sa tante, dit Hewet. Elle doit être extraordinaire, cette vieille dame. Elle a quatre-vingt-cinq ans, paraît-il, et il l’emmène en excursion à pied dans la New Forest. »

Il frappa aux carreaux et cria :

« Pepper ! Allez faire votre devoir. Miss Allan vous attend. »

Arrivés aux fenêtres de la salle, ils ne purent résister au rythme de la danse et à l’entrain de l’orchestre.

« Nous y allons ? » demanda Hewet.

Et, la main dans la main, ils se laissèrent prestigieusement emporter par le grand remous.

Ils n’en étaient qu’à leur deuxième rencontre ; mais lors de la première, ils avaient assisté ensemble à l’échange de baisers entre un homme et une femme, et, au début de la deuxième, Hewet avait constaté qu’une jeune fille en colère ne diffère pas beaucoup d’un enfant – c’est pourquoi, en se donnant la main pour entrer dans la danse, ils se sentirent tous deux plus à l’aise qu’on ne l’est en général.

Il était minuit et la fête battait son plein. Les domestiques épiaient aux fenêtres. Les formes blanches des couples s’éparpillaient à travers le jardin. Mrs. Thornbury et Mrs. Elliot étaient installées côte à côte sous un palmier, gardiennes de mouchoirs, d’éventails et de broches déposés dans leur giron par des jeunes personnes aux joues en feu. De temps à autre, elles se faisaient part de leurs impressions :

« Miss Warrington a l’air heureux, décidément, observa Mrs. Elliot, et toutes deux sourirent, et toutes deux soupirèrent.

— Il a beaucoup de caractère, dit Mrs. Thornbury, faisant allusion à Arthur.

— Et le caractère, c’est ce qu’on recherche, souligna Mrs. Elliot. Mais voici un jeune homme qui a surtout de l’intelligence, continua-t-elle en désignant de la tête Hirst qui passait avec Miss Allan à son bras.

— Il n’a pas l’air solide, déclara Mrs. Thornbury, son teint n’est pas bon… Voulez-vous que je l’enlève ? demanda-t-elle à Rachel qui s’était arrêtée, s’apercevant qu’un long morceau de son volant traînait derrière elle.

— J’espère que vous vous amusez bien ? demanda Hewet aux deux dames.

— Je suis tout à fait dans mon élément, répondit Mrs. Thornbury, souriante. J’ai eu cinq filles à sortir et toutes les cinq adoraient la danse. Vous adorez cela aussi, Miss Vinrace ? s’informa-t-elle, tournant vers la jeune fille son regard maternel. J’avoue que j’adorais cela moi-même à votre âge. Comme je suppliais ma mère de me permettre de rester plus longtemps ! Maintenant, ce sont les pauvres mères qui ont ma sympathie. Mais je sympathise aussi avec les filles. »

Elle considérait Rachel avec son sourire de sympathie, non dépourvu cependant d’une certaine acuité.

« Ils ont l’air d’avoir bien des choses à se dire, observa Mrs. Elliot, accompagnant d’un regard significatif le couple qui leur tournait le dos. Avez-vous remarqué, pendant le pique-nique ? Lui seul est parvenu à lui faire desserrer les lèvres.

— Elle a un père très intéressant, dit Mrs. Thornbury. C’est un des plus grands armateurs de Hull. Aux dernières élections – vous vous en souvenez ? – il a répondu à Mr. Asquith d’une façon très énergique. C’est bien intéressant de constater qu’un homme de cette expérience peut être un protectionniste convaincu. »

Préférant la politique générale aux questions personnelles, elle eût volontiers approfondi ce sujet, mais Mrs. Elliot ne tenait à parler de l’Empire que sous une forme moins abstraite.

« J’ai de très mauvaises nouvelles de ce qui se passe en Angleterre, à propos des rats, dit-elle. Ma belle-sœur, qui habite Norwich, m’écrit que personne n’ose plus commander une volaille pour sa table, à cause de la peste. Cela s’attaque aux rats et ils le transmettent à d’autres animaux.

