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XXVIII

À MADAME MADAME LA VICOMTESSE DE BRAIMES hôtel de la préfecture, à grenoble (isère).

       Paris, 27 juillet 18…

Valentine, je suis bien inquiète ; comment se fait-il que je n’aie pas reçu un mot de vous depuis un mois ? Avez-vous quelque chagrin ? un de vos chers enfants est-il malade ? n’êtes-vous plus à Grenoble ? avez-vous accompli sans moi vos projets de voyage ? Voilà ce que j’espère alors mes lettres courent après vous, et comme vous ne savez rien de mes nouvelles tristesses, vous ne vous hâtez pas de m’écrire pour me consoler. Et jamais, cependant, je n’ai eu plus besoin de votre bonne amitié. La résolution que je viens de prendre me jette dans un si grand trouble ! J’agis à contre-cœur, mais je ne puis faire autrement ; il y a là une personne désolée, exaltée par sa douleur, qui m’entraîne, malgré ma volonté, dans son intérêt ; pourquoi n’ai-je pas là aussi une amie qui me retienne et qui m’arrête dans mon intérêt à moi !

Mais, après tout, qu’importe ma destinée ! l’espoir est à jamais perdu pour mes rêves, le triste mystère s’est enfin expliqué : M. de Villiers n’est plus libre, il doit épouser une de ses parentes. Oh ! il ne l’aime pas, j’en suis bien sûre, mais il est esclave de sa parole, et elle doit l’aimer. Peut-il sacrifier à une inconnue ses liens de famille et cet amour d’enfance ? Ah ! s’il m’avait aimée réellement, il aurait eu le courage d’accomplir ce sacrifice ; mais il n’avait pour moi qu’une tendre sympathie, assez vive pour lui laisser de longs regrets, pas assez forte pour lui inspirer une résolution pénible et cruelle. Ainsi deux êtres créés l’un pour l’autre se rencontrent un moment dans la vie ; se reconnaissent… et puis se quittent malgré eux, emportant chacun, dans leurs routes différentes, d’éternels regrets ; et ils languissent séparément, plus malheureux qu’ils n’étaient avant de se rencontrer, et ils végètent dans des régions opposées, ne s’attachant à rien, s’appelant de loin, mais vainement, tristes à jamais pour s’être vus un jour ! Ils sont comme ces passagers de divers navires qui se rencontrent une heure dans le même port qui échangent à la hâte quelques paroles sympathiques, et qui, le lendemain, séparément se rembarquent et s’en vont dans d’autres parages, sous d’autres cieux, ceux-ci au nord, ceux-là au midi, dans les déserts de neige, dans les déserts de feu, loin, bien loin les uns des autres, mourir. Est-il donc vrai que je ne le reverrai plus ? Oh ! mon Dieu ! comme je l’aimais ! je lui en voudrai toute ma vie d’avoir laissé perdre tant d’amour !

Il faut pourtant vous dire ce que j’ai résolu ; si je réfléchis un moment, je n’aurais plus la force de tenir ma promesse. Madame de Meilhan va venir me chercher ; je n’ai pu résister aux larmes de cette malheureuse mère dont j’ai fait le malheur. Elle est au désespoir ; son fils l’a quittée subitement, et, malgré le mystère qu’il lui en a fait, elle a su qu’il voulait aller en Amérique, et qu’il était au Havre, attendant le départ d’un bâtiment américain, l’Ontario. Elle espère arriver au Havre encore à temps pour revoir son fils, et elle compte sur mes prières pour le retenir. Je suis bien triste de causer tant de chagrin ; mais saurais-je dire ce qu’il faut pour consoler ? Je serai du moins généreuse ; la douleur d’Edgard est la mienne ; ce qu’il souffre pour moi, je le souffre moi-même pour un autre ; je ne puis voir ses tourments, dans lesquels je reconnais mes tourments, sans une pitié profonde ; cette pitié m’inspirera sans doute des prières qui sauront le retenir en France et l’empêcher de désoler sa mère en la quittant. D’ailleurs, je suis engagée, madame de Meilhan attend tout de moi. C’est une belle chose que l’amour maternel, il étouffe les orgueils les plus puissants ; il bouleverse d’un seul cri les plans les plus ambitieux voilà cette femme si hautaine subjuguée par la douleur ; elle m’appelle sa fille, elle consent à ce misérable mariage qui, disait-elle, devait ruiner son fils, et auquel elle ne pouvait songer sans effroi ; elle pleure, elle supplie… Ce matin, elle m’embrassait avec effusion. Rendez-moi mon fils, rendez-moi mon fils ! criait-elle ; vous l’aimez ; il vous aime ; il est charmant, il est beau, il est rempli d’esprit, je ne le reverrai plus si vous le laissez partir, dites-lui que vous l’aimez, rendez-moi mon fils ! — Que pouvais-je lui répondre, comment faire comprendre à une mère idolâtre, comment lui expliquer qu’on n’aime pas son fils ! Si on osait lui répondre : Ce n’est pas lui que j’aime, c’est un autre… Elle vous dirait : Vous mentez, il n’est pas possible qu’il y ait sur la terre un homme préférable à mon fils. Elle fondait en larmes en relisant la lettre qu’Edgard m’a écrite avant de partir ; cette lettre, Valentine, est noble et touchante, moi-même j’ai bien pleuré en la lisant. Enfin je me suis laissé entraîner, j’accompagnerai madame de Meilhan au Havre ; nous arriverons, je l’espère, avant le départ du paquebot… Edgard n’ira pas en Amérique, et moi !… Oh ! pourquoi est-ce lui qui m’aime ainsi !… On vient me chercher ; adieu, écrivez-moi, ma chère Valentine. Vrai, je suis inquiète. Si vous étiez ici !… Que vais-je devenir ?… Adieu ! Irène de Châteaudun.