Ainsi, chacun se rendait compte que, grâce à l’observation de certaines règles, telles que la ponctualité et le silence, grâce au souci de la bonne cuisine et à l’accomplissement des tâches plus humbles, une ode après l’autre étaient brusquement restituées au monde et chacun participait à la continuité de l’existence du savant.

Par malheur pour les êtres humains, l’âge élève une barrière, l’érudition en dresse une autre, le sexe une troisième, si bien que Mr. Ambrose, dans son cabinet, se trouvait séparé par un millier de kilomètres de la créature humaine la plus proche, laquelle, dans cette maison, était inévitablement une femme. Il passait des heures parmi ses livres interfoliés de blanc, seul comme une idole au fond d’un temple vide, sans le moindre mouvement, sinon celui de la main qui tourne la page, sans le moindre bruit, sauf parfois un hoquet, l’obligeant à écarter sa pipe pendant quelques instants. À mesure qu’il pénétrait davantage le cœur du poète, son fauteuil était de plus en plus étroitement encerclé de volumes qui s’étalaient ouverts sur le sol et qu’on ne pouvait franchir sans une façon spéciale de poser les pieds, si savante que les visiteurs y renonçaient, en général, et prenaient la parole en demeurant à l’extérieur.

Malgré cela, le lendemain du bal, Rachel entra dans cette pièce ; elle appela par deux fois : « Oncle Ridley ! » avant qu’il s’aperçût de sa présence. Il finit cependant par la regarder par-dessus ses lunettes :

« Eh bien ? fit-il.

— J’ai besoin d’un livre : L’Histoire de l’Empire romain, de Gibbon. Puis-je l’avoir ? »

Elle vit, à la suite de cette question, les rides reprendre peu à peu leur place sur le visage de son oncle, jusque-là uni comme un masque.

« Répète, je te prie, dit-il, soit qu’il n’eût pas entendu, soit qu’il n’eût pas compris. »

Elle répéta les mêmes mots, ce qui la fit légèrement rougir.

« Gibbon ! Quel besoin peux-tu bien en avoir ?

— Quelqu’un m’a conseillé de le lire, bégaya Rachel.

— Mais je ne voyage pas avec toute une collection d’historiens du XVIIIe siècle ! s’écria-t-il. Gibbon ! Dix gros volumes au bas mot ! »

Rachel s’excusa de son interruption et se prépara à sortir.

« Reste ! » cria son oncle. Il posa sa pipe, repoussa son livre de côté et, se levant, la prit par le bras pour la conduire lentement à travers la pièce.

« Platon, dit-il, appuyant un doigt contre le premier d’une rangée de petits volumes foncés. Et Jorrocks à côté, c’est une erreur. Sophocle, Swift. Les commentateurs allemands ne t’intéressent pas, je suppose. Des Français, alors ? Tu lis en français ? Tu devrais lire Balzac. Nous arrivons à Wordsworth et à Coleridge, Pope, Johnson, Addison, Shelley, Keats. Une chose en entraîne une autre. Pourquoi Marlowe se trouve-t-il ici ? Mrs. Chailey, je pense. Mais à quoi sert la lecture si on ne lit pas les Grecs ? Au fond, quand on lit les Grecs, on n’a plus besoin d’aucune autre lecture. Pure perte de temps… pure perte de temps. »

Tandis qu’il parlait ainsi, avec de petits gestes vifs, s’adressant à moitié à lui-même, ils avaient fait le tour de la pièce, jusqu’au cercle de livres étalés par terre, où leur marche s’arrêta.

« Eh bien, que sera-ce ? demanda-t-il.

— Balzac, répondit Rachel. À moins que vous n’ayez le Discours sur la Rébellion américaine, oncle Ridley ?

— Le Discours sur la Rébellion américaine ? » Il dirigea de nouveau sur elle un regard scrutateur. Encore un de tes danseurs du bal ?

— Non. C’est Mr. Dalloway, confessa-t-elle.

— Grand Dieu !

Le souvenir de Mr. Dalloway lui fit rejeter la tête en arrière.

Elle prit un volume au hasard et le soumit à son oncle qui, voyant qu’il s’agissait de La Cousine Bette, lui conseilla de l’abandonner si elle trouvait cela trop affreux. Au moment où elle allait le quitter, il lui demanda si elle s’était amusée au bal. Puis il voulut savoir ce qu’on faisait à des bals, car le seul auquel il eût assisté lui-même, il y avait trente-cinq ans, lui avait paru parfaitement idiot et dépourvu d’intérêt. S’amusait-on à tourner sans arrêt, avec accompagnement d’un violon qui grince ? Parlait-on ? Disait-on de jolies choses ? Et si oui, pourquoi ne le faisait-on pas dans des conditions normales ? En ce qui le concernait – il soupira en désignant les attributs de sa profession épars tout autour et devant lesquels, malgré son soupir, une telle béatitude se répandit sur son visage que sa nièce jugea opportun de se retirer. En échange d’un baiser, elle en reçut l’autorisation, mais pas avant de s’être engagée à apprendre tout au moins l’alphabet grec et à rapporter, quand elle l’aurait assez lu, le roman français, après quoi l’on trouverait quelque chose de mieux adapté à ses goûts.