— Les autorités de l’endroit ne prennent donc pas les mesures nécessaires ?

— Elle n’en parle pas. Mais elle dit que l’attitude des personnes instruites, qui devraient savoir à quoi s’en tenir, est d’une indifférence inouïe. Il est vrai que ma belle-sœur est une de ces femmes modernes très actives qui soulèvent toujours des problèmes, vous savez – ces femmes qu’on admire, mais dont on ne partage pas les sentiments – pas moi, du moins… Elle a, du reste, une santé de fer. »

Ceci lui ayant rappelé sa propre fragilité, Mrs. Elliot poussa un soupir.

« Une physionomie pleine d’animation, observa Mrs. Thornbury en regardant Evelyn M. qui venait de s’arrêter près de là pour épingler solidement une fleur écarlate à sa poitrine. La fleur ne voulait pas tenir ; alors, d’un geste exaspéré, elle l’enfonça dans la boutonnière de son danseur. Le grand garçon mélancolique la reçut comme un chevalier reçoit un gage d’amour de sa dame.

— C’est bien fatigant pour les yeux », proféra Mrs. Elliot après avoir contemplé quelque temps le tourbillon jaune dont elle ne connaissait, de nom ou de réputation, qu’un petit nombre de tourbillonneurs. S’arrachant à la foule, Helen accourut vers elles et s’empara d’une chaise libre.

« Puis-je m’asseoir près de vous ? demanda-t-elle, souriante et hors d’haleine. Je devrais avoir honte, n’est-ce pas ? À mon âge… »

Son animation, la couleur de ses joues rendaient sa beauté plus communicative que de coutume, si bien que les deux dames éprouvèrent le même désir de la toucher. Elle haletait :

« Oh ! je m’amuse. Le mouvement, c’est quelque chose d’extraordinaire, n’est-ce pas ?

— J’ai toujours entendu dire que rien n’égale la danse quand on est bon danseur », dit Mrs. Thornbury, qui lui souriait.

Helen se balançait légèrement, comme si elle était assise sur des fils de fer.

« Je pourrais danser sans arrêt ! s’écria-t-elle. On devrait se laisser aller davantage ! Regardez-moi ces petits pas qu’ils font !

— Avez-vous vu les merveilleux danseurs russes ? » commença Mrs. Elliott. Mais Helen avait aperçu son cavalier qui venait la rejoindre. Elle se leva comme se lève la lune. Ils avaient déjà parcouru la moitié de la salle que les deux dames la suivaient encore des yeux avec admiration, tout en trouvant plutôt bizarre qu’une femme de son âge prît plaisir à danser.

Dès que Helen resta seule un instant, Saint-John Hirst, qui guettait l’occasion, s’approcha d’elle et dit :

« Cela vous ennuierait-il beaucoup de venir vous asseoir en ma compagnie ? Je suis absolument incapable de danser. »

Il la pilota vers un coin meublé de deux fauteuils qui lui prêtaient une certaine intimité. Ils s’installèrent, mais, pour commencer, Helen, encore sous l’effet de la danse, ne put dire un mot.

« Étrange ! s’écria-t-elle enfin. Quelle idée peut-elle bien avoir de la forme de son corps ? »

Cette remarque concernait une personne qui passait devant eux, appliquée, semblait-il, à se dandiner plutôt qu’à marcher et prenant appui sur le bras d’un gros homme avec des yeux en boules vertes, insérés dans un masque gras et blanc. Elle n’aurait pu se passer de support, étant énorme et si comprimée que son buste se projetait en avant bien plus loin que ses pieds, condamnés à faire des pas minuscules à cause de la jupe qui entravait les chevilles. Sa toilette consistait en une faible quantité de satin jaune vif, avec, çà et là, au petit bonheur, des plaques de perles bleues et vertes, tendant à rappeler les nuances d’une gorge de paon. Un panache pourpre couronnait l’édifice mousseux de sa coiffure, un ruban de velours noir constellé de pierreries encerclait ce qu’elle avait de cou et des bracelets s’incrustaient profondément dans la chair dodue de ses bras gantés. Tachetée de rouge sous une couche de poudre, sa physionomie était celle d’un petit cochon impertinent, mais guilleret.

Saint-John se refusait à partager l’hilarité de Helen.

« Cela me donne la nausée, déclara-t-il. Toute cette affaire me donne la nausée… Représentez-vous les idées de ces gens-là, leurs sentiments… vous n’êtes pas de mon avis ?

— Je jure chaque fois de ne plus remettre les pieds dans aucune espèce de réunion, avoua Helen, et je ne tiens jamais ma promesse. »

Enfoncée dans son fauteuil, elle regardait le jeune homme en riant. Il était manifestement indigné, mais quelque peu excité en même temps.

« Quoi qu’il en soit, dit-il avec sa préciosité coutumière, il faut en prendre son parti, je suppose.

— Son parti de quoi ?

— Du fait qu’on ne trouvera pas au monde plus de cinq personnes avec qui cela vaille la peine de parler. »

La couleur, le brillant, se retiraient progressivement du visage de Helen, qui finit par reprendre son expression tranquille et observatrice.

« Cinq personnes ? dit-elle. Il me semble qu’il y en a plus de cinq.

— Vous êtes donc une privilégiée, répliqua Hirst. Ou plutôt, c’est moi qui n’ai pas de chance. »

Il se tut, puis demanda à brûle-pourpoint :

« À votre avis, suis-je quelqu’un avec qui il est difficile de s’entendre ?

— Quand on est intelligent et qu’on est jeune, c’est presque toujours le cas.

— Et c’est ce que je suis, en effet : immensément intelligent. Infiniment plus intelligent que Hewet. Il est très possible, continua Hirst du même ton curieusement détaché, que je devienne un des individus ayant une valeur authentique. Or, c’est tout autre chose que d’être intelligent… Mais il n’y a pas de danger que la famille s’en rende compte », ajouta-t-il avec amertume.

Helen jugea que ceci appelait une question :

« Les rapports avec les vôtres vous paraissent compliqués ?

— Intolérables… Ils tiennent à me voir un jour Pair d’Angleterre et Conseiller privé. Si je suis venu ici, c’est en partie pour régler cette question, car il faut la régler, soit que j’entre au barreau, soit que je reste à Cambridge. Il y a certes des inconvénients d’un côté comme de l’autre, mais je suis persuadé que les arguments en faveur de Cambridge doivent l’emporter. Les choses de ce genre, fit-il avec un geste vers la cohue de la salle – la répulsion qu’elles inspirent ! Je sens en moi, d’autre part, de grandes facultés affectives. Ce n’est pas que je sois sensitif comme l’est Hewet. Je suis très attaché à quelques rares individus. Je crois, par exemple, que ma mère n’est pas une personne à négliger, malgré bien des côtés déplorables… À Cambridge, sans aucun doute, je finirais par prendre une place prépondérante. D’autres raisons, cependant, font que je redoute Cambridge. »

Il se tut, puis, par un curieux changement d’attitude, il cessa d’être l’ami qui se confie pour devenir le jeune homme classique dans une réunion mondaine.

« Je dois vous paraître affreusement ennuyeux, dit-il.

— Pas le moins du monde, répondit Helen, cela m’intéresse beaucoup.

— Vous n’imaginez pas, s’écria-t-il presque avec émotion, ce que c’est que de rencontrer quelqu’un à qui l’on puisse parler ! Dès que je vous ai vue, j’ai senti que vous pourriez peut-être me comprendre. J’aime beaucoup Hewet, mais il n’a pas la moindre notion de ce que je suis. De toutes les femmes que je connais, vous êtes la seule qui saisisse tant soit peu ce que j’entends quand je dis telle ou telle chose. »

L’orchestre jouait maintenant la Barcarolle d’Hoffmann, et Helen battait la mesure de la pointe du pied. Mais après le compliment qu’elle venait de recevoir, elle jugeait qu’il était impossible de quitter la place. D’ailleurs, les propos de Hirst l’amusaient, la flattaient même, et la candeur de sa vanité lui paraissait séduisante. Elle devinait qu’il n’était pas heureux et se montrait assez femme pour souhaiter qu’il lui fit ses confidences.