Une chambre habitée par telle ou telle personne nous laisse parfois une impression aussi vive que le visage de son occupant à la première rencontre. Aussi Rachel descendait-elle l’escalier à pas lents, songeant avec étonnement à son oncle, à ses livres, à son mépris pour les bals, à ses idées sur l’existence, idées étranges, absolument incompréhensibles, mais dont il avait l’air satisfait, quand un billet à son adresse, déposé dans le hall, arrêta son regard. L’écriture, qu’elle ne connaissait pas, était petite et ferme ; le billet, sans formule de début, disait :

Je vous envoie selon ma promesse, le premier volume de Gibbon. Personnellement, je ne trouve rien de bien intéressant chez les modernes, mais je vous enverrai Wedekind quand je l’aurai terminé. Donne ? Connaissez-vous Webster et tout ce groupe ? Je vous envie d’avoir à les lire pour la première fois. Complètement à bout après la nuit dernière. Et vous ?

La lettre se terminait par une arabesque où Rachel crut déchiffrer les initiales St. J.A.H. Elle se sentit très flattée de voir que Mr. Hirst avait pensé à elle et tenu si rapidement sa promesse.

Il lui restait encore une heure jusqu’au lunch. Gibbon dans une main et Balzac dans l’autre, elle franchit la grille et prit le petit chemin de terre battue entre les oliviers au flanc de la colline. Il faisait trop chaud pour grimper, mais dans la vallée il y avait des arbres et un sentier herbu courait le long du lit de la rivière. En ce pays où les habitants se concentraient dans les villes, on arrivait très rapidement à perdre de vue la civilisation et à ne plus rencontrer, de-ci, de-là, qu’une cour de ferme où des femmes manipulaient des racines de sanguinaires, ou bien, sur le versant de la colline, un petit garçon à plat ventre, appuyé sur ses coudes et entouré d’un malodorant troupeau de chèvres noires. À part un maigre filet d’eau tout au fond, la rivière n’était plus qu’un profond canal de pierres jaunes et sèches. Sur ses bords croissaient les arbres dont Helen avait dit qu’à eux seuls ils valaient le voyage. Avril avait fait éclater leurs boutons et ils portaient de grosses fleurs dont les pétales, d’une substance comparable à la cire, se coloraient de crème délicat, de rose ou de carmin vif.

Cependant, dans une de ces allégresses irraisonnées qui proviennent en général d’une cause inconnue et qui, dans leur étreinte, emportent des pays et des ciels tout entiers, elle marchait sans rien voir. La nuit commençait à empiéter sur le jour. Les airs qu’elle avait joués la veille bourdonnaient aux oreilles de Rachel ; elle se mit à chanter, et cela lui fit progressivement accélérer le pas. Elle ne savait pas où elle allait, car les arbres et le paysage ne formaient que des masses de bleu et de vert avec, par endroits, un morceau de ciel d’une couleur différente. Les visages de ceux qu’elle avait rencontrés au bal reparaissaient devant elle ; elle entendait leurs voix ; elle cessa de chanter et se mit à dire des choses, à les redire d’une autre façon, à inventer des choses qui pouvaient être dites. Après la gêne de se trouver parmi des étrangers, en longue robe de soie, cette promenade solitaire était particulièrement stimulante. Hewet, Hirst, Mr. Venning, Miss Allan, la musique, les lumières, les arbres noirs du jardin, l’aube – tandis qu’elle marchait, tout cela continuait à déferler en rond dans sa tête, tumultueux arrière-plan sur lequel la minute présente, lui offrant la possibilité d’agir entièrement à sa guise, se détachait avec une netteté plus magique encore que la nuit précédente.