« Je suis bien vieille, soupira-t-elle.

— C’est curieux, je ne vous trouve pas vieille du tout. J’ai l’impression que nous sommes exactement du même âge. Et de plus – il hésita, puis, l’ayant regardée, il s’enhardit – j’ai l’impression de pouvoir vous parler ouvertement, comme à un homme, des rapports entre les deux sexes et de… »

Malgré toute son assurance, il rougit un peu en prononçant les derniers mots.

Elle le tranquillisa aussitôt par le rire qui accompagna son exclamation :

« Mais je l’espère bien ! »

Il la regardait avec une franche cordialité et pour la première fois les plis creusés autour de son nez et de sa bouche se détendirent.

« Dieu soit loué ! s’écria-t-il, nous pouvons donc nous comporter comme des créatures humaines civilisées. »

En effet, une barrière le plus souvent inamovible venait d’être écartée. Ils avaient maintenant la possibilité de s’entretenir sur des sujets auxquels, en général, on ne fait allusion entre un homme et une femme qu’en présence de médecins ou devant le spectre de la mort. Au bout de cinq minutes, Hirst faisait déjà le récit de son existence ; ce long récit d’une existence pleine d’incidents compliqués aboutit à une discussion des principes sur lesquels s’appuie la morale, puis à d’autres questions fort intéressantes que, même dans cette salle de bal, on ne pouvait aborder qu’à voix basse, de peur d’être entendu par quelque dame à gorge de pigeon ou quelque superbe commerçant qui exigeraient votre expulsion immédiate.

Quand tous ces sujets furent épuisés, ou plus exactement quand Helen, par un certain relâchement de son attention, fit comprendre à Hirst que leur tête-à-tête avait assez duré, il se leva en déclarant :

« Il n’y a donc aucune raison pour multiplier ces mystères.

— Aucune, sauf le fait que nous sommes des Anglais », répliqua Helen.

Elle prit le bras de Hirst et ils traversèrent la salle, se faufilant à grand-peine parmi les couples tournoyants qui, à cette heure, étaient passablement dépeignés et n’avaient plus, pour un œil critique, aucune élégance de ligne.

L’excitation de l’effort pour établir leur amitié et la longueur de leur entretien avaient aiguisé leur appétit. Aussi se dirigèrent-ils vers la salle à manger qui, entre-temps, s’était remplie de consommateurs installés par petites tables. À la porte, ils rencontrèrent Rachel qui rentrait dans la salle pour danser avec Arthur Venning. Elle avait les joues roses, l’air heureux et Helen fut frappée de constater que, dans ces dispositions, elle était décidément plus séduisante que la majorité des jeunes femmes. Cela ne s’était encore jamais manifesté aussi nettement aux yeux de sa tante.

« Tu t’amuses ? » demanda Helen, comme ils s’arrêtaient un instant.

Ce fut Arthur qui lui répondit :

« Miss Vinrace vient de me faire un aveu : elle était loin de soupçonner les plaisirs qu’offre un bal.

— Oui, s’écria Rachel, j’ai complètement changé d’avis sur l’existence.

— Pas possible ! » fit Helen, moqueuse. Le couple parti, elle ajouta : « C’est un trait caractéristique de Rachel. Elle change d’avis sur l’existence tous les deux jours à peu près. » Quand ils furent installés à une table, elle reprit : « Vous savez, je crois bien que vous êtes exactement la personne qu’il faut pour m’aider à son éducation. Elle a été élevée autant dire dans un couvent. Son père est franchement ridicule. J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je suis trop vieille, et je suis une femme. Vous devriez lui parler… lui expliquer les choses… je veux dire causer avec elle comme vous le faites avec moi.

— J’ai déjà essayé ce soir, dit Saint-John, mais je ne crois pas avoir réussi. Elle me paraît si jeune, si dépourvue d’expérience. J’ai promis de lui prêter Gibbon. »

Helen réfléchissait tout haut :

« Il ne s’agit pas précisément de Gibbon, il s’agit plutôt des faits de l’existence, vous comprenez ce que je veux dire ? De ce qui se passe en réalité, de ce que les gens ressentent, tout en s’efforçant le plus souvent de le dissimuler. Il n’y a rien d’alarmant à cela. C’est tellement plus beau que les faux-semblants ! C’est toujours plus intéressant, cela vaut toujours mieux, à mon avis, que ce genre de choses. »

De la tête, elle lui indiquait, à une table voisine, deux jeunes filles et deux jeunes gens occupés à se taquiner bruyamment et à échanger des insinuations ironiques mêlées de cajoleries, au sujet, semblait-il, d’une paire de bas ou d’une paire de jambes. L’une de ces demoiselles dépliait son éventail d’un air offusqué et le tout produisait une impression désagréable, en partie parce qu’on devinait, entre les deux jeunes filles, une secrète hostilité.

« Pourtant, sur mes vieux jours, soupira Helen, j’en arrive à me dire que dans l’ensemble notre action ne compte pas pour grand-chose : les gens n’en font qu’à leur idée, il n’y a pas d’influence qui tienne. »

Elle hocha la tête en regardant les soupeurs.

Mais Saint-John n’était pas de son avis. Selon lui, on pouvait changer bien des choses en exposant son propre point de vue, en conseillant des lectures, etc. Il tenait le développement de la femme pour une des questions les plus graves de ce temps. À certains moments, il lui semblait que tout, ou presque tout, dépendait de l’éducation.

Pendant ce temps, dans la salle, les danseurs se disposaient en carrés pour les lanciers. Arthur et Rachel, Susan et Hewet, Miss Allan et Hughling Elliot se trouvaient réunis. Miss Allan consulta sa montre.

« Une heure et demie, déclara-t-elle. Et moi qui dois expédier demain Alexander Pope !

— Pope ! ricana Mr. Elliot, qui donc peut lire Pope, je voudrais bien le savoir ? Quant à lire ce qu’on écrit sur lui, non, non, Miss Allan, vous enrichissez le monde en dansant beaucoup plus qu’en écrivant, soyez-en persuadée. »

Cela faisait partie des maniérismes de Mr. Elliot, de prétendre que rien au monde ne pouvait rivaliser avec les plaisirs de la danse, comme rien au monde n’égalait l’ennui de la littérature. Il cherchait ainsi, d’une façon assez touchante, à se concilier les jeunes et à leur prouver formellement qu’en dépit du fardeau de la science sous lequel il avait ployé et pâli, il restait aussi vivant que le plus jeune d’entre eux.

« Il s’agit pour moi d’une question alimentaire, répondit tranquillement Miss Allan ; mais je crois que je me fais attendre. »

Elle reprit sa pose pour les lanciers, en avançant le bout carré de son soulier noir.

« Mr. Hewet, vous devez me faire un salut. »

Miss Allan était manifestement la seule qui connût à fond les figures de la danse.

Après les lanciers, il y eut une valse, après la valse une polka, et ensuite il se produisit quelque chose d’affreux : la musique, qui n’avait cessé de retentir avec des intervalles de cinq minutes, s’arrêta tout à coup. La femme aux grands yeux noirs commença à emmailloter de soie le violon, l’homme remit avec soin le cor dans son étui. Des couples les assaillirent, implorant en anglais, en français, en espagnol, une danse de plus, rien qu’une seule. Il n’était pas très tard. Mais le vieux pianiste se contenta de sortir sa montre et de secouer la tête. Il remonta le col de sa veste et exhiba un cache-nez de soie rouge qui détruisit aussitôt l’effet solennel de sa tenue. Les musiciens étaient curieusement pâles, les yeux fatigués, l’air maussade et prosaïque, comme s’ils ne rêvaient que de viande froide et de bière, après quoi ils iraient se coucher.