Elle aurait continué à marcher ainsi jusqu’à ne plus reconnaître son chemin, sans l’intervention d’un arbre qui, bien qu’il ne barrât point le sentier, l’arrêta aussi impérieusement que si ses branches l’avaient frappée en plein visage. C’était un arbre quelconque, mais il lui parut étrange comme s’il était le seul arbre sur terre. Le tronc, au milieu, était sombre et des branches en partaient par endroits, découpant entre elles des interstices irréguliers de lumière, si nettement que le tout avait l’air d’avoir surgi à l’instant même du sol. Dès qu’il eut regardé le spectacle – qui, pour Rachel, persisterait toute sa vie durant, et, toute sa vie durant, garderait intacte cette seconde – l’arbre redescendit au rang des végétaux ordinaires, si bien qu’elle put s’asseoir dans son ombre et cueillir les fleurs rouges au maigre feuillage vert qui poussaient au-dessous. Elle les alignait, corolle contre corolle, tige contre tige, et les récompensait d’une caresse. Les fleurs, les cailloux eux-mêmes possédaient leur vie propre, leurs caprices. Ils faisaient renaître les sensations d’une enfance dont ils avaient été les compagnons. En levant les yeux, elle aperçut la ligne des sommets, énergiquement brandie à travers le ciel, comme la lanière sinueuse d’un fouet. Elle contempla au loin le ciel pâle et les endroits dénudés qui, vers le haut des montagnes, étaient exposés au soleil. En s’asseyant elle avait laissé tomber ses livres ; elle regardait maintenant leurs rectangles dans l’herbe ; une haute tige se penchait jusqu’à chatouiller la reliure brune et lisse du Gibbon, tandis que le Balzac, tacheté de bleu, s’étalait nu au soleil. Ce serait, se dit-elle, une surprenante expérience que d’ouvrir un livre et de lire ; et, au tournant d’une page de l’historien, elle lut :

Ses généraux, dans la première période de son règne, tentèrent de subjuguer l’Éthiopie et l’Arabie Heureuse. Ils avancèrent d’environ mille milles au sud du tropique, mais la chaleur du climat ne tarda pas à repousser les envahisseurs et à protéger les paisibles habitants de ces lieux retirés…

Les contrées du Nord de l’Europe ne valaient guère les dépenses et les difficultés d’une conquête. Les forêts et les marécages de l’Allemagne étaient occupés par une race de barbares intrépides qui dédaignaient l’existence lorsque celle-ci était privée de liberté.

Jamais langage n’avait été aussi expressif, aussi beau… Arabie Heureuse… Éthiopie… Mais ces mots n’avaient pas plus de noblesse que les autres : barbares intrépides, forêts, marécages. C’était comme s’ils la ramenaient en arrière, vers le commencement du monde, par des avenues le long desquelles se tenaient rangées les populations de tous les pays et de tous les temps. En les suivant, elle ferait sienne la science tout entière, jusqu’à la première page du livre de l’univers. Les possibilités de connaissance qui s’offraient à elle l’enivraient au point qu’elle interrompit sa lecture ; quand un souffle de vent eut tourné la page, les deux plats de la reliure du Gibbon se rabattirent doucement l’un vers l’autre. Alors elle se leva et reprit sa marche. Sa pensée se dégageant peu à peu du désordre, elle chercha à définir les causes de son exaltation. Il y en avait deux et un effort suffisait à les rattacher aux personnes respectives de Mr. Hirst et de Mr. Hewet. Toute analyse lucide de ces figures était rendue impossible par le brouillard d’émerveillement qui les entourait. Elle ne pouvait raisonner à leur sujet comme elle le faisait pour des gens dont les sentiments évoluaient selon la même règle que les siens ; sa pensée s’attachait à eux par une sorte de plaisir physique, tel qu’on en éprouve à contempler des objets éclatants suspendus au soleil. C’est d’eux que semblait irradier toute vie ; les mots des livres eux-mêmes se noyaient dans cette splendeur. Il lui vint alors un soupçon obsédant, si difficile à accueillir avec franchise qu’un faux pas qui la jeta dans l’herbe lui fut un soulagement : son attention s’en trouva dispersée, mais au bout d’une seconde, elle se fixa de nouveau.

Inconsciemment, elle avait de plus en plus hâté le pas, son corps essayant de gagner de vitesse l’esprit. Mais à présent, elle était arrivée au sommet d’un petit monticule au-dessus de la rivière et la vallée s’ouvrait devant elle. Il ne s’agissait plus de jongler avec plusieurs idées à la fois, il lui fallait s’attaquer à la plus persistante, et son agitation céda la place à une certaine mélancolie. Elle se laissa tomber à terre, les genoux serrés dans ses bras, le regard perdu. Pendant un moment, elle observa un grand papillon jaune qui, sur un petit caillou plat, ouvrait et refermait très lentement ses ailes.

« Être amoureuse, qu’est-ce que c’est ? » interrogea-t-elle après un long silence. Chaque mot en naissant semblait aussitôt plonger d’une poussée dans une mer inconnue. Hypnotisée par les ailes du papillon, terrorisée d’avoir découvert dans la vie une possibilité redoutable, elle demeura ainsi quelque temps encore. Quand le papillon se fut envolé, elle se leva et, ses deux livres sous le bras, reprit le chemin de la maison, presque comme un soldat qui va affronter la bataille.