Rachel, parmi d’autres, les avait suppliés de continuer. Après leur refus, elle se mit à tourner les pages des morceaux de musique restés sur le piano. La plupart avaient des couvertures de couleur représentant des sujets romantiques : gondoliers à califourchon sur un croissant de lune, religieuses épiant à travers les barreaux d’une fenêtre de couvent, jeunes personnes aux cheveux épars, pointant un fusil vers les étoiles. Elle se rendit compte que le thème principal des airs sur lesquels on venait de danser si allégrement était le regret passionné de l’amour défunt et de la jeunesse innocente. Une poignante tristesse s’interposait toujours entre les danseurs et leur passé de félicité.

« Ce n’est pas étonnant qu’ils en aient assez, à la fin, de jouer toutes ces inepties, déclara-t-elle tout en déchiffrant quelques mesures. Ce sont, au fond, des airs de cantiques, exécutés sur un rythme accéléré, avec des bribes de Wagner ou de Beethoven par-ci, par-là.

— Vous êtes musicienne ? Vous voulez bien jouer quelque chose ? N’importe quoi, pourvu que on puisse danser ! »

De tous côtés, on proclamait son talent de pianiste, si bien qu’elle dut consentir. Bientôt, ayant épuisé toute la musique de danse qu’elle connaissait, elle eut recours à un passage d’une sonate de Mozart.

« Mais ce n’est pas une danse, dit quelqu’un, s’arrêtant près du piano.

— Si c’en est une, répliqua-t-elle avec un hochement de tête énergique. Inventez le pas ! »

En pleine possession de la mélodie, elle en marqua hardiment le rythme, de manière à le rendre plus entraînant. Helen saisit son idée au bond, elle s’empara du bras de Miss Allan et s’élança à travers la salle, multipliant des révérences, des pirouettes, des chassés obliques, comme une enfant qui gambade dans une prairie.

« C’est une danse pour ceux qui ne savent pas danser ! » s’écria-t-elle.

La mélodie se transforma en un menuet. Saint-John se mit à sautiller avec une vitesse incroyable, d’abord sur le pied gauche, puis sur le droit. Hewet, les bras étendus, les pans de son habit écartés, imitait les mouvements lascifs et rêveurs d’une vierge hindoue qui danse devant son rajah. Puis, sur un rythme de marche, Miss Allan, pinçant sa jupe, se dirigea vers les deux fiancés et s’inclina profondément devant eux. Du moment que les pieds évoluaient en cadence, chacun abandonnait son quant-à-soi. Sans transition, Rachel passa de Mozart à de vieux airs de chasse anglais, puis à des Noëls et des cantiques, ayant constaté qu’avec un peu d’adresse, n’importe quel motif bien marqué pouvait s’adapter à la danse. Au bout d’un moment, on ne vit plus dans la salle que des formes qui tournoyaient ou glissaient, isolées ou par couples. Mr. Pepper exécutait sur les pointes une figure inspirée du patinage, dont il avait été jadis un champion local. Mrs. Thornbury essayait de se rappeler une bourrée ancienne qu’elle avait vu danser par les fermiers de son père, dans le Dorsetshire. Quant à Mr. et Mrs. Elliot, ils faisaient sans arrêt le tour de la pièce en galopant avec tant d’impétuosité que les autres danseurs frémissaient à leur approche. Quelques-uns blâmaient entre eux le caractère tapageur de cette exhibition : pour d’autres, c’était là le meilleur moment de la soirée.

« En place pour la farandole ! » cria Hewet. La main dans la main, les danseurs formèrent une ronde gigantesque et, clamant : Connaissez-vous John Peel ? se mirent à tourner de plus en plus vite, jusqu’au moment où la tension excessive de la chaîne fit sauter un des maillons – en l’espèce Mrs. Thornbury – tandis que les autres, projetés en tous sens, allaient tomber au hasard, qui à terre, qui sur un siège, qui dans les bras d’un voisin. En se relevant, essoufflés et ébouriffés, ils furent surpris de voir que l’éclairage électrique avait perdu de son intensité et bien des yeux se tournèrent machinalement vers les fenêtres. L’aube, en effet, était là. Pendant qu’ils dansaient, la nuit lui avait cédé la place. Dehors, les montagnes se dessinaient, très pures et lointaines. La rosée étincelait sur l’herbe, le ciel était inondé de bleu, avec des jaunes et des roses du côté de l’est. Les danseurs se pressaient aux fenêtres, les ouvraient toutes grandes, s’aventuraient peu à peu jusque sur la pelouse.

« Comme elles ont l’air bêtes, ces pauvres vieilles lumières, remarqua Evelyn M. d’une voix curieusement affaiblie. Et nous donc ! Ce n’est guère seyant. »

Elle disait vrai : les coiffures défaites, les bijoux verts ou jaunes, si éclatants une demi-heure plus tôt, paraissaient maintenant ternes et mesquins. Comme si elles sentaient un regard froid fixé sur elles, les femmes d’un certain âge, dont le teint était mis à une rude épreuve, commençaient à prendre congé des autres pour aller se coucher.

Privée de son auditoire, Rachel continuait à jouer pour elle-même. De John Peel elle passa à Bach, objet actuel de son grand enthousiasme. Petit à petit, quelques-uns des danseurs, parmi les plus jeunes, quittèrent le jardin pour réoccuper les chaises dorées, éparses autour du piano. Il faisait déjà si clair dans la salle qu’on éteignit les lumières. Assis là, écoutant, ils sentaient leurs nerfs se détendre ; la brûlure de leurs lèvres, endolories à force de parler et de rire, se calmait. Ils restaient silencieux, comme s’ils voyaient se dresser dans le vide un édifice dont les colonnes alternaient avec des espaces libres. Puis, ils commencèrent à s’entrevoir eux-mêmes, et leur existence, et toute l’existence humaine, évoluant avec beaucoup de noblesse sous l’autorité de la musique. Ils se sentaient ennoblis et quand Rachel s’arrêta, ils ne souhaitaient plus rien d’autre que le sommeil.

Susan, qui s’était levée, s’écria :

« Je crois bien que c’est la soirée la plus heureuse de ma vie ! Vraiment, j’adore la musique, ajouta-t-elle en remerciant Rachel. Cela exprime, semble-t-il, tout ce qu’on ne saurait dire soi-même. »

Elle eut un petit rire nerveux. Son regard, plein de sympathie, allait des uns aux autres, comme si elle ne trouvait pas de mots pour s’expliquer.

Elle se contenta de murmurer :

« Vous avez tous été si gentils, tellement gentils… »

Puis elle se retira à son tour.

Après la brusque dislocation qui termine en général ces soirées, Helen et Rachel, vêtues de leurs manteaux, se tenaient devant la sortie, cherchant des yeux un véhicule.

« Vous pensez bien qu’il ne reste plus de voitures ! dit Saint-John qui les avait suivies. Vous êtes obligées de coucher ici.

— Oh ! non, répondit Helen, nous allons rentrer à pied.

— Puis-je vous accompagner ? demanda Hewet. Il n’est pas question d’aller se coucher. Vous imaginez cela, qu’on reste étendu parmi des polochons en face de son lavabo, par une matinée comme celle-ci ?… C’est là que vous habitez ? »

Ils s’étaient engagés dans l’avenue, et il se retourna pour montrer, à flanc de coteau, une villa blanc et vert qui semblait avoir fermé les yeux.

« Ce n’est pas une lampe allumée qu’on voit là ? demanda Helen avec inquiétude.

— C’est le soleil », dit Saint-John.

Chacune des fenêtres d’en haut était marquée d’un point d’or.

« J’ai eu peur que ce ne soit mon mari, absorbé par ses Grecs. Pendant tout ce temps, il a annoté son Pindare. »

Ils traversèrent la ville et prirent un chemin montant, parfaitement visible malgré l’absence de son habituelle bordure d’ombres. La fatigue et l’action apaisante de la lumière matinale leur ôtaient l’envie de parler. Ils se contentaient de respirer l’air délicieusement frais, qui ne semblait pas appartenir au même domaine vital que celui de midi.

Quand ils arrivèrent au grand mur jaune près duquel le chemin se séparait de la route, Helen fut d’avis que les deux jeunes gens devaient s’en retourner.

« Vous nous avez accompagnées assez loin, dit-elle, allez dormir maintenant. »

Mais ils ne semblaient pas disposés à rentrer.

« Asseyons-nous un instant, proposa Hewet. (Il étendit son vêtement par terre.) Asseyons-nous et contemplons. »

Ils s’installèrent, les regards dirigés vers la baie. La mer était calme, à peine ridée de petites vagues, avec quelques rayures de vert et de bleu. Les voiliers ne s’y montraient pas encore, mais on distinguait, irréel dans la brume, un vapeur à l’ancre. Il jeta un cri qui semblait venir d’un autre monde, puis tout redevint silencieux.

Rachel s’appliquait à ramasser un à un des cailloux gris pour en former un petit tumulus. Elle faisait cela posément, avec beaucoup d’attention.

« Ainsi donc, tu as changé d’avis sur l’existence, Rachel ? » demanda Helen.

Rachel ajouta une pierre à son édifice et bâilla.

« Je ne me rappelle plus. Je me sens comme un poisson au fond de la mer. »

Elle bâilla de nouveau. En ce lieu, à cette heure de l’aube, aucune des personnes présentes n’avait le pouvoir de l’intimider. Elle se sentait parfaitement à l’aise, même avec Mr. Hirst. Celui-ci déclara :

« Mon cerveau, au contraire, est d’une activité anormale. »

Il s’installa dans sa position favorite, les genoux dans les bras, le menton appuyé sur les genoux.

« Je perce tout à jour, absolument tout. La vie n’a plus de mystère pour moi. »

Il s’exprimait avec conviction, mais n’avait pas l’air de souhaiter une réponse. Malgré la proximité physique, malgré l’intimité de l’instant, ils n’étaient que des ombres les uns pour les autres. Hewet commença, rêveur :

« Et tous ceux de là-bas qui sont allés se coucher avec des préoccupations si différentes ! Miss Warrington est sans doute agenouillée en ce moment ; les Elliot ont été un peu secoués : il ne leur arrive pas souvent de s’essouffler et ils cherchent à s’endormir le plus vite possible. Il y a aussi le pauvre jeune homme efflanqué qui a dansé toute la nuit avec Evelyn : il est en train de mettre ses fleurs dans l’eau et de se demander : « Est-ce l’amour ? » Quant à ce malheureux Perrott, je suis sûr qu’il n’arrive pas à dormir et qu’il se console en lisant son auteur grec préféré. Et les autres… Non, Hirst, conclut-il, je ne trouve pas du tout que ce soit si simple.

— Je détiens une clef », dit Hirst, énigmatique, le menton toujours sur les genoux, le regard fixe.

Il y eut un silence. Puis Helen se leva et leur dit au revoir en ajoutant :

« N’oubliez pas que vous devez venir nous voir. »

Ils se séparèrent en échangeant de loin des signes d’adieu, mais les deux jeunes gens ne retournèrent pas à l’hôtel : ils partirent en promenade, parlant peu et sans la moindre allusion aux femmes qui occupaient une partie considérable de leurs pensées. Ils n’avaient pas envie d’échanger leurs impressions. Ils rentrèrent à temps pour le petit déjeuner.